CHAPITRE VI
LA VIE PAROISSIALE SOLS l'aXCIEN RÉGIME
Les offices de l'Église avaient une grande importance aux yeux de nos pères. Ils aimaient à les suivre, mais non d'une manière purement passive, comme beaucoup de chrétiens d'aujourd'hui. Ils s'y intéressaient vivement, y prenaient une part active, et, leur livre en main, chantaient et contemplaient les cérémonies liturgiques. Ces cérémonies et ces offices avaient à la fois l'unité, la simplicité et la variété propres à les rendre populaires. Les fidèles aimaient leurs églises, parce qu'ils y trouvaient tout ce qui pouvait charmer leurs yeux et leurs oreilles, occuper leur esprit et toucher leur cœur. Tout leur parlait et ils comprenaient tout. C'est là que chaque dimanche leur foi et leur courage aimaient à se retremper.
Dans les paroisses de quelque importance, on chantait chaque jour tout l'office ; dans les plus modestes, on le chantait au moins le dimanche. A la cathédrale de Paris, on eut toujours à cœur, jusqu'en 1790, de chanter les matines à minuit, comme dans les monastères. On constate même, en 1205, l'existence d'une confrérie de la Sainte Vierge composée
de personnes pieuses qui se levaient la nuit pour assister aux matines de Notre-Dame. Cette confrérie subsista plusieurs siècles. Après sa disparition, la dévotion aux matines persista parmi les fidèles de la capitale ^ La grand'messe et les vêpres réunissaient une bonne partie des paroissiens, surtout aux grandes fêtes de l'Église et aux fêtes locales. Dans les paroisses de campagne, l'aflluence augmentait également ces jours-là. Au prône, le curé s'adressait à ses paroissiens et les tenait au courant de tout ce qui pouvait les intéresser. Il nommait ceux pour lesquels il y avait spécialement à prier. Le seigneur avait le droit d'être recommandé nominativement au prône et des prières devaient être dites pour lui. Le curé annonçait les fêtes de la semaine et les événements importants auxquels il fallait se préparer. Au prône, depuis le xii*" siècle, on faisait les monitoires, pour menacer ceux qui commettaient certains crimes, comme les usuriers, ou pour provoquer la révélation d'attentats en préparation. Les juges laïques se servaient parfois des monitoires pour obtenir la preuve de faits secrets '-. En Vendée et en Bretagne, on
i. LEnOEUF-CocHERrs, Histoire du diocèse de Paris, t. I, p. 14, 38. Nos pères étaient du matin. A Saint-Sulpice, la première messe quotidienne était à 4 h. ij-2 en été et à 5 h. en hirer. Calendrier, p. 55. A Saint-Étienne du Mont, voici quel était l'horaire du dimanche et des fêtes : matines à 5 h., 5 h. i/-2 du matin, ou la veille au soir, suivant les saisons ; granclmesses à 7 h. et à 9 h; le soir vêpres, sermon et salut, avec ou sans bénédictioa. A Pâques, les nialincs se chantaient à 3 h. 1/-2 du matin, et il y avait trois grand'messes, à 6 h., 7 h. ij-l et 9 h. Offices propres de iSaint-Elienne, Paris, 1771,
p. XI. XII.
2. Ainsi, en KîGl, on fit publier des monitoires au sujet des malversations de Fouquet et <le beaucoup d'autres financiers. On peut voir dans Jolsse, Gouvernement des paroisses, p. ri:iy-5G8, des édits de Henri II et de Louis XIV, ordonnant de lire aux prônes de trois mois en trois mois, certaines ordonnances et condamnations.
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annonçait au prône la chasse da seigneur. L'intendant se servait du même moyen pour faire communiquer aux paysans les ordonnances et les instructions du gouvernement. Turgot employa les curés à vérifier les rôles de la taille et à expliquer à leurs paroissiens le sens et la portée de ses réformes ^
A la suite de ces avis de différents ordres venait rinstruction que le curé adressait à ses paroissiens, conformément aux prescriptions du concile de Trente. Cette instruction, simple et substantielle, entretenait dans les paroisses une foi qui permit à la plus grande partie de la population de traverser la période révolutionnaire sans trop oublier sa religion, et qui, dans certains pays, se traduisit par un véritable héroïsme, digne de Tàge des martyrs. Dans les grandes villes, des prédicateurs de renom complétaient par de grands discours les instructions plus simples des curés. Au xvii° siècle, sous l'influence de saint François de Sales et du P. Sénault, de TOratoire, l'éloquence de la chaire avait renoncé au fatras d'érudition indigeste et au laisser-aller par trop vulgaire qui l'avait paralysée dans les âges précédents. Les prédications de Bourdaloueet de Bossuet ont enrichi la langue de chefs-d'œuvre, en présentant le dogme et la morale sous une forme à la fois très noble, très claire et très saisissante. Le roi et les grands de la cour consacraient souvent par leur présence l'autorité de ces solennelles prédications. On sait que les plus renommés des orateurs ne craignirent pas de faire entendre de dures vérités ; ce ne fut pas toujours en vain -.
I. Gasqcet, Institutions politiques de la France, t. I, p. 339; t. H, p. 59, 60.
^. Voir dans Laluas, Bourdaloue, sa vie et ses œuvres, Paris, 1881,
L'usage d'offrir le pain bénit à la messe de paroisse était un de ceux auxquels on paraît avoir le plus tenu dans les siècles passés, à en juger par les règlements et même par les arrêts de parlements qui s'occupent de la question. Dès le iv^ siècle, la coutume existait de bénir du pain et de le donner aux catéchumènes, qui ne pouvaient encore recevoir la communion. Plus tard, en signe d'union, les évoques bénissaient des pains, pendant la cérémonie liturgique, et se les envoyaient mutuellement. On arriva à faire de même dans les messes solennelles qui ne comportaient pas la participation des fidèles à la sainte Eucharistie, Chaque paroissien avait l'obligation d'offrir à son tour le pain qui devait être bénit le dimanche. Quelques jours auparavant, le marguillier en charge faisait porter à l'intéressé le « chanteau », ou morceau de pain bénit du dimanche précédent, pour l'avertir que son tour arrivait le dimanche suivant. Des arrêts du Châtelet autorisaient le marguillier à exiger de chaque paroissien un pain bénit en rapport avec sa condition, et à le faire préparer aux frais du refusant ^
En certaines circonstances, des cérémonies très
1. 1, p. 89-100. le chapitre i. La prédication à Paris au XVI' siècle. La tenue du grand monde à ces prédications était souvent scandaleuse, les toilettes indécentes, les conversations inconvenantes, sans parler des marques d'improbation données aux prédicateurs par des personnages qualifiés. IbifL. t. II. p.69-8i.
I. JoussE. Gouvernement des paroisses, p. 86-80. Par distinction, des parts plus considéraldes étaient présentées au\ personnai^es de marque, selon les coutumes locales. Une curieuse délibération de la commune de la Norville, prés de Monllhéry. décide, le -il janvier 1791, qu'à lavenir aucune distinction de rang n'aura plus lieu dans la distribution du pain bénit qui se fait dans l'église, à peine, p(.»ur le curé et les marguilliers. de dix livres d'amende, sans comjiter la suite. Ainsi l'exigeait le principe égalilaire. Genty, Histoire de la Xorville, Paris, 1885, p. -278.
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expressives entraînaient toute la paroisse hors de son église et lui faisaient chanter les louanges de Dieu à travers les rues des villes et les chemins de la campagne. Telles étaient les processions des rogations, delà Fête-Dieu, de l'Assomption, du jour des Morts et des fêtes patronales ^ . Les pasteurs veillaient à ce que ce goût naturel pour les démonstrations extérieures ne dégénérât pas en pur formalisme. Dans la plupart des diocèses, il y avait un catéchisme des fêtes, annexé au catéchisme doctrinal, pour enseigner aux plus simples fidèles l'esprit qui devait les animer en ces solennités. Bossuet lui-même ne dédaigna pas de rédiger de brèves instructions pour expliquer à ses diocésains les prières liturgiques. Il traduisit à leur intention les oraisons de la messe, les psaumes, les cantiques, les hymnes en usage dans les offices publics, et composa de touchantes et substantielles prières pour aider leur dévotion ^.
L'organisation des paroisses tendait principalement à faciliter à tous la pratique des devoirs religieux, spécialement la réception des sacrements. Le bel ordre établi au xvii^ siècle dans la paroisse de Saint-Sulpice, par M. Olier, servit de modèle aux grandes églises de Paris et de la province, grâce à la formation que venaient chercher au séminaire des sujets de tous les diocèses. M. Olier avait divisé sa paroisse en huit quartiers ; un prêtre était chargé de chacun d'eux et dix à douze autres aidaient les huit
1. Chateaubriand a donné une description poétique de ces manifestations religieuses dans son Génie du christianisme, IV« partie, liv. I.
± Œuvres, Bar-le-Duc, 1870, t. X, p. 436-354.
premiers. Il y avait un prêtre pour présider Toffice quotidien, un pour les offices extraordinaires, six pour administrer l'eucharistie et l'extrême-onction, cinq pour le baptême et le mariage, deux pour répondre à toute heure aux désirs des paroissiens, deux puis quatre pour entendre chaque jour les confessions, sans préjudice de celles qu'entendaient tous les autres prêtres, quatre pour assister les agonisants, un pour le soin des pauvres, quatre pour les sacristies, deux pour les affaires de l'œuvre \ deux pour la préparation des objets nécessaires au culte, plusieurs pour le soin des confréries, deux pour délivrer les actes, deux pour les petites sépultures, trois pour le service de la prison, deux pour l'instruction des hérétiques, plusieurs au service des communautés situées sur la paroisse, et enfin douze surnuméraires pour remplacer les malades et les absents -. Telle était, au temps de M. Olier, l'organisation du service spirituel quotidien dans une grande paroisse de Paris. La situation demeurait à peu près la même en 1777.
Cette organisation, assez compliquée, ne pouvait s'établir que là où le clergé était assez nombreux. Ailleurs, le même prêtre cumulait plusieurs services rendus moins onéreux par le chiffre plus faible de la population. Dans les petites paroisses, quelques prêtres seulement suffisaient à tout. L'important était que les fidèles pussent toujours trouver un prêtre
1. L'œuvre était la même chose que la fal)rique. Ancieniiemenl les labriciens étaient appelés les maîtres de l'œuvre. Le ilerc de l'œuvre était le prêtre chargé de l'éxecution des décisions de la fabrique et du soin du matériel à l'intérieur de l'église. Le hanc d œuvre est encore le banc des fabriciens.
± Calendrier xpirilucl et historique, p. 7, 8.
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à leur disposition pour répondre à leur appel et leur fournir les secours spirituels qu'ils réclamaient.
L'instruction des enfants, par le moyen des catéchismes, sollicitait avec raison l'attention des curés dans chaque paroisse. Il s'agissait de former à la vie chrétienne les jeunes générations appelées à constituer plus tard le fonds même de la paroisse. Dès le XVI® siècle, il se forma à Avignon une confrérie de personnes qui, par charité, se dévouaient à enseigner la doctrine chrétienne aux ignorants. Clément VIII approuva cette confrérie en 1592. Sous l'influence des conciles provinciaux et aussi par zèle pour le bien des âmes, des institutions analogues se créèrent successivement en France. César de Bus, fondateur de la confrérie d'Avignon, établit les Doctrinaires, qui enseignèrent le catéchisme dans les quatre provinces de Rome, d'Avignon, de Toulouse et de Paris. Sous la direction des Doctrinaires, les Ursulines s'appliquèrent au même enseignement partout où elles tenaient des écoles. A Saint-Nicolas du Chardonnet, à Paris, Bourdoise fît donner, tous les dimanches après vêpres, des leçons de catéchisme. Saint Vincent de Paul qui, avec son ferme bon sens et sa parfaite intelligence des besoins de l'Eglise, recommandait à ses Filles de la Charité d'être de « bonnes filles de paroisse », leur fit une règle d'enseigner le catéchisme aux enfants des pauvres. M. Olier institua à Saint- Sulpice de nombreux catéchismes. Il envoyait ses prêtres dans les maisons pour appeler les enfants, et les parents suivaient en grand nombre ^ Saint Jean Baptiste de la Salle
i. Le ministère pastoral de J. J. Olier, p. 42-48.
poursuivit la même œuvre dans ses petites écoles. A Lyon, en 1666, l'abbé de Saint-Just organisa un enseignement catéchistique qui fut adopté dans beaucoup de diocèses. On mettait sous les yeux des enfants une image représentant le mystère que le catéchiste expliquait. Chaque dimanche, une confrérie de jeunes filles enseignait la doctrine chrétienne aux femmes et aux enfants '.
Ces auxiliaires volontaires aidaient puissamment le clergé des paroisses dans l'éducation chrétienne des enfants. On disposait ainsi ces jeunes âmes à la première communion. A Saint-Sulpice, la cérémonie avait lieu deux fois Tan, le jeudi de Quasimodo et le jeudi après l'octave de la Fête-Dieu. Des catéchismes spéciaux préparaient les enfants à ce grand acte. Les garçons n'y étaient admis qu'à treize ans, et les jeunes filles à douze. Une ordonnance de l'archevêque de Paris, en 1735, ne permettait pas que la première communion se fît hors de l'église paroissiale -.
Les plus grands honneurs étaient rendus au Saint- Sacrement, même en dehors des églises, surtout depuis que le protestantisme s'était attaqué au dogme de la présence réelle. L'histoire a conservé le souvenir d'une splendide procession qui eut lieu à Paris, le 2i janvier 1535, sur la demande du roi François I", en réparation des outrages adressés par les hérétiques à la sainte Eucharistie. Toutes les paroisses de la ville se rendirent, avec leurs reliquaires, à Saint- Germain l'Auxerrois, et de là le Saint-Sacrement fut porté jusqu'à Notre-Dame, à travers les rues magnifiquement décorées. La cour et toutes les autorités y
\. HÉZARD, Histoire du cattchisme, Paris, 1900, |). iJWJ. •2. Calendrier, p. iU.
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assistaient et le roi suivait à pied, un cierge à la main ^ Ces démonstrations produisaient grand eiïet sur le peuple. Aussi, les processions de la Fête-Dieu, auxquelles chaque paroisse donnait tout l'éclat possible ^, demeurèrent-elles si populaires que la Révolution elle-même ne put les supprimer qu'en supprimant les prêtres. Le 30 mai 1793, la procession se fit encore, à travers les rues de Paris, à la Madeleine, et surtout à Saint-Leu, ne rencontrant sur son passage que marques de respect, recevant même les honneurs militaires d'un corps de garde ^.
Des règlements publics prescrivaient la conduite à tenir dans les rues des villes, quand le saint Viatique était porté aux malades ^.
i. Registre du Bureau de la ville, t. H, p. 195; Bibl. St«-Gen., ms.
2. Sur la célèbre Fête-Dieu d'Aix, en Provence, instituée par le roi René, en 1462, voir Explication des cérémonies de la Fête-Dieu d'Aix, Xix, 1777.
3. ScuMiDT, Tableaux de la Révolution française, 1. 1, p. 3o0-3o4.
4 Le Calendrier de Saint-Sulpice, p. 19, donne à ce sujet les indications suivantes : « Les ordonnances de nos rois ont pourvu au respect qui est dû au très saint Sacrement, surtout lorsqu'on le porte chez les malades. Les fidèles doivent lui rendre les hommages de corps et de cœur auxquels leur religion les oblige, et se mettre à genoux, ou au moins lorsqu'ils ne peuvent absolument faire autrement, s'arrêter et s'incliner profondément, sans attendre qu'où les en avertisse ; les hérétiques sous peine de punition, selon l'exigence du cas, doivent s'arrêter et se mettre en état de respect et de révérence, les hommes ôter leur chapeau et lui rendre les mêmes marques de vénération que les catholiques. Toutes les voitures quelconques doivent s'arrêter et personne ne doit précéder les lanternes ou ilam beaux, mais accompagner le saint Sacrement, avec la plus grande décence, et les voitures s'en tenir très éloignées. Les militaires doivent prendre les armes, mettre leurs chapeaux sur la garde de l'épée, le genouil en terre, les armes présentées et le tambour battre aux champs...
« Nos rois exécutent eux-mêmes ces lois et ces usages avec la plus grande exactitude; ils ne rencontrent jamais le très saint Sacrement, qu'ils ne descendent de leurs carrosses et se mettent à genoux à terre. Les princes et princesses du sang royal n'y nian- (luent jamais. Leur exemple est suivi par plusieurs personnes, et
Malheureusement, à partir du milieu du xvii^ siècle, le jansénisme exerça une action funeste sur la piété chrétienne et sur la réception de la sainte communion. Un bon nombre de paroisses, surtout dans la moitié septentrionale de la France, s'en ressentirent. On voyait des groupements de chrétiens qui vivaient dans l'Eglise, mais sous la direction des nouveaux docteurs. Ils se faisaient remarquer par une grande assiduité aux offices de paroisse, mais aussi par un éloignement opiniâtre de la sainte communion, sous prétexte d'indignité. De sincères catholiques entraient parfois dans les mêmes idées au sujet de la communion ; d'autres allaient à l'excès opposé. Il se trouva des prêtres et des curés pour partager les idées des jansénistes et s'inspirer de leur esprit. Ce fut la désolation spirituelle pour certaines paroisses. Le déplorable effet s'en fît sentir longtemps encore après la Révolution.
Dès le moyen âge, on avait compris combien l'association donne de puissance et de solidité aux efforts individuels. Aussi n'est-il pas de paroisse de l'ancien régime dans laquelle une élite de chrétiens plus pieux ne soit groupée dans quelque confrérie. Les corporations, les métiers avaient des confréries destinées à réunir tous leurs membres, sous la tutelle d'un patron céleste. Ils eussent été comme des corps sans âmes, si la pensée et la pratique religieuses n avaient consacré ces groupements*. Certaines confréries se proposaient une œuvre déterminée. La
toutes devraient le suivre et ne pas se contenter, romme il n'arrive que trop souvent, de se mettre à genoux dans leurs voilures. »
1. P. Renard, Un coutumicr de l'ancienne cylise Sainl-Picrrc de Châleaudun, Cliàleaudun, 1892, p. 18-23.