‹ La parole française (volume 3)Chapitre 17 sur 29 · LES REPAS · texte numérisé non relu

LES REPAS

I. Les forces de l'homme se perdent sans cesse. Pour les réparer, nous avons besoin de boire, de manger, et de dormir. Dieu nous a donné deux grands appétits, la faim et la soif, afin que nous n'oubliions pas de nourrir notre corps; et quand la fin de la journée est venue nos paupières appesanties, nous invitent au sommeil.

Il y a des hommes qui vivent pour manger, ceux-là sont la honte de l'espèce humaine. Boire, manger, dormir; manger, dormir, boire; dormir, boire et manger: quelle ignoble exis-

tence. As-tu faim, George ? — Non, monsieur^ fai déjeuné, — Avais-tu faim avant d'avoir déjeuné ? — J'avais grand Jaim. — Manges-tu beaucoup au déjeuner?— Z^ déjeuner est mon meilleur repas. — Tu es américain, les Français mangent peu le matin et beaucoup le soir. Ils sont sans appétit le matin. — // n'est pas bon de manger beaucotp le soir. — Je ne suis pas de cet avis, cher ami, je pense, au contraire, que le principal repas doit être celui du soir, après le travail et la fatigue du jour. Il y a si longtemps entre six heures du soir et sept heures du matin^ Et comment dormir quand l'estomac crie?

2. Combien de fois manges-tu par jour. — Trois ou quatre fois. — Et combien de fois bois-tu? — Cela dépend de ma soif. — Combien de fois par jour sens-tu le désir de boire? — - Cela dépeîid de la noui^riture que j ai prise et des saisons. — Tu as plus soif, quand tu as mangé du porc salé. — Oui, — Et en été quand il fait très chaud — Oui, — Bois-tu sans soif et manges-tu sans faim? — Votre question m embarrasse, monsieur, — Pourquoi?-— Vous avez dit qitil y a des hommes qui vivent pour manger, — Oh ! je suis sûr que tu ne ressembles pas à ces hommes là, toi, tu travailles, tu étudies, tu penses à nourrir ton esprit aussi bien que ton

corps, tu cultives ton intelligence. Tu n'es pas un pourceau d'Epicure. — Un pourceau? — C'est le synonyme de porc, et de cochon. — Un cochon quel mangeur, monsieur, quelle vilaine bète ! il ne cultive pas son intelligence. — C'est vrai, boire et manger, voilà sa vie. Comme il pleure, quand vient le moment de mourir.

3. Ecoutez sur ce sujet, une fable de La Fontaine. Elle me fournira l'occasion de grossir votre vocabulaire.

Le Cochon, la Chèvre, et le Mouton.

Une chèvre, un mouton, avec un cochon gras,

Montés sur même char, s'en allaient à la foire. Leur divertissement ne les y portait pas,

On s'en allait les vendre, à ce que dit l'histoire : Le charton n'avait pas dessein De les mener voir Tabarin.

Dom pourceau criait en chemin Comme s'il avait eu cent bouchers à ses trousses:

C'était une clameur à rendre les gens sourds. Les autres animaux, créatures plus douces,

Bonnes gens, s'étonnaient qu' il criât au secours; Ils ne voyaient nul mal à craindre.

Le charton dit au porc, qu' as-tu tant à te plaindre ? Tu nous étourdis tous, que ne te tiens tu coi? Ces deux personnes-ci, plus honnêtes que toi. Devraient t'apprendre à vivre ou du moins à te taire: Regarde ce mouton, a-t-il dit un seul mot? Il est sage. — Il est un sot.

Repartit le cochon; s'il savait son affaire,

Il crierait comme moi, du haut de son gosier;

Et cette autre personne honnête

Crierait tout du haut de sa tête.

Ils pensent qu'on les veut seulement décharger,

La chèvre de son lait, le mouton de sa laine:

Je ne sais pas s'ils ont raison ;

Quant à moi, qui ne suis bon

Qu' à manger, ma mort est certaine ;

Adieu mon toit et ma maison.

4. Quel est le principal personnage de la fable? Où allaient les trois bêtes? S'en allaient elles? — fiui. - — Elles s'en allaient de chez elles, de chez le fermier, de la ferme où elles avaient vécu, le mouton dans la bergerie, avec ses nombreux frères et ses nombreuses sœurs et avec les jeunes agneaux ; la chèvre dans son étable, avec le bouc et les chevreaux; le cochon dans son étable aussi et dans les eaux de la basse-cour. S'e7i aller est un verbe réfléchi, n'est-ce pas? — Savez-vous le conjuguer? Placez en avant le verbe: Je m'en vais, tu t'en vas, il s'en va, elle s'en va, on s'en va, nous nous en allons, vous vous en allez, ils ou elles s'en vont. Imparfait: Je m'en allais. Prétérit: je m'en allai. Parfait: je m'en suis allé, nous nous en sommes allés, vous vous en êtes allés, ils s'en sont allés. Vous voyez que en se place avant

l'auxiliaire êb'-e dans les temps composés. Plus-que-parfait: je m'en étais allé. Futur: je m'en irai. Voici la forme interrogative: M'en vais-je? M'en allais-je? M'en allai-je? M'en suis-je allé? M'en irai -je?

5. Comment les trois bêtes s'en allaient-elles à la foire? À pied, à cheval ou en voiture, ou montés sur un char? Allaient-elles à la foire pour s'amuser? Est-ce leur divertissement, George, qui les portait à aller à la foire? — Ce n est pas leur divertissement qui les portait. — On les conduisait à la foire, n'est-ce pas? — Oît les y conduisait. — Oui, on les conduisait sur un char. Qui les y portait ? — Pourquoi le charton les y portait-il? — Il s en allait les vendre. — Etes-vous sûr qu'il s'en allait les vendre? — L'histoire le dit. — Ce qui est certain du moins, c'est qu'il ne les menait pas à Paris pour leur faire voir Tabarin. — Tabarin? — C'était un bouffon extrêmement comique. Quel plaisir pour les trois bêtes, si elles avaient pu entendre et comprendre les plaisanteries de Tabarin ! — Quand je serai à Paris, monsieur, je ne m^anquerai pas de voir Tabarin. — Hélas ! cher ami, il est mort depuis deux siècles. Les gloires de ce monde sont passagères !

Dom pourceau voyageait-il joyeusement? —

// voyageait tristement. — Le cœur déchiré de douleur. Exprimait-il sa douleur, ou bien la renfermait- il dans son cœur ? Le cochon est un être très expressif. — Oîd, il criait. Que signifie trousses ? — Des pantalons de ce temps là. Quel spectacle pour un cochon que cent bouchers qui courent après lui ! Notre personnage criait assez fort pour rendre sourds ceux qui l'entendaient. Quelle clameur ! Il criait comme le dieu Mars, quand il fut blessé devant Ilion.

6. Les deux autres animaux criaient-ils? Comprenaient-ils pourquoi le pourceau criait? Etaient-ils étonnés qu' il criât? Pourquoi étaientils étonnés? Eussent-ils été étonnés s'ils avaient mieux compris leur commune situation? N'y avait-il pour eux nul mal à craindre? Leur silence et leur étonnement étaient-ils preuve de bonté, de résignation philosophique ou de bêtise?

Est-ce que l'homme trouvait bon que le pourceau se plaignît ? L'homme est un barbare, n'est-ce pas, et un égoiste ? N'est-ce pas le moins que puisse faire la victime que de se plaindre et de crier ?

Que dit le charretier (charton est un vieux mot inusité aujourd'hui) au porc ? celui-ci n'avait-il pas beaucoup à se plaindre ? — Se

tenait-il tranquille ? — // ne se tenait pas coi. — Coi est le synonyme de tranquille. — Tiens-toi coi^ George, et écoute quand je parle. Tu n'as pas raison de ne pas te tenir coi, mais dom pourceau avait bonne raison de se démener et de faire du bruit.

7. Est-il vrai que les deux autres animaux soient plus honnêtes que le porc? — Ils sont plus bêtes, — Celui-ci est-il disposé à prendre d'eux une leçon de savoir vivre ? Le mouton est-il sage parce qu'il n'a pas dit un seul mot? — Le poj^c dit qu'il est un sot. — Es-tu de l'avis du porc ou de l'avis du charretier ? — Je suis de l'avis dic porc.

Le porc sait-il son affaire ? — Je ne comprends pas. — Voici des expressions synonymes : connait-il sa situation ? sait-il le sort qui l'attend ? sait-il ce qui lui est réservé. — // sait son affaire. — Et le mouton ? — Non. — S'il savait son affaire que ferait-il? — Ilfei^ait comme le porc. — Quoi ? — // crierait. — Fort ? — De toutes ses forces. — Oui, de tout son gosier, sur la plus haute note de sa voix, du haut de son gosier. Et comment crierait la chèvre si elle était moins bête et moins aveugle ? — Elle crierait du haut de sa tète. — Qu'est-ce que la chèvre pense qu'on veut lui faire quand elle arrivera à la foire ? Et le mouton ? Décharger l'une de son lait, et l'autre

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de sa laine est-ce leur faire du mal ou leur rendre service ? Dans la pensée qu'ont les deux sottes bêtes, ne devraient-elles pas chanter en l'honneur du charretier et célébrer sa bonté ? Après tout qui sait ? Les deux bêtes ont peut-être raison de croire, la chèvre qu'on va la traire à la foire, et le mouton qu'on va le tondre. Et pourquoi le porc ne croirait-il pas aussi qu'on va le traire ou le tondre ? — Impossible, monsieur, 07t ne tond ni ne trait les porcs. — S'ils ne donnent ni lait ni laine, à quoi donc sont-ils bons ? — Ils sont bons à 7nanger. — Dom pourceau le savait; aussi dans son cœur, il pleure sa maison, sa douce maison et le toit qui l 'a protégé tout l'hiver contre la pluie, le vent et la gelée. Adieu !

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