‹ La parole française (volume 3)Chapitre 21 sur 29 · LE CHEMIN DE FER · texte numérisé non relu

LE CHEMIN DE FER

I. Es-tu prêt à partir, George? — Oui. — Nous prendrons le chemin de fer de Lyon. — Lyon nest pas la campagne. — Oh ! nous n'irons pas jusqu' à Lyon. — // est huit heures, mo7isieur ; à quelle heure paid le train? — Je n'en sais rien, mais je suis bien sûr que nous arriverons plutôt trop tôt que trop tard. Tu pourras satisfaire bien des curiosités. Voyons : prends tes gants, ta petite canne; tu oublies ta casquette. — Je perds la tète de me trouver ici. — Calme-toi et partons.

Nous arrivons: "Une gare. Chemin de fer

de Lyon à Paris. Au fond barrière ouvrant sur les salles d'attente. Au fond, à droite, guichet pour les billets. Au fond, à gauche, bancs. À droite, marchande de gâteaux; à gauche marchande de livres."

Voilà îm monsieur qui n'est pas calme. Il s en faut! Est-ce un fou? Comme il marche ! il ne finit pas de se promener de long en large. Et quels yeux ! — Oui, on dirait qu 'il va manger des yeux tous ceux qui entrent ici. — Ecoutez, m^onsieur,, il parle tout seul!

"Ce Perrichon n'arrive pas! voilà une heure que je l'attends. C'est pourtant bien aujourd' hui qu'il doit partir pour la Suisse avec sa femme et sa fille. . . Des carossiers qui vont en Suisse! Des carossiers qui ont quarante mille livres de rente ! Des carossiers qui ont voiture ! Quel siècle! Tandis que moi, je gagne deux mille quatre cents francs .... un employé laborieux, intelligent, toujours courbé sur son bureau. Il faut absolument que Je voie Perrichon avant son départ. Je veux le prier de m'avancer mon trimestre, six cents francs. Il va prendre son air protecteur, faire l'important. Un carossierî ça fait pitié! Il n'arrive toujours pas! Ow dirait^ qu'il le fait exprès. {S' adressant à un facteur qui passe suivi de voyageur s }j

Monsieur, à quelle heure part le train direct pour Lyon ?

Le Facteur, brusquement. — Demandez à l'employé. (// sort par la gauche}^

Majorin. — Merci . . . manant ! [S' adressant à r einployé qui est près du guichet.) Monsieur, à quelle heure part le train direct pour Lyon?

L'employé, brusquement. — Ça ne me regarde pas ! voyez l'affiche. (// désigne une affiche à la canto7iade à gauche }j

Majorin. — Merci . . . [A part}^ Ils sont polis dans ces administrations ! Si jamais tu viens à mon bureau, toi ! ... . Voyons l'affiche .... (7/ sort à gauche. y

ye n aime pas ce monsieur. Il n estime pas le travail d'un scarossier. Ne comprend-il donc pas qitil doit du respect à ce Pe^^richon parce quil est parvenu à se faire une fortune considérable ? — Tu as raison, il est glorieux de parvenir. — // le méprise parce quil fait des carosses, ou parce qu'il e7i a fait. Tout travail 7t est-il pas honorable? — Tu as raison. — JVe comprend-il pas ce quil faut d'activité, de cottrage, de persistance, d' intelligence poîtr s'élever par le travail, de la pauvreté à la richesse? — Tu as raison, mais taistoi. Voilà ton Perrichon qui arrive avec madame

Perrichon et mademoiselle Perrichon. Ecoutons les.

2. "Perrichon. — Par ici ! .... ne nous quittons pas ! nous ne pourrions plus nous retrouver .... Où sont nos bagages ? . . . [Regardant à droite; à la cantonade^ Ah ! très-bien ! Qui estce qui a les parapluies ?

Henriette. — Moi, papa.

Perrichon. — Et le sac de nuit ? . . . les manteaux ?

Madame Perrichon. — Les voici !

Perrichon. — Et mon panama? ... Il est resté dans le fiacre! (Faisant un mouvement pour sortir et s arrêtant.) Ah! non! je l'ai à la main! Que j'ai chaud!

Madame Perrichon. — C'est ta faute! tu nous presses, tu nous bouscules! je n'aime pas à voyager comme ça!

Perrichon. — C'est le départ qui est laborieux, une fois que nous serons casés! . . . Restez là, je vais prendre les billets. [Donnant son chapeau à Henriette^ Tiens, garde-moi mon panama. [Au gtdcket.) Trois premières pour Lyon?

L'employé, brusquemeiit. — Ce n'est pas ouvert! Dans un quart d'heure!

Perrichon, à remployé, — Ah! pardon! c'est

la première fois que je voyage. {^Revenant à sa femme.) Nous sommes en avance.

Madame Perrichon. — Là! quand je te disais que nous avions le temps. Tu ne nous as pas laissé déjeuner!

Perrichon. — Il vaut mieux être en avance! . . on examine la gare! [A HemHette,) Eh bien! petite fille, es-tu contente? Nous voilà partis! encore quelques minutes, et, rapides comme la flèche de Guillaume Tell, nous nous élancerons vers les Alpes! [A sa fem7ne.) Tu as pris la lorgnette?

Madame Perrichon. — Mais, oui!

Un Facteur, poussant un petit chariot chai^gé de bagages. — Monsieur voici vos bagages; voulez-vous les faire enregistrer ?

Perrichon. — Certainement! Mais avant, je vais les compter . . parce que, quand on sait son compte. . . Un, deux, trois, quatre, cinq, six, ma femme, sept, ma fille, huit, et moi, neuf. Nous sommes neuf.

Le Facteur. — Enlevez !

Perrichon, courant vers le fond. — Dépêchonsnous !

Le Facteur. — Pas par là, c'est par ici ! (// indique la gauche.)

Perrichon. — Ah ! très bien ! [Aux femmes)

Attendezmoi là! . . ne nous perdons pas! (// sort en cour mit ^ suivant le facteur^''

3. Ouvre l'oreille, George. Voici l'homme qui parlait tout seul et que tu n'aimes pas. Il s'approche de Madame Perrichon.

" Henriette. — Tiens ! monsieur Majorin !

MajoriNj à part. — Enfin ! les voici !

Madame Perrichon. — Vous! comment n'êtesvous pas à votre bureau ?

Majorin. — J'ai demandéun congé, belle dame; je ne voulais pas vous laisser partir sans vous faire mes adieux !

Madame Perrichon. — Comment ! c'est pour cela que vous êtes venu! ah! que c'est aimable !

Majorin. — Mais je ne vois pas Perrichon !

Henriette. — Papa s'occupe des bagages.

Perrichon, entrant en coura^it à la cantonade, — Les billets d'abord ! très bien !

Majorin. — Ah ! le voici ! Bonjour, cher ami!

Perrichon, très-pressé. — Ah ! c'est toi ! tu es bien gentil d'être venu ! . . Pardon, il faut que je prenne mes billets ! (// le quitte)^

Majorin, à part. — Il est poli !

Perrichon, à Veinployé au guichet. — Monsieur, on ne veut pas enregistrer mes bagages avant que j'aie pris mes billets ?

L'employé. — Ce n'est pas ouvert ! attendez !

Perrichon. — Attendez ! et là-bas, ils m'ont dit: Dépêchez-vous! (S' essuyant le f 7^ ont ^^ Je suis en nage !

Madame Perrichon. — Et moi, je ne tiens plus sur mes jambes.

Perrichon. — Eh bien, asseyez-vous! (In~ diquant le fond à gaiiche.) Voilà des bancs. . . vous êtes bonnes de rester plantées là comme deux factionnaires.

Madame Perrichon. — C'est toi-même qui nous as dit : restez là ! tu n'en finis pas ! tu es insupportable !

Perrichon. — Voyons, Caroline !

Madame Perrichon. — Ton voyage! j'en ai déjà assez.

Perrichon. — On voit bien que tu n'as pas pris ton café ! Tiens, vas t'asseoir î

Madame Perrichon. — Oui! mais dépêche toi ! (^Elle va s'asseoir avec Heitriette.)

Majorin, à part. — Joli petit ménage !

Perrichon, à Majorin.-C ç^st toujours comme ça quand elle n'a pas pris son café ... Ce bon Majorin! c'est bien gentil à toi d'être venu !

Majorin. — Oui, je voulais te parler d'une petite affaire.

Perrichon, distrait. — Et mes bagages qui sont restés là-bas sur une table .... Je suis in-

quiet! [Haut.) Ce bon Majorin! c'est bien gentil à toi d'être venu! .... [A part.) Si j'y allais! ....

Majorin. — J'ai un petit service à te demander.

Perrichon. — A moi?

Majorin. — J'ai déménagé et si tu voulais m'avancer un trimestre de mes appointements . . . six cents francs.

Perrichon. — Comment ! ici ?.. .

Majorin. — Je crois t'avoir toujours rendu exactement l'argent que tu m'as prêté,

Perrichon. — Il ne s'agit pas de ça!

Majorin. — Pardon! je tiens à le constater. . . Je touche mon dividende des paquebots le huit du mois prochain; j'ai douze actions ... et si tu n'as pas confiance en moi, je te remettrai les titres en garantie. ^

Perrichon. — Allons donc! es-tu bête!

Majorin, sèchement. — Merci!

Perrichon. — Pourquoi donc aussi viens-tu me demander ça au moment où je pars? . . . j'ai pris juste l'argent nécessaire à mon voyage.

Majorin, — Après ça, si ça te gêne . . . n'en parlons plus. Je m'adresserai à des usuriers qui me prendront cinq pour cent par an . . . je n'en mourrai pas!

Perrichon, tirant son porte-feuille. — Voyons, ne te fâche pas ! . . . tiens, les voilà tes six cents francs, mais n'en parle pas à ma femme.

Majorin, prenant les billets. — Je comprends ! elle est si avare!

Perrichon. — Comment! avare?

Majorin. — Je veux dire qu'elle a de l'ordre!

Perrichon. — Il faut ça, mon ami ! il faut ça!

Majorin, sèchement. — Allons! c'est six cents francs que je te dois . . . adieu! {A part?j Que d'histoires! pour six cents francs ! et ça va en Suisse! . . . Carrossier! (// disparait à droite}^

Perrichon. — Eh bien! il part! il ne m'a seulement pas dit merci! mais au fond, je crois qu'il m'aime! [Apercevant le guichet ouvert.) Ah! sapristi! on distribue les billets! . . . (// se précipite vers la balustrade et bouscule cinq ou six personnes qui font la queue. )

Un Voyageur. — Faites donc attention, monsieur!

L'employé, à Perrichon. — Prenez votre tour, vous ! là-bas !

Perrichon, à part. — Et mes bagages! . . et ma femme! (// se met à la queue, y

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