‹ La parole française (volume 3)Chapitre 23 sur 29 · LA FERME · texte numérisé non relu

LA FERME

I. Voilà des champs sans clôtures, monsieur. Le mhne fennier possède-t-il cette vaste plaiite? Elle a peut-être cinquante propriétaires. — Mais où sont les clôtures? — Gomment veux-tu mettre des clôtures à des champs ainsi divisés? — Sont-ils plus divisés que les nôtres? — Regarde donc ces lignes. Ne vois-tu pas là toutes les figures de la géométrie? — En vérité. Oh! voilà U7i oiseau qui descend du ciel en chantant. — C'est l'alouette, le plus grand des artistes après le rossignol, celle qui porte à Dieu les prières du laboureur, et qui rapporte du ciel les bénédictions de celui qui fait germer la semence et mûrir les fruits. Viens, couchons nous sur ce beau trèfle à l'ombre de cette haie d'aubépine: les yeux dans l'azur et nos oreilles doucement caressées des chansons qui montent et de celles qui descendent, nous causerons des terres de France. — J'entends trois chansons invisibles! — Elles sont parties d'ici que nous avions à peine quitté Paris; elles seront revenues du ciel dans quinze ou vingt minutes. — Voilà une, deux chanteuses qtd parteiit. So7it elles ivres de musique-, de poésie et d'amour? — Oui. — Comme elles me

fascinent! .Elles s'élèvent tout droit au dessus de nous e7i formant de petits cercles et leur cha7tson ne touche-t-elle pas aussi comme un cercle enchanteur? Quel concert^ monsieur ! —

2. Causons un peu des champs. Comprendstu pourquoi les terres de France n'ont pas de clôture? — Pas encore, mon esprit s'est un peu envolé avec les alouettes, — Quitte un moment l'azur et regarde à travers la haie.-C^^/ une prairie, — Et au bout?- — Une meule adossée contre un haut mur et des branches sans fruit qui se balancent sur la meule,— S^^s branches d'un gros poirier qui a donné au fermier trente paniers de poires. C'est une petite ferme que tu vois, n'est-ce pas? — Je le devine, mais qu est-ce que cette meule? — C'est une meule de paille. — Le fei^mier na-t-it pas de granges? — Il en a, mais la récolte a été abondante, elle a rempli ses granges." — Et il en a fait sortir la paille, qu'il a mise en meule, — C'est cela.

Le propriétah^e de la prairie est-il propriétaire de ce trèfle ? — Oui. — Et de ce cha7np labouré qui ressemble à un tiàangle mal fait? — ^on,—Et de ce petit carré tout vert qui longe un des côtés du triangle ?— H on. — Et de ces pommes de terre au de là du petit carré? — Il est en propriétaire. — Qui cultive donc le triangle? — Un fermier qui

habite de ce côté-là à une demi-lieue d'ici. — Et le petit cai^ré? — Un autre fermier qui habite le hameau que tu vois là-bas à l'horizon. Comprends-tu maintenant que ces champs soientsans clôture? — Oui^ mais comment peut-on reconnaît7^e ses propriétés en France et les protéger f — Elles ont des bornes, cher ami, pierres étroites et longues, pierres sacrées qui s'enfoncent profondément dans le sol et qui protègent comme les plus puissantes barrières.

Voilà deux instrumeiits aratoires, monsieur, sur le trèfle, — Une herse et un rouleau. — Cest comine mon râteau et le sabot dont vous avez parlé, — Oui, en grand. Et voilà une bêche en grand, cette charrue tirée par deux chevaux vigoureux. — N' emploie- t-on pas ici 7tos machines agricoles? — On commence à les employer dans les grandes fermes. On a les faucheuses pour couper les céréales, les faneuses pour la récolte des foins, et les batteuses qui remplacent le fléau d'autrefois.— Les batteuses battent plus vite que le fléau, mais battejit-elles aussi bien? — Elles battent mieux: elles laissent rarement un grain dans les épis. Et puis, comme elles secouent le grain! quel choc violent ! Les œufs des insectes dévastateurs et leurs larves sont détruits par ces vaillantes batteuses que nous entendons ronfler

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l'hiver dans la grange du fermier. — Elles ne yonflent que quelques jours. — C'est vrai, elles battent en huit jours ce que battaient en trois mois le fléau de pauvres ouvriers, sans cesse et sans repos, dans un nuage de poussière depuis sept heures du matin jusqu' à six heures du soir.

J'entends le chieii du fermier qui aboie furieusement.— C'est le grand tapageur de la ferme, qui salue de ses aboiements les vaches et les veaux, les bœufs peut-être qui rentrent de la prairie ou des champs. — Est il vj^ai, monsieur, que lés vaches travaillent en France? —

Il y en a très peu qui travaillent. Il n'est pas possible qu'elles donnent beaucoup de lait le soir, quand elles ont été soumises le jour à de rudes travaux. Dans quelques fermes la vache ou même le taureau vont le matin de très bonne heure, à la saison de la récolte qui réclame toute la force des travailleurs, chevaux, bœufs, mulets, depuis le matin jusqu'au soir, ils vont, dis-je, chercher au champ l'herbe verte qui sera la nourriture de leurs compagnons et la leur. C'est une demi-heure ou une heure d'un travail facile, qui n'est qu'une distraction, un exercice salutaire pour la vache laitière. Trouves-tu mauvais qu'on fasse travailler la vache dans cette mesure ? — Assuréme7it non.

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Il va être onze heures, cher ami ; il nous faudra reprendre les ailes de notre imagination et repartir pour l'Amérique. — J'en suis bien triste, car f eusse voidu voir les bœufs et les mulets qui labourent la terre de France. — Aimes-tu les bœufs? — ye préfère cent fois les chevaux; le bœuf est si lourd et si lent ! — Il est plus fort que le cheval, son travail est plus calme, plus régulier, et sa nourriture coûte moins. — Mais que ferez-votts du bœuf au. temps de la récolte quand l orage menace d'inonder la cainpagne ? Aurezvous trop de la vivacité, de V ardeur, de la fougue du cheval pour em^porter au galop le char sur vos terres et enlever, avant que soient ouvertes les cataractes dit ciel, vos foins et vos frornents f — Tu as raison, mais que deviendrait-on sans le bœuf dans les montagnes de l'Auvergne, dans les marais du Poitou, dans les Cévennes et le Languedoc ? pays pauvres, chemins mauvais, des pentes rapides qui précipiteraient dans la vallée le plus brave des chevaux, et pour nourriture au milieu des plus rudes travaux l'herbe grossière des marécages ]

" Qui n'a vu, dit M. Villermé, qui n'a admiré dans nos montagnes de la France centrale, une belle paire de bœufs retenant sur le penchant d'un sentier abrupt, le char qui porte à la ville

voisine de lourds fardeaux ou d'encombrantes récoltes ? Le poids de la charge fait crier le grossier véhicule, et menace de précipiter l'attelage ; mais, calmes dans leur marche autant qu'inébranlables, les boeufs obéissent au conducteur. Ils avancent sans presser le pas, ils modèrent sans secousses la descente du char, et arrivent sans encombre jusqu' à la route où aboutit le sentier. Près de là est un marais où ne poussent que des herbes dures et sans saveur dont ne veut aucun cheval, c'est un peu de cette herbe qu'on donne aux bœufs comme récompense, ou bien quelques tiges sèches de maïs plus dures encore et ils s'en contentent. Demain ils défricheront un bois, et, maintenus dans le devoir par le chant monotone de leur maître ils feront dans ce travail preuve de la même énergie."

Y a-t-il beaucoup de mulets en France? — Il n'y en a guère moins de 400,000. — Et des ânes? — Un demi million environ. C'est la bête du pauvre. Il est si sobre. — // n est pas élégant et son braiment n est pas ha7^7no7iieux . — C'est vrai, mais partons, il est onze heures, volons par dessus l'Océan. — J'ai mes ailes, monsieur, et je sens que notes volons, La tempête souffle et j'entends pleurer et crier sur les flots. — C'est

Panurge, cher ami, le pleurard, le poltron, qui crie sur le vaisseau du roi Pantagruel, pendant que ses compagnons travaillent à sauver le navire, — Quels cris! quels cris ! Cest la voix delà tempête: '' Be, be, bous, bous, bous; mon ami, mon bon père, je noyé, je noyé, mon ami, je 7ioye. C est fait de moi, mon a7ni, c en est fait. Bous, bous, bous, hu, hu, hu, hu, ha, ha, ha, ha, je noyé. Be, be, botis, bous, bobous, bobous, bobous, ho, ho, ho, ho, ho. Zalas, zalas. Cette vague nous e'ïnporte^^a. L'eau est entrée en mes souliers par le collet. Je bois Veau salée. Adieu, mes amis, je noyé. Bous, bous, bouououous. Je noyé, je meurs, bonnes gens, je meurs!' — Volons vite, mon cher George, loin de cette scène de désolation . — Volons, volons, 7nonsieur ! — N ou s sommes en Amérique, sains et saufs ; rendons grâce à Dieu et détachons nos ailes. Au revoir, cher ami. — Adieu, monsieur.

appendice;

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