LES REPAS. SUITE
I. Le matin, nous déjeunons, vers midi nous prenons le lunch, le soir, à cinq heures, cinq heures et demie ou six heures, quelquefois plus tard, nous dînons. Le dîner est le repas principal, le seul où nous mangions de la soupe.
Il y a des personnes qui dînent au milieu de la journée, vers midi ou une heure : elles soupent le soir à six ou sept heures.
Le lunch se nommait autrefois déjeuner à la fourchette. Vous pouvez encore le nommer ainsi. C'est un déjeuner-dîner, car il est aussi copieux presque que le dîner. Comme au dîner, il y a au lunch du vin, de la viande et des légumes.
Les enfants, les gens de la campagne et certaines familles dans les villes, prennent quatre ou cinq repas par jour. Ils prennent dans Taprès-dîner, à quatre heures ou à quatre heures et demie, un repas léger nommé collation ou goûter et dans la matinée aussi une collation, entre le déjeuner et le lunch. Dans les pensionnats on goûte à quatre heures.
2. Vous levez-vous tôt, madame? — Pas trop tôt. ye descends ordinairement vers sept heures et demie. — Pour déjeuner?— (9/^e, c'est notre heure en été; cependant^ nous déjeunons souvent plus tôt, et au cœur de V hiver plus tard.-^X. toi, George? — y^ p^^^ds mon premier repas aux mêmes heures que madame. — As-tu de l'imagination, cher ami? — Un peu, je voudrais en avoir beaucoup plus. — Nous n'en avons jamais assez pour embellir nos bonnes pensées et nos émotions de
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bonheur; nous en avons toujours trop pour mettre du noir dans nos mauvaises pensées et sur nos douleurs. Uhomme d'imagination jouit et souffre plus que les autres hommes. — N'importe^ je voudrais avoir toute rimagination de Milton. — C'est un brave et noble souhait.
Mais il ne s'agit pas de créer le Paradis perdu, il s'agit seulement de déjeuner sans manger, de passer le beurre ou le sel à des ombres de dames ou de demoiselles. — Veux -tu prendre avec moi un déjeuner imaginaire dans une salle à manger imaginaire?— yiz/^^: le plus grand plaisir^ monsieur, — Nous voilà dans la salle à manger.
3. La table est mise. Vois-tu cette nappe, blanche comme la neige, qui couvre la table et descend presque jusqu' à terre. Voilà ta chaise, assieds-toi, et voici la mienne. — Je vois six chaises autour de la table, — Oui, nos amis vont déjeuner avec nous. Tu vois que Françoise a mis six assiettes. — Et six couteaux et six tasses, — Et six verres et six serviettes. — Quelles serviettes! monsieur, — Oui ce sont des serviettes de France, grandes comme quatre serviettes américaines.
Vois-tu l'huilier au milieu de la table? Voilà l'huile et le vinaigre. — Et voici le sel, — Il est
dans la salière. Voilà le moutardier et le poivrier. Aimes-tu la moutarde? — Avec le jambon j^aime la moutarde. — As-tu jamais mangé une assiette de moutarde. — Quelle idée!
4. Ecoute. Un jour un paysan qui était venu en ville et qui avait fait d'excellentes affaires au marché, voulut dîner comme les gens riches et manger du meilleur, du plus cher. Il entre chez Delmonico .... non, c'est aux Frères Provençaux qu'il a dîné. Le garçon lui présente la carte, un menu interminable, des œufs sous toutes les formes, dix espèces de soupe, du bœuf au naturel, du rôti, du bifteck (tu sais, George, que nous donnons ce nom au bœuf grillé), des côtelettes de veau, des côtelettes de mouton, du gigot de mouton, de la volaille et du gibier, poulet, pigeon, dinde truffée, canard; du lièvre, des perdreaux, des alouettes ... — Des alouettes sur la carte à dîner, monsieur? Manger des musiciens sublimes? — L'estomac n'a pas d'oreille pour la musique, ni d'âme pour la poésie. — Mais, monsieur, il n'y avait pas de m^titarde sur la carte. — Il y avait encore des poissons, de la raie, du saumon, du homard, des huîtres, et il y avait des pattes de grenouille. — Que penses-tu que le paysan se fit servir, parce qu'il avait la bourse toute pleine d'argent? — Des
alouettes et des pattes de grenouille. — Non ; il attendit un moment et comme il remarqua que les gens riches se servaient avec une petite cuiller quelque chose de jaunâtre, qu'ils tiraient d'un petit vase, il se dit que cette chose jaunâtre devait avoir un grand prix, et une saveur exquise. "Garçon dit-il, donnez-moi une grande assiette de cette nourriture jaune." Il mangea sa moutarde avec d'affreuses grimaces, et quand il fut de retour au village, il dit à sa femme et à ses amis que les gens riches avaient le plus mauvais goût du monde, et qu'il se garderait bien de jamais plus dîner à leur table. — Je ne crois pas cette histoire^ monsieur. — ^Tu as bien raison.
5. Voici les dames, elles sont assises. Sonne la fille. — ye la sonne. — Françoise, il fait froid ici. — ^Je ne vois ni les pincettes, ni la pelle, ni le petit balai. Arrangez donc le feu, je vous en prie. Balayez un peu le foyer sans faire de poussière. Votre feu est mal fait, je pense; prenez le soufflet et soufflez-le. Tu grelottes, n'est-ce pas, George? — Oui^ monsieur ^ imagtnairement. — Quel dommage que ton adverbe ne soit pas accepté par l'Académie !
Donnez-nous le café, Françoise. Avez-vous des œufs frais? Faites-en bouillir une demi-
douzaine. Aimes-tu les œufs, George? — Oui, — A la coque, brouillés ou sur le plat? — ye les préfère à la coque, — Prends donc ce coquetier. Passe le sel à madame ; passe-moi le pain, un de ces petits-pains. Mets de cette crème dans ton café. — Cette crème imaginaire y monsieur, est la plus délicieuse des crèmes, — C'est de la crème parisienne. — Et ce jambon? — Il est de Chicago, défie-t'en ! Entends-tu la voix de madame ?
"Françoise, nous dînerons à six heures précises. Mettez votre dîner au feu à temps. Vous savez que nous aimons la viande bien cuite. Faitesnous un bon bouillon et ne le salez pas trop. Quand vous irez au marché, n'oubliez pas d'acheter un morceau de saumon, commandez du pâté chez le pâtissier, et rapportez-nous de bonnes fraises."
6. y ai des curiosités à satisfaire, monsieur, puis'je vous interroger? — Je t'écoute, mon ami. — Est-il vrai que les Français se nourrissent principalem^ent de pain ? — Principalement, oui : le pain est la première et la meilleure des nourritures. — Ils se nourrissent de pain et de légumes. Ils ne mungent presque pas de viande! — Veux-tu que je te donne une idée de la viande que l'on mange à Paris? Tu ouvriras de grands yeux.
J'ai des chiffres sur l'alimentation de Paris pour
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Tannée 1867. Elle est plus considérable aujourd'hui, car la population de la grande ville augmente sans cesse. — Quelle est la population de Paris? — Deux millions d'habitants. Apprends donc combien de viande les Parisiens ont mangé dans Tannée 1867. Les chiffres sont exacts et officiels: 341,253 bœufs, vaches et taureaux, 219,641 veaux, 209,619 porcs, 1,707,266 moutons. En tout 2,477,779 animaux. — Oest incroyable, monsieur, Je pensais que la France avait très peu de moutons. Sont-ce des moutons français que les Parisiens m^angent? — La très grande partie de ces moutons sont français.
Pour savoir combien il y a de moutons étrangers dans ce gros chiffre, tu n'as qu' à retrancher 101,837 bêtes venues d'Allemagne, 214 d'Espagne, 4,696 de Hongrie et 2,511 de Russie. — Que de bouchers il faut pour tuer toutes ces victimesf— Oui, George, mille sacrificateurs. Quand tu iras à Paris, va les voir au grand abattoir de la rue de Flandre. Quels massacreurs!
Des hercules, au gros cou, aux larges épaules. Quel feu dans - leurs yeux, et quels muscles! Ne sont-ils pas beaux et terribles en présence de cette armée de bœufs qu'ils abordent sans peur, leurs manches retroussées jusqu' au coude et armés de ces couteaux que tu vois sus-
pendus à leur ceinture de cuir ! Regarde, le sacrificateur saisit un merlin et frappe le bœuf entre les deux cornes une seule fois: la puissante bête tombe sur ses genoux et meurt.
7. Et ce n'est pas seulement des bœufs et des moutons que Ton mange à Paris ; tu sais que les alouettes ne sont pas épargnées. En 1 867, il en est venu aux halles centrales, 1,110,796. Et des bécasses, des cailles, des perdrix, des lièvres, des cerfs, des chevreuils, des daims, des pigeons, des poulets, tous les oiseaux de la ferme! Veux-tu le chiffre? 14,651,203 pièces de volaille et de gibier aux halles centrales seulement !
Je suis entré dans les chiffres ; j'y reste encore un moment pour te donner une idée des œufs qu'on mange à Paris, et du beurre et des poissons.
En 1867, ^1 ^st arrivé aux halles 244,141,155 œufs qui ont été vendus 17,128,993 francs et 52 centimes. Combien coûte un œuf à Paris ?
Les œufs se vendent-ils moins chers en Amérique ? Remarquez bien qu'il s'agit de la vente en gros.
Et le beurre^ monsieur? — On en a vendu 1 1,461,414 kilogrammes pour 30,109,939 francs, 94 centimes. Il faut ajouter à ce chiffre 4,677,-
754 kilogrammes de beurre qui sont arrivés aux marchands et aux particuliers sans passer parles Halles. — Combien de beurre un Parisien mange-t-il par an, George? et un Américain?
Combien en manges-tu ?
Qu'est-ce qu'un kilogramme, monsieur ? — C'est un peu plus de deux livres. — Je ne puis pas faire de calcul sans avoir la valeur exacte du kilogram^m^. — C'est vrai, le kilogramme est égal à looo grammes; la livre est égale à 473 grammes, 233 milligrammes.
Voici les poissons. En 1867, il a été vendu aux halles 18,576,287 kilogrammes de marée, et 1,652,382 kilogrammes de poissons d'eau douce. Est-il vrai, madame, que les Français se nourissent presque uniquement de pain et de légumes?
8. Aimez-vous les légumes, mademoiselle? — Certains légumes : je naime pas la choucroute, ni les navets^ ni les betteraves, f aim£ les chouxfleurs, les petits-pois, les asperges. — Et les épinards ? — Je n'en raffole pas; je préfère les carottes et les haricots. — Les haricots verts? — Oui. — Et le céleri? — Assurément, j'aime notre céleri, le meilleur des céleris; vous tCen fCavez pas de pareil en France. — C'est vrai. Ne mangez-vous pas de pommes de terre ? — Comment vivre sans pommes de terre!
Madame, nommez moi tous les fruits que vous connaissez. — La pomme, la poire, la pêche, Vabricot, la p>rune, la cerise, les groseilles, les fraises, les noix, les noisettes, le raisin. Je ne connais pas le nom. pour raspberries, — C'est framboises. — Les aîmez-vous ? — y aime surtout la confiture aux framboises quoique je préfère encore la confiture aux groseilles. — Il est onze heures et cinq minutes ; à demain, mesdames.