APERÇU DESCRIPTIF. HISTOIRE DE LA QUESTION
§ 1. Aperçu descriptif. — § 2. Les auteurs anciens. — § 3. Bossuet, etc. — § 4. De Ronald, etc. — § 5. De Cardaillac. — § 6. Les contemporains.
A tout instant, l'âme parle intérieurement sa pensée. Ce fait, méconnu par la plupart des psychologues, est un des éléments les plus importants de notre existence : il accompagne la presque totalité de nos actes ; la série des mots intérieurs forme une succession presque continue, parallèle à la succession des autres faits psychiques; à elle seule, elle retient donc une partie considérable de la conscience de chacun de nous.
Cette parole intérieure, silencieuse, secrète, que nous entendons seuls, est surtout évidente quand nous lisons : lire, en effet, c'est traduire l'écriture en parole, et lire tout bas, c'est la traduire en parole intérieure ; or, en général,
* Les renvois d'un chapitre à un autre ou d'un paragraphe à uu antre, soit dans le texte, soit dans les notes de cet ouvrage, ont été placés entre [ ].
Egger. 1
on lit tout bas. II en est de même quand nous écrivons : il n'y a pas d'écriture sans parole; la parole dicte, la main obéit;, or, la plupart du temps, quand nous écrivons, il n'y a d'autre bruit perçu que celui de la plume qui court sur le papier; la parole qui dicte ne s'entend pas; elle est réelle pourtant ; mais le bruit qu'elle fait, ce n'est pas l'oreille qui l'entend, c'est la conscience qui le connaît; il n'agite pas l'air qui nous entoure, il reste immobile en nous ; ce n'est pas la vibration d'un corps, c'est un mode de moi-même. Ce bruit est vraiment une parole; il en a l'allure, le timbre, le rôle ; mais c'est une parole intérieure, une parole mentale, sans existence objective, étrangère au monde physique, un simple état du moi, un fait psychique.
C'est dans son rapport avec l'écriture, quand nous écrivons ou lisons en silence, et dans ce dernier cas surtout, que la parole intérieure est le plus facilement observable, parce qu'alors elle se dégage aisément des faits qui l'entourent. Elle est plus difficile à constater, mais^ non moins certaine, non moins constante, et plu& digne encore de l'attention du philosophe, quand nous sommes seuls avec nos souvenirs et nos pensées, sans compagnon d'aucune sorte ; l'homme qui lit ou écrit dans la solitude n'est pas seul, à vrai dire ; un livre est un ami qui nous parle et que nous écoutons avec attention ; le papier auquel nous confions notre pensée est un ami aussi, un ami discret et modeste, un confident patient qui nous écoute ; quand donc nous sommes vraiment seuls, bien souvent nous nous taisons, soit par prudence, soit par fatigue, soit tout simplement parce que parler nous semble inutile ; parler est inutile en effet, car la parole, ce précieux auxiliaire de la pensée, ne nous abandonne pas, si nous croyons renoncer
à elle ; mais alors eUe reste en nous, et nuli au/tre que idoujs^ même ne peut l'entendre. Tantôt nous nous remémorons ainsi ce que nous avons auparavant lu ou entendu ; tantôt et plus souvent, notre pensée, futile ou» profonde, est nouvelle, et le langage secret qui la suit fidèlement dans ses détours est nouveau camme elle. Dans ce dernier cas noujs remarquons plus malaisément que dans le premier la succession des sons intérieurs, car ils ne font qu'un pour nous avec la pensée qu'ils expriment. Et pourtant ils ne cessent jamais de l'accompagner, relatifs avec elle à des objets visibles, si nous contemplons quelque chose, étran* gers comme elle à tout ce qui nous environne, si nous sommes immobiles et plongés dans nos réflexions, ou si nous marchons par habitude, sans regarder même notre route, tout entiers à une rêverie^ à uae méditation, ou bien ne pensant à rien, ce qui est encom penser à quelque chose. Sans cesse nous pensons, et,, à mesure que se déroule notre pensée, nous la parlons en silence ; mais presque toujours nous la parlons ainsi sans le savoir, comme nous ignorons nos habitudes, nos instincts, les principes directeurs de notre pensée : car nous nous livrons à notre nature sans la réfléchir; allant à nos fins, nous nous projetons au dehors sur les choses extérieures ou sur les objets abstraits que nous présente notre entendemient, sans )^avoir ou sans vouloir nous replier sujr nous-mêmes, acte difficile, pénible et surtout sans profit pour La vie pratique.
Quelquefois pourtant, cette parole intérieure qui accompagne toujours la réflexion solitaire se fait connaître à nous : c'est le soir, quand la lampe est éteinte, quand nous avons renoncé pour un temps à l'activité réfléchie, à l'intelligence raisonnable, à la conscience; nous avons ab^
diqué, nous demandons à jouir du repos, nous appelons de nos vœux
Le silence, Toubli, le néant qui délivre ^
Mais le sommeil réparateur se fait attendre ; tourmentés par rinsomnie, nous ne pouvons faire taire notre pensée ; nous l'entendons alors, car elle a une voix, elle est accompagnée d'une parole intérieure, vive comme elle, et qui la suit dans ses évolutions ; non seulement nous l'entendons , mais nous l'écoutons , car elle est contraire à nos vœux, à notre décision, elle nous étonne, elle nous inquiète ; elle est imprévue et ennemie ; nous cherchons à la combattre, à la calmer, à la détourner, pour l'éteindre, sur des objets indifférents.
Quand nous parlons à haute voix, la parole intérieure n'est pas pour cela absente ; elle ne se tait qu'à demi, et par intervalles; quand nous reprenons haleine, quand nous marquons par de courts silences les points et les virgules de nos phrases, nous l'entendons : elle nous rappelle la trame de notre discours, elle nous dicte les mots qui vont suivre; elle sert de guide, ou, pour mieux dire, de souffleur à la parole extérieure.
Elle souffle de même, quand nous écoutons autrui, l'orateur intimidé ou balbutiant; elle complète ses mots, s'il est édenté ou enroué ; elle corrige ses lapsus^ s'il lui en échappe [chap. II, § 5]. Seul, un orateur abondant, rapide, qui articule nettement, pourra imposer silence à la parole inté-
1. Ce vers, que j'emprunte à un sonnet bouddhiste do M. Louis Méuard, exprime très exactement le vœu de l'homme qui aspire au sommeil : le sommeil, j'entends un bon sommeil, est un nv^vana temporaire et périodique.
rieure.Elle ne se repose entièrement que si nous écoutons une parole ininterrompue et parfaitement correcte, ou bien un morceau de musique exécuté sans fausse note. Encore faut-il que la suite de sons, musique ou discours, qui retient notre attention, soit entendue sans distraction aucune et dans une abdication complète de notre personnalité intellectuelle. Si nous jugeons, si nous critiquons, si nous commentons en nous-même les sons qui frappent nos oreilles, la parole intérieure reparaît. Elle reparaît à plus forte raison si notre attention se laisse détourner, si nous cessons d'écouter, nous reprenant à suivre le cours de nos pensées ou nous laissant séduire à contempler les objets qui nous entourent.
Pour ralentir le cours de la parole intérieure et briser sa continuité, il faut notre propre parole ; pour la suspendre tout à fait durant un temps notable, il faut la parole d'autrui. Hors de ces deux cas, la parole intérieure est constante ; nous ne pensons pas, et, par suite, nous ne vivons pas sans elle. Elle occupe tous les vides laissés par la parole extérieure dans la succession psychique ; elle fait, pourrait-on dire, l'intérim de la parole extérieure. L'âme n'est jamais sans entendre un son; lorsque le son n'est pas extérieur et réel, il est remplacé par une image qui lui ressemble.
On le voit , dans la plupart des événements de la vie humaine, la parole intérieure joue un rôle de première importance. A défaut de parole extérieure et vraiment audible, ni l'écriture ni la pensée ne semblent pouvoir se passer de son secours. Elle traduit l'écriture à nos esprits ou la dicte à nos doigts sous l'impulsion de la pensée ; elle répète comme un écho les paroles que nous avons entendues, ou bien elle souffle à nos organes vocaux des paroles
nouvelles ; «quand nous contenKplons, «quand «nous nous remémorons les événements passés, quand nous rmédilons, à mesure que nos pensées surgissent à notre conscience, elle les accompagne et les exprime. Elle sert d'intermémédiaire entre l'écriture ancienne ou prochaiofte, et les idées que l'écriture a reçues ou va recevoir en dépôt, entre la pensée qui veut se produire au dehors et la parole audible qui va la répandTC. D'ailleurs, qu'elle soit ou non relative à J'écriture ancienne «ou future, elle est toujours relative à la parole audible : souvent elle la prépare, toujours elle la répète ; lors même qu'elle nous paraît indépendante de tout son extérieur et relative à la seule pensée, souvent elle trace à notre insu le canevas de «os discours à venir, et toiqours elle est un écho, un écho lointain et ilibrement modifié, des paroles d'autrefois, des nôtres ou Âe celles d'autrui ; relative ou non à l'écriture, relative ou non à la parole immédiate ou lointaine,- elle est toujours rattachée par un lien nécessaire à la parole passée, son ipremier modèle et sa source originelle.
Interprètte de l'écriture, antécédent ordinaire de la parole audible, exipression maturelle et immédiate de la pensée silencieuse,, la parole intérieure est toujours au premier rang parmi les «facteurs de la vie sociale et de la vie individuelle. Elle dirige et prépare nos relations avec nos semblables ; et quant à cette relation de l'homme avec liiiimême qui e^ le mystèi^e et la donnée fondamentale de notre existence, quant à la conscience, elle a pom* élément, non , pas nécessaire à p)no7'z\[ch. VI, § 8], mais, en fait, constant, l'audition d'une voix secrète qui formule sans cesse en paroles inos conceptions ett nos jugements; comme d'ailleurs la plupart de nos sentiments et de nos volontés deviennent, en se faisant sentir à la conscience,
des objets de la pensée^ il est pea de faits, parmi ceux i;ue notw croyons nàtres, qui n'aient leurs correspondante dans la série des mots intérieurs ; les plus habituels, les plus faibles, les plus obscurs, font seuls exception; la conscience est «ouvenit plus riche que la parole ^ ; mais la parole s'efforce toujours à rexprimer ; dans cet effort, elle ne^ se repose jamais , et , si elle n'exprime pas tout , elle exprime toujours. On a parlé quelquefois par métaphore de l'œil de la conscience; on pourrait dire, en suivant cette image, que la conscience est à la fois lun œil lumineux et nne oreille sonore, ou, mieux encore, «nie lumière qui «e voit et une parole qui s'écoute elle-même ; des deux parties dont se compose <eette métaphore^ la première seule serait, à vrai dire, une comparaison ; la seconde, est, à iqueiques nuances près, la formule adéquate de la réalité.
Il est difficile de mesura avec exactitude la ^iurée moyenne du discours intérieur pendant la journée de chacen de nous ; mais, comme mous parlons toujours en nous-mêmes quand nous sommes étrangers à toute parole extérieure, *c'est-à-dire quand nous ne parlons pas à haute voix et que nous n'-écoutons persoaine, ii est évident qu'en général, et si l'on fait abstraction des gens qui se parlent tout haut à eipx-»mêfiaes [ch. III, § 12], l'importance de la parole intérieure diminue ou grandit selon que nous sùm-
i. « Nous avons plus d*idées que de mots. Combien de choses seniie» et qui ne sont pas nommées I De ces choses il y en a sans nombre dans la morale^ sans nombre dans la poésie, sans nombre dans les beauxarts Les mots ne suffisent presque jamais pour rendre précisément
ce qu'on sent. » (Diderot.)
« Le meillear demeure en moi-même ; « "Mes Trate rera ne eercnit palus. »
(âuLLY-PHUDacma. ]
mes plus OU moins sociables et causeurs. Dans la conversation, d'ordinaire, on invente peu, on répète plus volontiers ce que Ton a déjà dit, appris ou pensé ; la parole intérieure, au contraire, est le langage de la pensée active, personnelle, qui cherche et qui trouve et s'enrichit par son propre travail ; elle a donc pour mesure chez la plupart des hommes l'énergie et la vivacité de la pensée. Mais chez tous sans exception, chez les esprits étroits et lourds qui parcourent sans cesse un même cercle d'idées, chez les esprits légers, vagabonds, superficiels, chez ces derniers comme chez les plus profonds penseurs, chez l'orateur le plus abondant et le plus disposé à répandre au dehors une verve intarissable, comme chez le plus timide et le plus respectueux des disciples, le langage intérieur occupe dans l'existence une place plus grande que le langage extérieur énoncé ou entendu. Déjà en effet l'homme qui parle six heures chaque jour est, de l'aveu de tous, amis ou ennemis, un bavard ; accordons-lui huit heures de sommeil ; il reste dix heures par jour pendant lesquelles il médite en silence, réduit, non sans regret peut-être, à la parole intérieure. Que dire du méditatif, du taciturne, sans parler ici ni du berger, ni du chasseur à l'affût, ni du pêcheur à la ligne, ni du veilleur de nuit, ni du trappiste, ni du bandit corse, encore moins des solitaires à demi aliénés, comme le sauvage du Var * ! Ils ne sont ni rares ni étranges les hommes chez lesquels la parole est extérieure pour un cinquième seulement de sa durée totale. Et nous ne faisons pas entrer en ligne de compte les heures du
1. Disciple de Rousseau, qu'il n'a pas lu, Laurent L vivait seul,
en 1865, en pleine forêt, poursuivant l'idéal de la vie de nature, étrangère à toute industrie. Voir l'étude de Mesnet, Annales médico-psychologiques^ juillet 1865, et le rapport de Cerise, Académie de médecine, 1865.
HISTOIRE DE Lk QUESTION 9
sommeil, pendant lesquelles nous continuons à parler presque toujours intérieurement, sauf à attribuer une grande part de nos paroles à des compagnons imaginaires.