II
Tel étant le rôle de la parole intérieure dans la vie psychique, c'est pour nous un légitime sujet d'étonnement que ce fait capital ait été négligé par la plupart des psychologues et des théoriciens du langage. A toutes les époques, il est vrai, et sans doute chez tous les peuples, le sens commun en a reconnu, sinon l'importance, du moins la réalité : un certain nombre d'expressions courantes — nous aurons l'occasion de les citer dans la suite de ce travail [ch. II, § 11 ; ch. III, § 11] — témoignent d'un sentiment confus de l'existence de la parole intérieure. Mais, dans l'antiquité, elle semble avoir échappé à tous les penseurs, et, chez les modernes, aucun des maîtres de la psychologie n'a su la décrire exactement et lui assigner son rang parmi les faits psychiques.
Platon ne s'élève guère au-dessus du sens commun, quand, dans le Sophiste et le Théétète^ il apppelle la pensée « un dialogue extérieur et silencieux de l'âme avec ellemême * » ; il n'a pas dégagé, observé et décrit la parole
1. Sophiste, p. 263-264 : « Pensée et discours (ôiàvoioç xa\ Xiyo;), c'est la même chose, avec cette seule différence que le dialogue intérieur de l'âme avec elle-même et sans la voix (6 evTbç Tîjç 4/ux^; wpbç «ûttiv 5tàXoYoç âvEv çwvrjç YiYv6[i.evo;) s'appelle pensée, tandis que ce qui vient de la pensée par la bouche avec des sons articulés s'appelle discours. De plus, il y a quelque chose que nous savons être contenu dans le discours,.... l'affirmation et la négation; quand cela se fait en silence dans r&me par la pensée (orav sv ^l'vx? ^«"f* ôiavoiav efYCfVTQTai [xeTà «riyriç), il
faut l'appeler opinion (86Ça) 'et imagination quand cet état de l'âme
n'est pas l'ouvrage de la pensée, mais de la sensation; » etc. — Théétète,
intérieure ; il a eu seulement une intuition synthétique des différentes sortes de rapports qui unissent la parole et la pensée, rapports dont la parole intérieure constitue ellemême un des principaux, tandis que les autres servent à expliquer et Tinvention de la parole et le développement si remarquable de la parole intérieure dans la vie psychique [ch. IV, § 8, fin; ch. VI, § 1 à 7]. Ce que Platon entend dire par cette définition, c'est que la pensée lui paraît analogue à la parole, non seulement parce qu'elle est une succession , — vue juste , mais superficielle , et même légèrement inexacte, du moment que la pensée est comparée à la seule parole extérieure, qui est toujours localisée 1, — mais aussi en vertu de certains rapports intrinsèques qui expliquent à ses yeux l'association des mots et des idées; cette dernière théorie, qui est exposée dans le
p. 189-190 : « J'entends par pensée... un discours que Fâme s'adresse à elle-même sur les objets qu'elle considère... ; il me paraît que l'âme, quand eUe pense, ne fait autre chose que s'entretenir avec elle-même, interrogeant et répondant, affirmant et niant, et que, quand elle se décide,.... c'est cela que nous appelons juger; ainsi juger, selon moi, c'est parler, et le jugement (ô6Ça) est un discours prononcé, non à un autre de vive voix, mais en silence et à soi-même ()^6yov etpY)[i.évov (riyr^ Tcpbç auxiv) ; juger qu'une chose est une autre, c'est se dire à soi-même que telle chose est telle autre ; » etc. — Cf. Timée, p. 37 B : « La raison (>.6yo;)...., dans les mouvements auxquels elle se livre sans voix et sans écho, entre en rapport avec ce qui est sensible ; alors naiaseiit des opinions et des croyances (ôoÇai xàc ittdTEtç) stables et vraies. » (Traduction Cousin.) — On voit que Platon entend par discours intérieur la succession des pensées, la pensée discursive. Le >.6yo; ïaui d'Aristote, dont nous allons parler, est la raison, et non la pensée discursive ; Xôyoç ne signifie donc pas parole dans cette locution d'Aristote.
1. La pensée est pour Platon comme un être vivant, capable d'immobilité, capable aussi de mouvement et fait pour le mouvenoent; lorsqu'elle est en mouvement, elle est une succession.; elle est donc analogue à un discours; aussi le discours oral est-il sa véritable expression,; l'écriture, chose inerte, immobile, sans vie, ne représente pas l'essence de la pensée ; telle est la théorie du Phèdre (p. 274 et suivantes). — Tout autre semble avoir été l'opinion d'Aristote : si la parole exprime la recherche, l'écriture seule exprime la science, c'est-à-dire la pensée parvenue à sa perfection (voir Ravaisson, La métaphysique d'Aristote, t. I, p. 232-:235).
HISTOIRE DE Ll QUESTION H
Cvaiyle % aie saurait être acceptée aujourd'hui que dansune Bftesure très restreinte [ch. VI, § 1 et 3]. Si Platon, au lieu de «cette seconde et diimérique analogie, avait reconnu que la succession psychique ne va pas sans une expression intérieure qui est véiitaMement une parole,, alors seuleroent il eût découvert la parole intérieure; ce terme, chez lui, n'est, en définitive, qu'une métaphore.
Aiîttsi, dans sa théorie du langage, Platon passe à côté de la fpairole intérieure sans la voir. Il ne l'a pas reconnue davantage dans les phénomènes attribués par Socrate à son démon ; là pourtant, elle se présentait avec un éclat et «ne originalité bien propres à attirer l'attention d'un philosophe. Il est vrai que, s'il l'eût remarquée, sans doute il eût préféré tf en rien dire et laisser au phénomène socratique le caractère mystérieux que Socrate lui-même se plaisait à lui attribuer.
•Quant à Socrate, pirisqu'il se disait conseillé par une voix que lui seul pouvait entendre, il faut bien le considérer comme le premier philosophe qui ait observé surlui-^ même ta parerle intérieure ; mais il ne reconnut pas qu'elle était un simple fait psychique ; il en attribua à un dieu les^ manifestations les plus vives et ne remarqua pas les^ autres [ch. III, § 9].
Aristole, comme Platon, ne fait qu'une métaphore lorsqu^l dit : « Toutes les fois qu'un homme se souvient d'une chose, il se dit en lui-iméme (^v tyi ^\xf^ ^éyei) qu'il a déjà ouï dire, perçu ou pensé cette chose ' » ; car le jugement de reconnaissance est justement de ceux qui, la plupart
1. EUe explique sans doute pourquoi dans le Sophiste y aux alentours du passage cité, Platon Admet, non par métaphore, semble-t>il, mais à parler rigoureusement, que le discours peut être vrai ou faux, comme le jugement.