CHAPITRE III
§ i. La parole intérieure passionnée; la parole intérieure imaginaire; leurs caractères distinctifs. — § 2 et 3. Suite : la reconnaissance, etc. — § 4. Suite : l'image tactile, la perception externe et l'idée du drame. — § 5. Suite : l'inspiration poétique. — § 6. La parole intérieure morale. — § 7. Suite : Socrate et Jeanne d'Arc, considérations générales. — § 8. Suite : les voix de Jeanne d'Arc. — § 9. Suite : le démon de Socrate. — § 10. Suite : les dieux d'Homère ; la prosopopée. — § 11. Témoignages du sens commun sur les variétés vives de la parole intérieure. — § 12. Passage de la parole intérieure à la parole extérieure par l'intermédiaire des variétés vives : les monologues, les apartés, etc.
Dans la description qui précède, nous avons négligé à dessein les cas où la parole intérieure se rapproche des caractères de la parole extérieure. Ils sont fréquents, et, par cela même que la parole intérieure y est plus intense, ils ont été plus remarqués que les autres, soit par les philosophes*, soit même par le sens commun, dont les observations imparfaites ont laissé une trace dans les littératures et dans les langues.
Dans la variété que nous avons décrite, la parole inté-
1. Ainsi, dans les passages de Bain déjà cités [ch. I, § 6; ch. II, § GJ, il n'est guère question que des variétés vives que nous étudions dans ce chapitre.
Heure a toute son originalité; elle est pour ainsi dire à l'état de perfection; aussi cette variété extrême a-t-elle été pour nous le type de la parole intérieure, quand nous voulions l'opposer à la parole extérieure. Mais le moment est venu d'amender notre antithèse par la description des variétés vives de la parole intérieure.
Quand la parole intérieure est faible, monotone, rapide, concise, personnelle et absolument intérieure, c'est que l'âme est repliée sur elle-même et très calme ; c'est que nous pensons pour nous seuls, sans passion comme sans imagination.
Si la passion entre en jeu, la parole intérieure devient plus forte ; l'articulation en est plus précise et plus ferme, l'intonation plus variée ; la parole intérieure est devenue vivante, accentuée, véhémente, émue, un peu plus lente aussi, chaque mot ayant alors un sens plus plein, et l'âme se plaisant, pour ainsi dire, à savourer un court instant chacune de ses idées. Mais elle ne cesse pas pour cela d'être toute personnelle quant au choix et à l'assemblage des locutions ; bien au contraire : la concision et la personnalité que nous avons signalées dans le langage intérieur se montrent alors plus que jamais.
L'éveil de l'imagination produit à peu près les mêmes effets. Si je m'imagine un interlocuteur ou un auditoire, alors aussi ma parole intérieure devient plus intense, plus nette, plus variée d'intonations et plus lente; elle est pourtant moins lente que dans le cas précédent; elle prend l'allure exacte de la parole extérieure, c'est-à-dire qu'elle est continue, sauf les intervalles nécessaires à l'audition distincte des mots et ceux qui résultent de la nécessité de reprendre haleine; ceux-ci, comme les premiers, doivent se retrouver dans la parole intérieure de l'homme d'imagi-
nation, car il croit entendre sa propre voix telle qu'elle est quand elle est extérieure et, par suite, soumise à d'impérieuses conditions physiologiques. — Par la même raison, la parole intérieure n'est plus alors ni concise ni personnelle ; étant comme un discours adressé à autrui, elle se fait prolixe et, autant que possible, impersonnelle, afin d'être clairement entendue et d'entraîner la conviction. Enfin, comme l'imagination d'un ou de plusieurs auditeurs est la circonstance déterminante de cette modification de la parole intérieure, il est naturel que, par intervalles, elle devienne une imitation de la parole d'autrui ; aussi est-ce spécialement dans cette variété que se rencontrent des sons spécifiques étrangers aux habitudes ou aux facultés de la parole extérieure individuelle. — Dans le dialogue imaginaire, la parole intérieure est donc doublement impersonnelle : quand je crois parler, je parle, autant que je puis, le langage de tous; puis, souvent, je suppose une réponse : alors, j'imite et la voix et les habitudes de langage de l'interlocuteur que'ma fantaisie s'est donné.
Lorsque nous nous remémorons des paroles que nous avons prononcées ou entendues, notre parole intérieure est dans les conditions les plus favorables pour devenir imaginaire, c'est-à-dire pour s'entourer d'images, visuelles ou autres, qui représentent les conditions dans les(Juelles les paroles reproduites avaient été prononcées, et pour simuler elles-mêmes un véritable langage extérieur; aussi la reconnaissance de la parole intérieure estelle plus fréquente chez l'homme d'imagination que chez le méditatif, toujours à la recherche de pensées nouvelles.
Chez rhomme passionné, au contraire, elle est rare : la passion se répète souvent, mais à son insu; elle se croit toujours nouvelle; c'est qu'en effet, prise en elle-même, indépendamment des faits accessoires qui raccompagnent et la modifient, elle n'est pas soumise à la loi de l'habitude; tant qu'elle dure, elle est toujours à l'état naissant ; si elle disparaît, elle peut renaître ; mais ce n'est pas là la répétition qu'on appelle habitude ou souvenir, c'est un recommencement dont le passé ne rend pas compte. Sans doute, l'expression intérieure de la passion peut devenir habituelle; mais la nouveauté de la chose signifiée se reflète sur le signe, qui paraît, lui aussi, nouveau, parce qu'il exprime une chose nouvelle ; le signe n'est qu'un accessoire, ce n'est pas lui qu'on écoute, et sa monotonie n'^st pas remarquée.
Il ne faut pas croire que la*parole intérieure absorbe l'attention d'autant plus facilement qu'elle est plus intense, et que les variétés vives aient, sous ce rapport, un privilège. Une parole intérieure vive par imagination n'exclut nullement la vision distincte : on peut contempler un paysage tout en imaginant un dialogue animé auquel on prend une part active. La passion est plus absorbante; mais, dans le repos le plus complet de la passion comme de l'imagination, on peut être tout à ses pensées. Pour que la parole intérieure devienne exclusive de la sensation actuelle, il faut et il suffit qu'elle nous intéresse; or le drame que nous imaginons peut nous intéresser faiblement : il n'est souvent qu'une rêverie qui nous repose et à laquelle nous ne nous attachons pas ; et, si notre passion
nous intéresse toujours, le moindre problème de science ou de conduite peut tout aussi bien concentrer sur lui la totalité de la conscience ; une méditation purement intellectuelle peut rendre momentanément aveugle et sourd celui qui s'y livre. L'habitude de la concentration, c'est-àdire de l'attention exclusivement portée sur la pensée et son expression intérieure, se prend dans le jeune âge, et d'autant mieux que l'âme est naturellement plus calme, plus intellectuelle, moins fréquemment détournée du but qu'elle s'est fixé par l'éveil subit de la passion ou de l'imagination, puissances de caprice et de distraction.
L'intensité plus grande est le principal caractère qui rapproche de la parole extérieure les variétés vives de la parole intérieure. A l'intensité se rattache, quand la parole intérieure nous paraît la nôtre, la présence du tactum buccal, plus ou moins nettement imaginé, selon que le son intérieur est plus ou moins fort, plus ou moins semblable à un son extérieur. L'image du tactum buccal est le complément naturel de la parole intérieure quand elle simule l'extériorité; cette illusion que l'âme passionnée subit, que l'âme en verve d'imagination se donne à elle-même, serait incomplète sans la présence de ce phénomène, associé constant de l'état fort que nous avons l'habitude de juger extérieur à nous.
Dans quelle mesure sommes-nous dupes de l'illusion dont nous parlons ? La question, assurément, est délicate ; mais elle revient à celle-ci : Jusqu'à quel jJoint l'enfant qui joue de tout son cœur et l'acteur tout à son rôie se trompent-ils eux-mêmes et perdent-ils la notion de leur
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vraie personnalité ? Un tel problème, à le bien prendre, ne contient pas de mystère impénétrable : dans tout jeu, dan» toute feinte, Tâme se dédouble^ et l'acteur convaincu recouvre un spectateur sceptique. Ce n'est pas le lieu d'analyser en détail ce phénomène, il nous suffit de l'indiquer sommairement : dans le jeu, d'une façon générale, le moi individuel s'affirme et se nie simultanément ou à des intervalles indiscernables. Quelque chose d'analogue se produit dans la parole intérieure animée : le jugement d'exté* riorité, sûtts cesse porté, est aussitôt retiré. Ce faisant, l'esprit ne croit pas se contredire : de cette affirmation et de cette négation il fait la synthèse, et cette synthèse est l'idée même du jeu ou du drame. Rappelons que le jugement de perception externe n'est presque jamais exprimé intérieurement ; il ne demande donc , pour être porté comme pour être retiré, qu'un temps inappréciaMe ; aussi rien n'est-il plus simple, en fait, que cette opération assez compliquée à définir.
L'idée du drame, c'est-à-dire la connaissance exacte de ce qui se passe en nous, suppose un juste équilibre entre l'affirmation et la négation du moi. L'équilibre peut être rompu en faveur du non-moi : parfois, au lieu de n'être dilpes qu'à demi, ce qui revient à n'être duj^es en aucune façon, nous nous abandonnons insensiblement à l'illusion ; la perception externe, mollement critiquée, finit par triompher. Si l'intervention illégitime de la perœj^iott externe est le caractère spécifique de l'hallucination, il faut dhre que la parole intérieure vive devient alors une véritable hallucination.
Ce phénomène est propre au caractère Imaginatif. L'Ame pâssioïiïïée est moins exposée à cette sorte d'illusiott : la passion est ^essentiellement intérieure, et \e langage qui
l'exprime n'est pas destiné aux oreilles d'autrui. L'homme passionné sait cela ; il vit avec lui-même ; si sa pensée parle haut, il sait que c'est en lui, et qu'elle est ce qu'elle doit être, intérieure comme son objet; elle aura beau crier, il lui refusera avec persistance l'extériorité, comme au sentiment qu'elle traduit. Si quelque illusion est ici possible, c'est l'illusion inverse de l'hallucination : il croira peut-être encore parler en lui-même, quand sa pa« rôle, devenue extérieure, trahit son secret à son insu.
Dans les analyses qui précèdent, nous avons distingué avec soin l'homme d'imagination et l'homme de passion. On peut critiquer cette distinction ; car, d'ordinaire^ la paission ne s'éveille pas sans susciter à quelque degré l'imagination, et ^ réciproquement, il n'est pas d'imam gination sans quelque passion. Mais la proportion de ces deux phénomènes est très variable; dans certains cas extrêmes, chacun d'eux peut être à peu près seul dans l'âme; à tout le moins, on ne peut nier qu'ils ne soient spécifiquement distincts, bien qu'ordinairement réunis ; le psychologue a donc le droit de les considérer séparément.
La parole intérieure dramatique et la parole intérieure pamonnée sont les deux plus importantes des variétés vives. La parole intérieure inspii^e^ propre aux poètes qui erment écrire sous la dictée de la Muse, doit être rattachée à la parole intérieure dramatique. La Muse est un interiocuteur privilégié qu'on écoute sans l'interrompre ; quelcpiefois, comme dans les Nuits d'Alfred de Musset, le poète parle à son tour, et son dialogue avec !a Muse est un drame complet.
Mais la Muse, dans les temps modernes, n'est qu'une convention poétique ; il faut remonter jusqu'à la poésie primitive pour trouver une croyance naïve et sincère à l'inspiration d'en haut. Qu'elle soit ou non considérée comme un phénomène surnaturel, l'inspiration consiste dans une exaltation de la parole intérieure en même temps que des facultés esthétiques de l'esprit. Selon les cas, la parole intérieure devenue vive simule ou ma propre voix parlant haut (poésie éolienne, personnelle), ou la haute voix d'un autrui déterminé (prosopopée poétique, poésie dramatique), ou enfin une haute voix absolument impersonnelle, si la vérité parle en moi^ c'est-à-dire si le sujet poétique est d'ordre abstrait et général ; c'est dans ce dernier cas surtout qu'il y a lieu d'attribuer l'inspiration à la Muse ou à un dieu de la poésie, comme Apollon. Quand la poésie est personnelle et que le poète n'imagine pas parler à autrui, mais se parler à lui-même, — ce qui est rare, — l'inspiration est un cas particulier de la parole intérieure passionnée ; partout ailleurs , elle est un cas particulier de la parole intérieure dramatique.
Mais il est une troisième variété qui mérite une place à part dans notre analyse : c'est la parole intérieure morale.
Celle-ci n'occupe jamais l'âme aussi longtemps que les précédentes ; elle est intermittente et concise ; elle interrompt brusquement une méditation, prononce son arrêt, qui est toujours un impératif non motivé, puis elle se tait jusqu à ce qu'une nouvelle occasion se présente pour elle de rentrer en scène. Elle parle volontiers aussi haut que la passion,. et, par suite, elle simule également bien
l'extériorité. Elle la simule d'autant mieux que la conception du devoir est logiquement hétérogène au calcul d'intérêt qu'elle vient interrompre ; lors même que tous deux se rapportent au même problème de conduite, l'idée du devoir survient donc dans la succession psychique comme un état jusqu'à un certain point imprévu, circonstance favorable pour que son expression paraisse extérieure.
La loi morale a encore ceci de particulier qu'elle parle plus volontiers à la seconde personne qu'à la première : tu dois^ au lieu de je dois ; dans le cas de reproche, elle emploie quelquefois le vous au lieu de tu^ parce que le vous^ dans nos usages modernes, est méprisant quand il n'est pas cérémonieux. Ces formes de langage indiquent qu'un certain degré d'imagination accompagne les jugements de la raison pratique : la loi morale nous parle comme un père à ses enfants ou comme un maître à ceux qui lui doivent obéissance.
Dans un petit récit, dont l'intention philosophique importe peu ici, Stendhal a assez bien représenté l'imprévu du dictamen moral. La littérature a souvent, et sous des formes bien diverses, dramatisé la voix de la conscience^ la voix du devoir; mais l'exactitude psychologique manque à la plupart de ces demi-fictions ; l'exemple du lieutenant Louant, bien qu'inventé à l'appui d'une thèse discutable, nous paraît être un des moins inadéquats à la réalité ; nous le réduirons d'ailleurs aux détails les plus vraisemblables.
« Je me promenais vers le pont d'Iéna; il faisait un grand vent; la Seine était houleuse... Je suivais de l'œil un petit batelet rempli de sable jusqu'au bord qui voulait passer sous la dernière arche du pont... Tout à coup, le batelet chavire ; je vis le bateher essayer de nager, mais il s'y prenait mal. « Ce maladroit va se noyer, » me
dis-je. J'eus quelque idée de me jeter à Teau ; mais j^ai quarante-sept ans et des rhumatismes, il faisait un froid piquant... « Ce serait trop fou à moi, me disais-Je; quand « je serai cloué dans mon lit avec un rhumatisme aigu, « qui viendra me voir? qui songera à moi? Je serai seul à «mourir d'ennui, comme Tan passé... » Je m'éloignai rapidement, et je me mis à penser à autre chose. Tout à coup je me dis : « Lieutenant Louant, tu es un .... — Et « les soixante-sept jours que le rhumatisme m'a retenu au « lit l'an passé, dit le parti de la prudence ! Que le diable « l'emporte ! Il faut savoir nager quand on est marinier. » Je marchais fort vite vers l'Ecole militaire. Tout à coup, une voix me dit : « Lieutenant Louant, vous êtes un « lèche ! » Ce mot me fit ressauter... Je me mis à courir vers la Seine... Je sauvai l'honame, sans difficulté...
« Qu'est-ce qui m'a fait faire ma belle action?... Ma foi, c'est la peur du mépris ; c'est cette voix qui me dit : « Lieu- « tenant Louant, vous êtes un lâche ! » Ce qui me frappa, c'est que la voix, cette fois, ne me tutoyait pas... Je me serais méprisé moi-même si je ne me fusse pas jeté à l'eau * . »
Le lieutenant Louant n'attribue aucune origine surnaturelle à cette voix qui lui a fait peur de sa lâcheté. Pour un mystique, dans les mêmes circonstances, la voix sera une voix céleste^ une voix d'en haut. Le démon de Socrate et les voix de Jeanne d'Arc sont deux illustres exemples de la divinisation de la parole intérieure morale