‹ La parole intérieure: essai de psychologie descriptiveChapitre 42 sur 71 · Stendhal, Correspondance, lettre CLT · texte numérisé non relu

Stendhal, Correspondance, lettre CLT

en même temps que de soa attribution k une personnalité étrangère *.

Entre le philosophe athénien et la jeune fille ignorant^ qui fonda la nationalité française, les analogies sont frappantes. Tous deux moururent martyrs de leur foi : Socrate fut accusé d'introduire de nouveaux dieux dans TEtat ^ ; Jeanne d'Arc, de reconnaître une autre autorité spirituelle que celle de l'EgUse ; c'étaient là, dira-t-on, des prétextes et non les véritables motifs de l'accusation ; toujours estait que Socrate et Jeanne d'Arc auraient ss^m doute désarmé leur» accusateurs s'ils avaient consenti à renier l'origine surnaturelle des voix qu'ils croyaient eiH tendre. Chez l'un et chez l'autre, un état d'hallucinatiop chronique coïncidait avec une parfaite fermeté de l'intelligence, fait plus remarquable encore chez Jeanne d'Afc que cheîs Socrate ; car Jeanne d'Arc n'était qu'une toii^e jeune flUe, et les phénomènes hallucinatoires avaient chez elle bien plus de fréquence et d'intensité que chez Socrate. Ces deux cas célèbres ne doivent donc pas être coipptés parmi les cas morbides ; ce sont des cas extraordinaires, anormaux, rien 4e plus ^

1. Nous ne eitons pas ici le célèbre Sume, lege, de saint Augustin. Cette prescription a bien l'allure de la parole intérieure morale ; mais '\\ semble résulter an teyte môme des Confessions (VIII, 12) qu'Augustin attribua après réflexion une origine divine à une voix bien réelle et extérieure, qu'il avait de la peine à s'expliquer comme telle et qui coïncidait étrangement avec ses préoccupations du moment : « J'entendis une voix jeune qui semblait venir d'une maison voisine et qui répéta ces mots plusieurs fois en chantant. Je ne pus trouver dai^s mes souvenirs aucun jeu d'enfant auquel ces paroles pussent convenir. »

2. « C'est parce que tu 4is que le (signe) démonique a lieji p.our ^i qu'on t'accuse d'innover touchant les choses divines » (V\i)X,ony Euthyphron, pf 3 à). Cf. Xénophon, Mémorables, I, 3, et Apologie, 12 ; Platon, Apologie, p. 31 et passim; Cbaignet, Vie de Socrate, p. 149.

3. Ûallttcinations physiologiques, non pathologiques, dit à ce propos M. Brière de Poismont {De V hallucination historique, 1861). Cf. Lélut,

D'ailleurs, de toutes les hallucinations, la moins pathologique est, de Taveu même des médecins, l'hallucination de l'ouïe, et l'ensemble des faits rassemblés dans le présent chapitre a la valeur d'une confirmation psychologique de cette opinion. En effet, les variétés vives de la parole intérieure, c'est la parole intérieure se rapprochant de la forme hallucinatoire sans l'atteindre ; quoi d'étonnant si elle atteint cette forme chez certains tempéraments prédisposés, surtout quand les circonstances et le milieu intellectuel sont favorables à la croyance au merveilleux ? Et, si jamais l'hallucination peut être dépourvue de tout caractère morbide , c'est quand elle n'est autre chose que la parole intérieure morale devenue assez vive pour provoquer impérieusement le jugement d'extériorité K Elle est toujours, même alors, le symptôme d'un état anormal; mais elle est sans danger pour la raison, car elle ne suscite aucune de ces terreurs qui ont valu à l'hallucination religieuse les condamnations passionnées de Lucrèce ; elle ne trouble pas l'âme, parce que, tout en étant d'accord avec ses croyances et en confirmant ses tendances les plus élevées, elle contredit peu son expérience sensible. Ceci mérite peut-être une démonstration méthodique :

1<> D'une part, si l'on croit aux esprits, il est normal qu'un pur esprit se manifeste par des sons, le son étant, de toutes nos sensations, la moins engagée dans l'idée de matière. Le son est immatériel, au point de vue phénoméniste, car il est par lui-même dépourvu de spatialité ;

Du démon de Socrate, 2« édition (1856), p. 75; et P. Despine, De la folie au point de vue philosophique j p. 235 et suivantes. — On ne saurait en dire autant de Cardan, qui, lui aussi, avait un démon familier (Lélut, p. 226), ni de Pascal, ni de la plupart des mystiques.

1. Cf. A. Lemoine, article Hallucination du Dictionnaire des sciences philosophiques, à la fin; et De la physionomie et de la parole, p. 169.

il est peu matériel, au point de vue substantialiste ; car, d'abord, il est impalpable ; ensuite, c'est une sensation relativement isolée, tandis que toutes les autres sensations, visa, odeurs, saveurs, sont intimement liées à des tacta; que la matière soit la résistance tactile ou le lien commun de plusieurs sensations généralement simultanées, le son est donc la sensation qui exige le moins impérieusement Tidée d'une substance matérielle. Une vision, au contraire, trouble l'esprit * par ce doute : est-ce un esprit ? est-ce un être matériel ? Il est anormal qu'un visum, en plein jour, ne soit qu'une ombre vague et transparente ; il est anormal, en toute circonstance, qu'un visum soit impalpable, etc.

2" Si l'esprit se manifeste, non par des bruits ou des sons inarticulés, mais par des sons humains, par des paroles, il est, en cela du moins, notre semblable ; une suite régulière de sons coordonnés et rythmés, c'est une succession pure et continue, comme notre existence intérieure; puis ces sons expriment des idées que nous comprenons : cet esprit est donc une intelligence, comme nous, et une intelligence analogue à la nôtre ; il est donc notre semblable ; il n'est pas quelque chose d'absolument nouveau pour notre expérience, partant quelque chose d'étrange et d'effrayant. .

3* Il le sera néanmoins si, dans ses paroles mêmes, il se montre notre ennemi, s'il se révèle comme un esprit méchant et mauvais. Mais, s'il ne nous dit que des paroles bonnes et sensées, alors, bien loin d'être troublés par sa venue, nous lui rendrons amitié pour amitié, nous aimerons sa présence et nous respecterons sa voix '. S'il parle

1. Jeanne d'Arc, la première fois qu'elle vit saint Michel, eut grand peur ; il la rassura par ses paroles.

2. Jeanne d'Arc craignit quelque temps d'être hantée par un mauvais

comme notre conscience, fût-ii sévère, il ne nous effrayera pas, car nous comprendrons qu'il a raison.

Ainsi, quand dans une âme naturellement droite, mais exaltée, préexiste la croyance à des esprits exclusivement bons et moraux \ Thallucination qui présente les carac*tères d'une telle origine ne peut par elle-même être le point de départ d'un trouble psychique, d'une maladie de l'âme ; on conçoit même qu'elle devienne un principe d'héroïsme et de génie. Socrate et Jeanne d'Arc ont donc pu avoir confiance en leurs voix et conserver intactes la finesse et la probité natives de leurs facultés intellect tuelles ; et il n'est point étrange que dans l'illusion d'une

inspiration divine ces facultés aient trouvé un puissant mobile d'activité confiante et sereine.

Grâce aux documents authentiques du procès de Rouen, le cas de Jeanne d'Arc est mieux connu que celui de Socrate '. Il est aussi plus net et plus complexe ; les hallucinations de l'ouïe se détachaient avec vigueur sur la trame de la vie intérieure '; et elles étaient, toujours dans

esprit ; rapparition la ragsura peu à peu et pour toujours, par ee fait que son langage était celui des anges,

1. Au moyen âge, tout le monde croyait h Texistence d'esprits parfaitement bons et d'esprits parfaitement méchants. Socrate croyait II In divination et à la providence des dieux ; c'est un point que M. Fouillée a supérieurement traité {Philosophie de Socrate t t. II, livre VU). ^ Cf. Bouché-Leclercq , Histoire de la divination dans l'antiquité, t. I (1879), p. 43 et suiv.

2. Voir J. Quicherat, Procès de Jeanne d'Arec t. I, p. 52, 73, i70, etc-

3. A l'audience du tribunal, pressée de questions, elle « n'entend pas bien » la voix; aussi n'admet-elle pas cette révélation confuse comme suffisante; revenue dans sa prison, et libre de méditer en sUanee, ^Ue demande à son « conseil » des paroles plus précises, et les obtient, '^ Socrate, à ce qu'il semble, était moins exigeant.

les premiers temps, presque toujours par la suite, accompagnées d'hallucinations visuelles très caractérisées, auxquelles se joignirent quelquefois des hallucinations du toucher et peut-être de l'odorat. Tous ces phénomènes simultanés et successifs étaient parfaitement coordonnés ; Jeanne communiquait avec un véritable monde surnaturel composé de quatre personnages : saint Michel, le premier apparu et le garant des trois autres, saint Gabriel, sainte Catherine et sainte Marguerite. Il ne parait pas que chacun d'eux ait eu un timbre de voix particulier ; elle les distinguait par les noms qu'ils se donnaient et surtout par des signes visibles. Il ne paraît pas non plus que chacun des saints ait eu, comme conseiller de la jeune fille^ son rôle spécial. La voix, comme telle, est unique et l'ex- [Hressioa d'une même sagesse ; c'est toujours « le parler et le langage des anges » ; l'apparence visible qui l'accompagne varie seule. Cette voix se fait entendre presque tous les jours, et, quand les circonstances sont graves, plusieurs fois en un même jour. Quand elle s'est habituée à cette société surnaturelle, Jeanne la provoque par des prières et l'entretient par des questions; des dialogues suivis s'établissent entre elle et ses divins protecteurs.

Dans les révélations qu'elle reçoit, les préceptes moraux dominent; aussi disait-elle souvent : «mon conseil », pour « mes voix » ; ce terme indique à la fois que les paroles étaient l'élément essentiel de ses visions, et que les préceptes pratiques formaient, soit à ses yeux, soit ea réalité, la partie la plus importante des paroles qu'elle entendait. Ces préceptes sont tantôt des ordres, tantôt des défenses; une fois, la voix interrogée refuse de prononcer un impératif; elle ne donne qu'une permission; Jeanne

est laissée libre d'agir selon son inspiration naturelle *. Toute spontanéité consciente n'était donc pas étouffée par la présence intermittente de la voix céleste ; en effet, deux fois , depuis sa captivité , le courage de Jeanne a faibli ; elle a désobéi à ses voix ^ ; mais , . après l'événement, celles-ci lui ont fait de vifs reproches. Ordres et défenses, quand le devoir est clair, simple permission dans le cas contraire, sentiment dramatisé du démérite, aucun phénomène moral ne manque au tabjeau, si ce n'est peut-être le moins moral de tous, le sentiment du mérite, la satisfaction du devoir accompli ; encore peut-on le voir dissimulé sous une forme discrète, la seule qu'admette une conscience scrupuleuse, dans la promesse du secours de Dieu et dans l'annonce du succès final. Jeanne reçoit donc, en vue du but spécial qu'il lui a été ordonné de poursuivre, une direction morale complète, qui semble ne l'abandonner jamais .

Mais est-il une doctrine pratique qui puisse se passer de tout aperçu théorique? Tout précepte s'applique à des faits passés qui, pour une part, le motivent, et des faits à venir doivent un jour le sanctionner; la révélation morale doit donc s'entourer et se compléter par une révélation qui porte sur des événements indépendants de la volonté de l'agent moral : les voix ont raconté à Jeanne les malheurs de la France ; voilà pour le passé ; elles lui ont aussi et surtout prédit l'avenir : elles lui ont garanti le succès de sa mission; elles lui ont annoncé qu'elle serait prise, aux mains des Anglais, délivrée, etc ^ On peut croire qu'une

1. La questien était la suivante : Jeanne devaitrelle quitter ses parents à leur insu, ou non?

2. Tentative malheureuse d'évasion; rétractation publique à Rouen.

3. Je compte parmi les prédictions d'avenir la promesse qu'une épée serait découverte dans les fondations d'une église ; cette prédiction,

certaine analogie avec la destinée du Christ, qui lui aussi n'a triomphé qu'après sa mort, n'a pas été sans influence sur ces dernières prédictions, en apparence décourageantes. Quelques promesses démenties, quelques autres sans rapport évident avec la mission de Jeanne, déparent un peu cette partie, la plus aventureuse, des révélations; mais, si le cas de Jeanne d'Arc se rapproche par là des phénomènes véritablement anormaux, il n'en est que plus vraisemblable, et l'ensemble n'en conserve pas moins un remarquable caractère d'unité; on sent qu'une ferme raison a gouverné à son insu la sublime folie de la jeune fille.

Les phénomènes attribués par Socrate à son démon * sont assurément beaucoup moins complexes, mais aussi beaucoup moins nets, beaucoup plus subtils, beaucoup plus malaisés à déterminer et à définir. Nous n'avons pas le témoignage authentique de Socrate, comme nous avons celui de Jeanne d'Arc. Deux formes du jeu, l'iro-

qui se trouva réalisée, est la plus hardie qu'aient faite les voix de Jeanne d'Arc et la seule où Tespace soit franchi au lieu du temps ; mais, philosophiquement, Tespace lointain, c'est Favenir.

1. Nous conservons provisoirement l'expression consacrée ; elle ne rend pas exactement to âai(&6viov, littéralement le divin, seul terme employé (avec 6e6ç, un dieu, comme synonyme) par Xénophon et Platon. *0 8af(Mi)v ne se rencontre pas, dans les écrits sur ce sujet, avant Plutarque (Fouillée, La philosophie de Socrate, t. II, p. 314 à 316). Mais, dans V Apologie de Platon (p. 26 et 27), Socrate établit avec une parfaite netteté les rapports logiques qui existent pour son esprit et, selon lui, pour tout esprit bien fait, entre 6a((&6via, âai{jiovec et Oso(. — Dans sa Rhétorique (II, 23, 8), Aristote, faisant une allusion évidente à cette argumentation de V Apologie, en formule le début à sa manière avec beaucoup de précision : « Tb 8at|x6vtov ne peut être qu'un dieu ou Tœuvre d'un dieu... »

nie et le mythe, la feinte et la métaphore, étaient dans les isabitudes constantes de sa parole ; il dramatisait, il poétisait à sa façon beaucoup des objets sur lesquels il attirait l'attention de ses disciples. Souvent, pour démêler la part de sérieux que renfermaient ses discours, il fallait à la fois une grande expérience et une grande perspicacité ; pour renseigner exactement la postérité sur le probtème qui nous occupe, il eût fallu qu'un de ses disciples s'y intéressât en naturaliste^ et, malheureusement pour nous, Socrate n'a pas eu pour disciple un Aristote. Quand il a parlé de son démon, Socrate ne s'est pas décrit en psychologue, et souvent, sans doute, il a joué au merveilleux. Dans les passages où Xénophon nous parle de l'oracle intérieur que s'attribuait son maître, il semble n'avoir rien ajouté à ce qu'il croyait la vérité; mais le sérieux constant de cet esprit positif et borné permet de supposer qu'il n'a pas su distinguer dans les allusions de Socrate ce qu'il y avait de sincère et ce qu'il y avait de feint, la part du témoignage et celle de l'allégorie ; et cette distinction que Xénophon, d'ailleurs crédule et superstitieux, n'a pas su faire, Platon, idéaliste et poète, Ta volontairement dédaignée ; Platon, lui, a si bien compris l'ironie socratique qu'il l'a élevée à la hauteur d'un procédé littéraire ; il a renchéri sur Socrate ; il a greflfé son ironie sur celle du maître, les mythes que lui dictait son imagination sur les mythes de l'enseignement socratique ; ce que Socrate avait divinisé, Platon s'est gardé de le ramener à des proportions humaines ; il se serait privé par là de ressources précieuses pour la partie artistique et inspirée de ses dialogues ; tout prouve d'ailleurs qu'il professait pour la vérité historique un dédain presque absolu; il était d'avance de l'avis d' Aristote, que « la

poésie est plus philosophique que l'histoire * » ;le fait sensible et particulier n'est pour lui qu'un fragment insignifiant du non-être ; la légende de Socrate était plus vraie, sans doute, à ses yeux, que la vie de Socrate. Après avoir été dans V Apologie un biographe exact et précis, il n'a pas craint, malgré son pieux respect pour la mémoire de Socrate, de commencer cette légende dans le Banquet^ dans le Théétète^ et ailleurs ; son imitateur , l'auteur du Théagès^ y a ajouté quelques traits; puis sont venus les auteurs inconnus ^ auxquels Cicéron, Diogène Laêrce et Plutarque ont emprunté des anecdotes aussi puériles que merveilleuses ; bientôt l'interprétation prend Aes allures alexandrines, et tout esprit critique a disparu des intelligences avant que le merveilleux socratique ait été l'objet d'une exégèse scientifique '.

Même au xix" siècle, cette exégèse a été retardée par divers préjugés d'école, les uns médicaux, les autres philoisophiqueS) et Socrate ♦ n'a guère eu plus à se louer de nos

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