Insir., V
^. Cf. A. Lemoine, De la physionomie et de la parole, p. 171-173.
3. Ailleurs (Instr., VU, 16), Bossuet admet une « oraison passive » ; alors, dit-il, « Dieu tient l'école du cœur, où il se fait écouter en grande tranquillité et en grand silence » ; ce sont là des métaphores ; sauf que la quiétude remplace l'élan, Bossuet décrit toujours le môme état; il ne prétend pas qu'un discours de Dieu remplace la parole intérieure personnelle. [Sur l'hallucination auditive verbale, c'est-à-dire sur l'aliéna-^ lion de notre parole intérieure, voir^ plus has, chap. Il, § 8, et chap. III, I 8 et 9.]
gine à tort qu'elle a été momentanément vide de toute parole comme de toute pensée et de tout sentiment*. Bossuet reste, en définitive, fidèle à l'axiome d'Aristote, et il l'emploie avec une grande pénétration psychologique à dissiper les illusions des modernes émules de Plotin.
Comme Bossuet et Port-Royal, Locke connaît la parole intérieure; mais il est fort indécis sur son extension : « La plupart des hommes y sinon tous, se servent de mots au lieu d'idées, lorsqu'ils méditent et raisonnent en euxmêmes, du moins lorsque le sujet de leur méditation renferme des idées complexes ; » variante : « surtout si les idées sont fort complexes. » Et ailleurs : « Les mots enregistrent nos propres pensées pour le soulagement de notre mémoire, ce qui nous aide, pour ainsi dire, à nous parler en nous-mêmes ^ »
Leibnitz est encore plus concis : « Le langage étant formé, il sert à l'homme à raisonner à part soi,... par le moyen que les mots lui donnent de se souvenir de pensées abstraites.... Les paroles ne sont pas moins des marques [notœ) pour nous que des signes pour les autres '. »
Un siècle plus tard, Rivarol, dans son mémoire sur V Universalité de la langue française ^ nomme et décrit sommairement la parole intérieure : xc L'idée simple a d'abord nécessité le signe, et bientôt le signe a fécondé
\, Cette curieuse théorie est exposée dans Vlnstructioriy V, 12 à 26 ; VI, 52 ; VII, 16 ; VIII, 32.
2. Essai sur V entendement humain (1690), livre IV, chap. v, § 4, et chap. VI, § 1 ; livre III, chap. ix, § 2.
3. Nouveaux essais sur l'entendement humain (1703), livre III, chap. i, § 2, et chap. ix, § 4.
ridée ; chaque mot a fixé la sienne, et telle est leur association, que, si la parole est une pensée qui se manifeste, il faut que la pensée soit une parole intérieure et cachée ; l'homme qui parle est donc Thomme qui pense tout haut.... Que dans la retraite et dans le silence le plus absolu un homme entre en méditation sur les sujets les plus dégagés de la matière, il entendra toujours au fond de sa poitrine une voix secrète qui nommera les objets à mesure qu'ils passeront en revue. Si cet homme est sourd de naissance, la langue n'étant pour lui qu'une simple peinture, il verra passer tour à tour les hiéroglyphes ou les images des choses sur lesquelles il méditera *. »
Les mêmes idées et presque les mêmes termes se retrouvent dans les ouvrages de de Bonald, chez qui la parole intérieure devient la clef de voûte d'un système complet de philosophie théorique et pratique, ou, comme il dit, « l'exphcation du mystère de l'être intelligent. » A ce titre, cette doctrine mérite de nous arrêter quelque temps ; il est important de constater que la plus extrême des philosophies qui proclament la nécessité du langage repose sur une description inexacte et sur une interprétation fautive du phénomène de la parole intérieure.
Les écrits de Condillac avaient appelé l'attention de de Bonald sur le problème de l'origine du langage et sur le fait de l'étroite union du langage et de la pensée. Deux phrases de J.-J. Rousseau lui parurent fournir, l'une une meilleure définition du fait , l'autre le germe d'une solution nouvelle du problème. Après les nominalistes et tous
1. De Vuniversalité de la langue française^ sujet proposé par l'Académie de Berlin en 1783 ; publié à Paris en 1797 ; p. 13-14 et 49 note.
les philosophes qu'avait frappés l'association des termes •généraux avec les notions générales, Condillac avait insisté sur le même fait, mais en logicien plutôt qu'en psycho^ logue, et sans songer à distinguer la parole intérieure de la parole extérieure : « Tout l'art de raisonner se réduit à l'art de bien parler ; — une science bien traitée n'est ■qu'une langue bien faite; — toute méthode analytique (de la pensée) est une langue; — nous pensons par les langues » ; tels sont ses principaux aphorismes ; Rousseau, lui, envisageant la pensée et ses expressions comme deux successions parallèles, esquissait une vraie description psychologique, quand il disait : « L'esprit ne saisit {les idées dont l'objet n^est pas sensible) que par des propositions; car, sitôt que l'imagination s'arrête, l'esprit ne marche plus qu'à l'aide du discours. » Sur la question des origines, Condillac avait soutenu, après l'oratorien Richard Simon *, et avec la grande majorité des philosophes du xvni'' siècle et des idéologues, l'invention humaine de la parole, ou, en d'autres termes, la création de l'expression de la pensée par les seules forces naturelles de la pensée ; à quoi Rousseau répondait : « La parole paraît avoir été fort nécessaire pour établir l'usage de la parole. » D'autre part, et dès avant ses recherches sur le langage, de Bonald était d'instinct partisan des vérités immuables ; et, disposé comme il l'était à voir dans le progrès une illusion coupable, dans le devenir une forme inférieure de la réalité, une déchéance de l'être, il avait été facilement mis par le P. Gerdil et Malebranche sur la voie du platonisme en ce qui concerne la nature de l'in-
1. Malgré la discrétion de leurs formules, Bossuet et Port-Royal Cchap. .déjà cités) semblent, sur ce point, plus près de Condillac que de Rousseau, Bonald et de Maistre.
telligence. Tels sont les antécédents de son système *^ Mal préparé, par son caractère et ses études, aux recherches psychologiques, de Bonald a pourtant observé sur lui-même Texistence de la parole intérieure, et il Tadécrite avec des détails nouveaux, mais en des termes dont l'excessive précision nuit parfois à la parfaite exactitude ; [ftiis, après cette description sommaire, il s'est hâté d'employer sa découverte, d'une part à une sorte de restauration de la maïeutique de Socrate et de la réminiscence de Platon, d'autre part à la déduction du célèbre
\ . Dans son premier ouvrage, la Théorie du pouvoir (1796), il n'est question ni de la parole intérieure, ni de Torigine du langage. De Bonald parait avoir conçu son système philosophique entre 1796 et 1802, date de la publication de la Législation primitive. Il Ta exposé dans le Discours préliminaire de cet ouvrage, dans le !•' chapitre, dans les notes des chapitres I à VII, enfin dans Tappendice intitulé : Dissertation sur la pensée de r homme et sur son expression. A cette date^ Bonald ne paraît connaître que Gondillac et J.-J. Rousseau; il s*autorise en outre, presque toujours à tort, de quelques passages de saint Paul, de Textension, chez les anciens, du sens du mot grammaire aux exercices de l'intelligence, du double sens du mot Xâyoc, enfin de quelques expressions courantesde la langue française [sur lesquelles voir notre chapitre II, § 11]. — Une nouvelle rédaction de la doctrine se trouve dans les Recherches philosophiques (1818), chap. I ; chap. II, De Torigine du langage; chap. III, De Vongine de l'écriture; chap. VII, De la pensée; chap. VIII, De l'expression de la pensée^ et dans l'appendice au chap. IX intitulé : Réponse àquelques objections; style moins sentencieux, développements plus abondants, polémiques fréquentes ; d'ailleurs, les mêmes formules, les mêmes raisonnements, les mêmes conclusions. Chose étrange, les observations psychologiques, plus fines et plus pénétrantes, ne sont plus d'accord avec les conclusions. — Enfin, l'Introduction d'un ouvrage postérieur, la Démonstration philosophique du principe constitutif de la société, contient une défense du système contre Damiron. — Entre 1802 et 1818, Bonald parait avoir étendu ses lectures : dans les Recherches, il cite comme autorités les nominalistes, Hobbes, un mot de Leibnitz, mal compris, Bossuet (Traité de la connaiss. de Dieu), Haller, Cabanis, Dugald-Stewart. — Si le style de Bonald est précis, parfois même fort et brillant, Tenchainement des phrases est chez lui très défectueux, le développement marche au hasard; nulle part il n'a donné de sa doctrineun exposé méthodique et lucide. Il nous semble qu'on l'a généralement réfuté avant de l'avoir compris ; c'est qu'il était plus facile de prouver contre lui la possibilité de l'invention humaine du langage que de saisir la suite de ses idées avec leur vraie portée, leurs contradictions cachées,, et ce qu'elles contenaient d'aperçus justes ou suggestifs.
HISTOIRE DE LA QUESTION âS
paradoxe de Tinstitution divine de la parole. Nous allons essayer d'exposer méthodiquement la suite logique de cette doctrine, en citant textuellement les courts passages qui ont sur notre sujet une valeur psychologique , et en critiquant à mesure celles des thèses de l'auteur qui ne sont pas d'accord avec une saine observation :
V Description de la parole intérieure. — ITaprès Bonald, la « parole simplement pensée, parole mentale, parole intérieure » , souffle la parole extérieure , dicte l'écriture, accompagne la méditation; il ne dit rien de la lecture. Voici les textes :
« L'homme pense sa parole avant de parler sa pensée. » — Variante : « L'être intelligent conçoit sa parole avant de produire sa pensée. » — « La parole extérieure n'est que la répétition et, pour ainsi dire, l'écho de la parole intérieure. »
« Parler une langue étrangère est traduire , puisque c'est parler avec certains mots ce qu'on pense sous d'autres mots, qui cependant sont les uns et les autres une seule expression d'une même idée. De là l'impossibilité de parler une langue étrangère aussi couramment que sa langue maternelle, jusqu'à ce qu'on ait acquis par l'habitude la faculté de penser sous les mêmes termes que ceux avec lesquels on exprime (au dehors) sa pensée, »
« Nous ne pouvons fixer une parole par l'écriture sans en avoir en nous-mêmes la prononciation intérieure. »
« Penser, c'est se parler à soi-même d'une parole intérieure. » — « Quand on ne fait que penser, on a des paroles dans l'esprit ; et, de même que l'homme ne peut penser à des objets matériels sans avoir en lui-même l'image de ces objets, ainsi il ne peut penser aux objets incorporels sans avoir en lui-même et mentalement les
mots qui sont l'expression de ces pensées et qui deviennent discours lorsqu'il les fait entendre aux autres. » — « Philosophes, essayez de réfléchir, de comparer, déjuger, sans avoir présents et sensibles à l'esprit aucun mot , aucune parole !» — « Que cherche notre esprit quand il cherche une pensée? Le mot qui l'exprime, et pas autre chose *. »
A ces courts passages se borne la description du phénomène; En revanche , Bonald signale à tort des faits analogues, de prétendues successions d'images visuelles expressives.
D'abord l'écriture intérieure. Oubliant qu'il a lui-même signalé la dictée de l'écriture conmie une des fonctions de la parole intérieure, il se laisse entraîner par l'analogie à cette affirmation inexacte : « Ainsi qu'on ne pense qu'en se parlant à soi-même, on ne peut écrire sans lire en soimême les caractères que l'on trace sur le papier ^ »
L'autre antithèse a beaucoup plus d'importance. Dans vingt passages , il semble dire que la parole intérieure s'arrête de temps à autre pour faire place à une série de représentations visuelles : ce changement de langage intérieur aurait lieu quand nous nous mettons à penser à des objets individuels et matériels, car la parole n'est l'expression que des idées proprement intellectuelles, c'està-dire générales ou morales. Bonald paraît oublier que les idées particulières , pour peu qu'elles soient remarquées, sont aussitôt rapportées à des genres et nommées intérieurement. Sans doute, il ne dit nulle part expressément que les images^ comme il les appelle, s'enchafnent
1. LégisL prim,, Disc, prélim., p. 21, 22, ch. 1, passim^ et note d; Dissertation, p. 249-250 ; Recherches, ch. II, p. 58-59, 64, 79 ; cf. p. 232. Nous citons d'après Fédition in*8« publiée chez Adrien Le Clere, 1853 et 1857.