CHAPITRE II
§ 1. La parole intérieure est analogue à la parole extérieure. — § 2 Res semblances. - § 3. Différences : l" La parole intérieure est un état s K 7 ^t-î; ^° ™*^ ^^* P'"* rapide, plus concise, plus personnelle. Te ;■ i°n ^^* P^"^ variée, plus souple, parfois plus correcte. — §6. 40 Elle est une suuple image sonore; comment l'image tactile a disparu. — § 7. 3» Pourquoi elle paraît intérieure ; la perception externe. — § 8. Même sujet : confirmation par les erreurs de la perception externe. - § 9. La reconnaissance; cas où la parole intérieureest reconnue. — § iO. Conséquence: pourquoi la parole intérieure reste d ordinaire inaperçue. - § II. Témoignages du sens commua sur la parole intérieure. — § 12. Résumé.
La parole intérieure est ime parole; nous la nommons naturellement ainsi ; elle ressemble donc à la parole proprement dite, à la parole extérieure; elle en est comme une imitation ou comme un écho. Ces deux termes, surtout le premier, expriment bien la ressemblance fondamentale, tout en faisant entendre qu'il existe des différences : en effet, parler de modèle et d'imitation, c'est dire qu'entre les deux choses que l'on rapproche il n'y a qu'une identité partielle; si, par exemple, on dit, avec les Pythagoriciens, que les choses imitent les nombres, cette formule implique que choses et nombres sont deux conceptions spécifiquement distinctes pour l'esprit. Egger. ^
Précisons d'abord les ressemblances.
La parole intérieure a l'apparence d'un son, et ce son est celui que nous nommons parole ou langage : il se compose de deux sortes d'éléments, des voyelles et des articulations ; ces voyelles et ces articulations sont groupées en syllabes, les syllabes peuvent se grouper en mots, les mots se groupent en phrases; une syllabe est un ensemble de voyelles et d'articulations simultanées ou qui se succèdent avec une continuité parfaite, sans le moindre intervalle de silence ; des syllabes , soit distinguées par l'intonation, soit séparées par un intervalle de silence extrêmement court, forment un mot; des intervalles plus longs séparent les mots d'une même phrase , de plus longs encore les membres de phrase et les phrases ; les phrases sont, en outre, marquées par des intonations : chaque phrase a son chant propre et sa note finale; enfin l'intensité du son varie dans le discours, mais entre des limites sensiblement fixes. Tels sont les caractères de la parole considérée comme son; ils se retrouvent tous dans
Ce sont là des éléments communs à toutes les langues; elles s'en servent de mille façons différentes ; chacune a ses lois et ses usages particuliers, son alphabet, son vocabulaire et sa syntaxe. Personne ne parle lé langage en général, car il n'y a pas de langue universelle ; on parle toujours une langue particulière , qui est d'ordinaire la langue de la nation dont on fait partie ; et l'on fait ainsi quand on parle intérieurement comme quand on parle à haute voix.
Les caractères que nous venons d'analyser correspon-^ dent à ce que l'acoustique appelle le rythme, la hauteur et l'intensité des sons. Reste un quatrième caractère, le timbre; il appartient également à la parole, et il se retrouve aussi dans la parole intérieure. Mais celui-là est un caractère essentiellement individuel ; tout homme a un certain timbre de voix qui lui est propre et qui le fait reconnaître 4iussi bien ou mieux que son visage. Ce timbre est plus ou moins pur et musical, c'est-à-dire plus ou moins homogène, mais unique pour chaque individu; si l'on en possède plusieurs, un seul est usuel, les autres ne sont que <les moyens de comédie.
L'individualité de chaque voix humaine , constituée principalement par le timbre, est complétée par d'autres éléments : une certaine intensité habituelle, — des intonations préférées , — une certaine façon de prononcer certaines voyelles ou consonnes, — enfin des mots et des tournures favorites. Tous figurent dans la parole intérieure de chacun de nous ; ma parole intérieure est l'imitation de ma voix.
En résumé, la parole intérieure est comme une parole, et ma parole intérieure est comme ma parole. Telles sont les analogies des deux phénomènes.
Cherchons maintenant les différences.
La principale est que, pour employer le langage de la psychologie anglaise, la parole extérieure est un état for t-^ la parole intérieure un état faible. L'intensité de l'une comme de l'autre est variable, mais la parole extérieure la plus faible est encore un bruit plus fort que la parole inté-
rieure la plus forte. De plus, l'intensité de la parole intérieure varie dans de moindres limites que celle de h* parole extérieure ; elle se maintient habituellement dans une certaine moyenne de laquelle elle s'écarte peu. La parole intérieure a aussi moins d'inflexions , des intonations moins variées. En résumé, elle est faible et monotone.
Elle est donc comme un son très faible, comme un murmure ; ce son n'a rien qui soit propre à éveiller et retenir l'attention, et néanmoins, si faible et si peu varié qu'il soit, nous l'entendons toujours distinctement, car il nous intéresse, et nous avons pris l'habitude de l'écouter. Il peu! même, — cela dépend des pensées qu'il enveloppe, — être seul entendu, à l'exclusion de sons extérieurs très forts, seul perçu, à l'exclusion des visa et des tacta, des odeurs, des saveurs et des sensations internes qui lui sont simultanés. Rien n'est plus fréquent, non seulement dans le silence relatif du cabinet de travail, mais aussi dans la promenade solitaire, sur le boulevard le plus fréquenté, parce qu'alors l'attention est blasée sur les visa et les autres sensations ; tandis que les sensations subissent la dépression de l'habitude négative , la parole intérieure , cette faible image, a le privilège d'être en nous à l'état d'habitude positive, c'est-à-dire d'habitude incessamment maintenue et régénérée par l'attention • .
Tout ce premier ordre de ditîérences constitue une infériorité de la parole intérieure sur la parole exté-
1. Nous aurons plus d'une fois l'occasion de revenir sur ces deux, fnrmes et ces deux effets de l'habitude; [voir surtout, ch. IV, § 8].
rieure. N'a-t-elle pas, en revanche, quelques avantages?
Oui; et d'abord son rythme est, en général, plus rapide, surtout si elle récite de souvenir ou si nous nous disons des choses futiles et faciles. Quand nous réfléchissons, quand nous inventons avec quelque efTort, elle est assez lente, parfois plus lente que la parole extérieure ordinaire, et, sauf le cas exceptionnel de Xinspiration (dont la verve est un degré inférieur) , sa rapidité est en raison inverse <le la difficulté et de la nouveauté de la pensée qu'elle exprime. En somme, la rapidité moyenne de la parole intérieure est supérieure à la vitesse ordinaire de la parole audible.
Cette rapidité plus grande de la parole intérieure consiste d'abord en ce que les petits intervalles de silence qui séparent dans toute parole les syllabes , les mots , les membres de phrase et les phrases, sont moindres encore dans la parole intérieure ; l'intervalle des syllabes et bien souvent celui des mots est réduit à néant. Ensuite, dans Ja parole intérieure, nous pouvons nous dispenser d'articuler correctement, ce qui prend du temps ; nous n'abrégeons pas les mots, mais parfois nous nous contentons de les esquisser, et cela nous suffit pour nous entendre ; c'est ainsi qu'un enfant qui a un défaut de langue est compris par lui-même et par ses parents, tandis que son langage est inintelligible à des étrangers.
L'explication de ces faits est facile. La parole extérieure est assujettie à certaines conditions, les unes physiologiques, les autres sociales : à parler trop vite, la langue s'embarrasse ; si l'on parvient, comme certains acteurs, à concilier une extrême volubilité avec l'articulation la plus nette, on est mal compris par des auditeurs dont on surmène l'attention ; pour parler distinctement, se faire bien
entendre et bien comprendre, il faut parler lentement; puis il y a la nécessité toute physique de reprendre haleine de temps en temps, la parole n'ayant lieu que pendant l'expiration, le larynx étant impropre à vibrer normalement durant l'aspiration. La parole intérieure n'est soumise à aucune de ces conditions; elle profite de cette indépendance.
De même que dans la parole intérieure les mots peuvent être sommairement indiqués, les phrases peuvent également être abrégées. Ces mots dont on peut dire que « toute notre vie passée s'y renferme et se lève avec eux devant nous • », n'ont un sens si plein que pour l'individu qui les conçoit; c'est donc dans la parole intérieure qu'ils surgissent à la conscience; dits à autrui, ils n'auraient pas la valeur qu'ils ont pour nous; pour la leur donner, il faudrait les commenter, et mieux vaudrait alors les remplacer tout à fait par un discours détaillé et explicite. Des expressions synthétiques comme : u Malheureux....! Un autre....! Jamais....! » suffisent, même isolées de tout contexte explicatif, quand nous nous parlons à nousmêmes - ; la parole extérieure ne les admet dans un pareil isolement que quand nous parlons tout haut pour nousmêmes, dans le monologue : or le monologue n'est que la parole intérieure devenue extérieure , devenue audible , sans être pour cela destinée à être entendue [ch. III, § 12].
L Taine, Essais de critique et d'histoire, p. 43, à propos d'im passage de Stendhal où un tel mot apparaît en parole intérieure, durant uni' insomnie.
2. Marc-Aurèle, IV, 3 : « Qu'il y ait (dans ton âme) de ces maximes courtes, fondamentales, qui de suite rendront la sérénité à ton âme » ; et X, 34 : « A i'esprit bien fait qui s'est pénétré des vrais principe.-, im mot ti'ès court suffit, même trivial, pour bannir la tristesse et la crainte. Ceux-ci, par exemple : Le ve7it disperse les feuilles sur la terre; ainsi la race des mortels..., » etc. — Cette préoccupation des formules de paix est commune à toutes les âmes religieuses.
Dans la parole intérieure, il suffit que nous soyons compris de nous-mêmes ; nous pouvons donc parler très bas, très vite, peu distinctement, abréger les phrases, remplacer les tournures et les expressions usuelles par d'autres plus simples ou plus expressives à notre goût, modifier la syntaxe, enrichir le vocabulaire par des néologismes ou des emprunts aux langues étrangères ; nous pouvons nous exprimer à nous-mêmes la nuance toute personnelle de nos sentiments par des termes dont nous créons le sens à notre usage, nous représenter des fragments considérables de notre passé, ou des vues d'ensemble sur notre avenir, par des expressions brèves qui reçoivent d'une convention tacite faite avec nous-mêmes cette force et cette ampleur de signification. Le langage intérieur est notre chose ; nous en usons à notre fantaisie ; le plus adéquat à notre pensée et le plus conforme à notre humeur est le meilleur. Il peut être en grande partie personnel, ce qui n'est pas permis au langage audible, lequel est essentiellement un instrument de société.
Voilà pourquoi, souvent, nous avons quelque peine à expliquer à autrui des sentiments ou des idées avec lesquels nous sommes familiers, mais que nous sommes habitués à nous exprimer par des termes qui n'ont de sens que pour nous seuls ; nous les pensons ainsi ; mais si nous voulons les confier à un ami, il nous faut les traduire dans la langue de tous. De même, quand nous voulons parler une langue étrangère, nous commençons par penser dans notre langue, et nous « traduisons ensuite, comme un écolier qui fait un thème, notre pensée, formulée mentalement en français, dans la langue anglaise ou allemande. » Pour parler '< réellement bien et sans gallicismes une langue étrangère », il faut nous habituer « à penser »
directement « dans cette langue », sans le secours de la nôtre \
Si, à l'égard de la prononciation des mots et de leur signification , un certain individualisme est permis à la parole intérieure que la parole extérieure ne saurait admettre, à un autre point de vue elle peut, beaucoup plus facilement que la parole extérieure, s'émanciper de notre personnalité, j'entends de notre personnalité vocale. Elle est d'ordinaire l'écho affaibli, mais fidèle, de notre voix individuelle; mais elle peut aussi imiter des voix autres que la nôtre ; les timbres les plus divers, les prononciations les plus étranges, et, au même titre, tous les sons de la nature, peuvent être intérieurement reproduits. Notre voix, au contraire, a un pouvoir d'imitation très borné; le larynx et la bouche ne possèdent qu'une puissance productrice de certains sons déterminés; leur constitution physique en établit la liste et la ferme. Notre pouvoir de reproduction intérieure est illimité; il suffit pour qu'un son soit reproduit qu'il ait été remarqué lorsqu'il a frappé nos oreilles, et qu'ensuite il soit rappelé conformément aux lois du souvenir ^ Il peut même y avoir une véritable création ; nous pouvons imaginer des sons qui n'ont jamais frappé nos oreilles et que notre larynx ne saurait produire ^. Ce dernier fait est rare d'ailleurs, ou du moins la création se mêle toujours à l'imitation, et elle est d'autant plus fréquente que sa part est moindre et celle de
1. A. Lemoine, De ta physionomie et de ta parole, p. 167-168. — Cf. de Donald : [voir plus haut, ch. I, § 4].