Voir [ch. I, § 4] les faits opposés à Maine de Biran
3. Cf. Bain, Les sens et t'intettigence, p. 338-5.39, trad. française.
rimitation plus grande dans les faits mixtes où il y a de l'une et de l'autre.
Un musicien pianiste, qui n'a jamais touché un violon, peut se jouer intérieurement un morceau de violon étendu, soit de mémoire, soit en lisant la musique; il peut également composer en lui-môme un morceau pour violon ou pour tout autre instrument que le piano. Dans ce dernier cas, chacune des notes est un souvenir, l'ensemble est une création; la part de la création sera d'autant plus grande que l'œuvre contiendra moins de réminiscences et d'imitations, que l'accent et le style en seront plus personnels.
Donnons de l'étendue du pouvoir reproducteur de l'imitation auditive d'autres exemples plus spécialement relatifs à la parole :
Il arrive fréquemment que notre parole intérieure est l'imitation d'un dialogue, dans lequel, sans doute, nous sommes le principal interlocuteur, mais où notre voix, comme dans tout dialogue, est interrompue de temps à autre par l'approbation ou la critique d'une voix étrangère tU amie [ch. III, § 12].
Plus fréquemment encore, sortant d'une séance publique, d'une délibération , d'une discussion , nous nous remémorons intérieurement les principales paroles dont notre oreille a été frappée.
Cette parole intérieure impersonnelle est une faculté i[\n peut être cultivée ; mais elle ne l'est jamais que par jeu et presque toujours dans une intention de caricature. D'ordinaire, elle ne s'exerce qu'au hasard, malgré nous, quand nous avons la mémoire saturée et l'esprit préoccupé des paroles d'autrui. Ce n'est pas là la parole intérieure la plus fi'équente, et ce n'est pas la vraie. La vraie parole intérieure, cel'e qui ne quitte jamais notre pensée, est
personnelle; elle ne reproduit qu'une voix, la noire; en elle, tout est de nous, car tout est pour nous; elle nous est intime : nous nous disons par elle ce que nous avons à nous dire; elle imite notre voix pour exprimer notre pensée; c'est toujours notre voix, comme lorsque nous parlons tout haut ou tout bas dans la solitude, mais plus discrète encore, plus voilée, perceptible à nous seuls; elle n'est pas pour autrui, et elle n'a rien d'autrui.
Des considérations qui précèdent il résulterait que la musique intérieure seule, à l'exclusion de la parole intérieure proprement dite, est souvent et volontiers impersonnelle, que seule elle s'enrichit volontairement d'un grand nombre de timbres ditîérents, étrangers à nos facultés productrices. Dans un autre cas pourtant, qui est relatif à la parole, la faculté naturellement illimitée de reproduire des sons peut être cultivée et entretenue par la volonté :
Si nos organes sont rebelles à quelque détail de prononciation, notre parole intérieure peut être plus correcte que notre parole extérieure. Cela arrive évidemment à quelque degré à tous les enfants durant une certaine période de la première éducation. Le même fait se présente également chez les jeunes gens et les adultes, quand ils se mettent à l'étude des langues étrangères ^ Par exemple, les organes vocaux d'un homme ne parvenant pas à se plier à la prononciation de la langue russe, l'imagination du même homme peut être, en même temps, capable de reproduire exactement toutes ces articulations si difficiles : un Français établi en Russie aura de l'accent en parlant ; mais sa parole intérieure sera correcte, s'il a le
1. M. Maspero me dit qu'il prononce intérieurement, sans pouvoir les émettre au dehors, certains sons appartenant à des langues très éloignées de la nôtre.
ferme désir de corriger les défauts de sa parole audible, si son attention se porte toujours , quand il parle et quand il étudie, vers la prononciation normale. Si, au contraire, il se néglige ou se décourage, sa parole intérieure deviendra l'écho trop fidèle de sa parole extérieure; elle en reproduira les incorrections. Si enfin il s'obstine dans son effort infructueux, deux habitudes indépendantes peuvent se créer et coexister en lui, l'une, involontaire et purement musculaire , de mal parler extérieurement , l'autre, volontaire et psychique, de bien parler intérieurement. Tout dépend de la direction que l'attention, c'est-àdire la volonté, donne ou néglige de donner à l'habitude. Un phénomène analogue, mais intermittent, se produit quand la parole extérieure d'autrui qui parvient à nos oreilles est balbutiante ou incorrecte ; nous la complétons, nous la corrigeons en nous-mêmes i ; l'imagination vient au secours de la sensation, et nous entendons ainsi plus et mieux que ne prononce notre interlocuteur. De même notre parole intérieure corrige souvent notre parole extérieure h peine prononcée, avant que nos organes vocaux aient repris la phrase en évitant cette fois le lapsus qui la gâtait.
Une autre différence existe entre les deux paroles considérées comme états de conscience.
La parole intérieure est une image simple, une image purement sonore ; de même, la parole extérieure d'autrui
1. Cf. Paulhan, L'erreur et la sélection, dans la Revue pldlosophique, juillot 1879, p. 82. — Nous avons déjà cité sur ce point de Cardaillac [ch. I, § 5J.
entendue par nous est une sensation simple, purement sonore ; mais il en est autrement de notre propre parole, perçue par notre oreille en même temps qu'elle est produite par nos organes vocaux; celle-ci est une sensation double, à la fois sonore et tactile, ou, pour mieux dire, un couple de sensations. Sans doute, quand nous parlons, notre attention porte uniquement sur le son; sans doute aussi nous ne sentons pas les mouvements de notre larynx ; mais nous sentons, et très distinctement, ceux de la langue et des lèvres; il suffit pour les apercevoir de réagir par un moment d'attention contre Thabitude que nous avons de ne pas les remarquer ; en réalité, la sensation de Touïe est toujours accompagnée d'une sensation tactile très fine et très spéciale, localisée dans notre bouche. Nous ne retrouvons pas dans la parole intérieure l'image de cette dernière sensation; quand nous ne parlons que des lèvres [ch. III, § 12], le phénomène extérieur, purement tactile, est complété par l'image du son que nos oreilles n'entendent pas ^ ; mais si tout phénomène extérieur, tout état fort, a disparu, si nous nous bornons à imaginer notre parole, l'image sonore apparaît seule, l'image tactile est réduite à une ombre insaisissable à l'observation, sinon même à un néant absolu.
D'après Bain et son école, au contraire, l'image du mouvement buccal, ou même une ébauche de mouvement laryngo-buccal réel, accompagnerait toujours la parole intérieure; bien plus, à prendre à la lettre les expressions de Bain, le phénomène de la parole intérieure serait essentiellement un mouvement interrompu ou la simple image de ce mouvement. Notre expérience personnelle ne