Poétique, cil. rX
2. Le principal est sans doute Antipater de Sidoii : « Permulta collecta sunt ab Antipatro quœ mirabiliter a Socrate divinata sunt » (Cicérou, De divinatione, I, 54).
■ 3. Nous ne pouvons prendre au sérieux l'auteur du XXX' li\Te des Problèmes aristotéliques, ch. I, qui, sous prétexte de physiologie exacte, classe Socrate parmi les mélancoliques, pêle-mêle avec Platon, Empédocle, Ajax, Bellérophon, Lysandre et Hercule. Rien de plus inexact qu'une pareille définition, contredite aussi bien par le témoignage d'Aristophane que par celui des disciples ; sans doute Socrate était ce que nous appellerious aujourd'hui un original; mais sou caractère était fait de fierté, d'optimisme et d'enthousiasme ; les sottises ou les fautes d'autrui ne paraissent jamais avoir altéré la sérénité de son âme; l'ironie socratique est à l'opposé de la mélancolie. Dans cet ordre d'idées, l'auteur grec a ouvert la voie à MM. Lélut et Moreau (de Tours) ; c'est là le seul intérêt du texte que nous mentionnons.
4. Voir Chaignet, Vie de Socrate, p. 113 à 137; Fouillée, p. 314 à 316. — Tout récemment encore {Revue p/iilosophique, mars 1880), JL P. Despine faisait de Socrate un somnambule cataleptique, en se fondant sur deux témoignages également dénués de valeur historique : l'un est d'Aulu-Gelle ; dans l'autre, qui est un passage célèbre du Banquet, Platon dégage lui-même sa responsabilité en mettant son récit dans la bouche d'Alcibiade et d'Alcibiade ivre.
contemporains que des premiers Pères de l'Église. Il nous semble qu'elle a été faite enfin, avec toute l'ampleur et la finesse que comportait un pareil sujet, par M. Fouillée ; o^râce à une comparaison attentive des textes et à des rapprochements aussi ingénieux que décisifs avec la doctrine cyénérale de Socrate, il a donné du phénomène démonique une explication qui paraît, à peu de chose près, définitive, et que nous suivrons dans ses lignes principales \
Socrate croyait à une providence immanente répandue partout et se manifestant aux hommes de temps à autre par des signes particuliers, de préférence par des signes audibles ; pour certains hommes, la Providence divine était plus attentive et plus manifeste que pour le vulgaire ; Socrate se croyait du nombre de ces privilégiés. Étant déterministe, il n'hésitait pas à reporter à la divinité, d'une façon plus ou moins formelle, l'honneur de ses pensées les plus heureuses, soit en matière de spéculation, soit en matière pratique; toute spontanéité était à ses yeux une inspiration quand elle donnait naissance à quelque chose de beau et de bien; comment surtout n'auraitil pas reconnu à ses idées une origine divine, quand elles étaient relatives à l'avenir, chose cachée aux mortels, et que l'événement les confirmait?
Cette théorie de la Providence, par laquelle Socrate conciliait les résultats de ses spéculations personnelles avec les idées rehgieuses de son temps, est, en quelque
1. La philosophie de Sacrale, t. II, p. 266 à 316. Nous ae différons d'avis avec M. Fouillée que sur certains points d'importauce secondaire ; sur quelques autres, les expressions qu'il emploie nous paraissent inexactes ; enfin, dans les citations de Xénophon et de Platon, nous avons plus d'une fois remanié sa traduction ou celle de Cousin pour serrer le texte de plus près.
sorte, le sol sur lequel a germé dans son esprit la conception du signe démonique. Pour l'ordinaire, la divinité des faits de sa vie intérieure n'était qu'une théorie née dialectiquement des principes de sa philosophie ; c'était une conclusion, ce n'était pas une évidence. Mais parfois il se sentait forcé de nier sa personnalité; quelque chose de subit et d'imprévu se produisait en lui, qu'il ne reconnaissait pas comme sien : c'était là le signal divin dont il parlait fréquemment, son oracle personnel, la voix d'un dieu sans nom. Toujours il avait dû se féliciter d'avoir obéi à cet avertissement, et jamais sa raison n'avait eu de peine à le trouver sage et bien fondé ; dès lors, que pouvait-il être, sinon une manifestation sensible de la suprême sagesse? Ce phénomène spécial confirmait la théorie de la Providence, et, de même, cette théorie lui donnait un sens; la doctrine justifiait l'apparence et l'expliquait.
Mais en quoi consistait au juste ce phénomène extraornaire? Séparons avec soin dans les textes ce qui doit être attribué, d'une part à l'imagination de Platon, et d'autre part à ses souvenirs et à ceux de Xénophon. Les souvenirs seuls ont la valeur de documents historiques; les passages qui nous paraissent présenter ce caractère sont courts; nous y trouvons d'abord plusieurs définitions générales du phénomène, définitions plus ou moins explicites, mais concordantes; puis l'indication d'une de ses applications habituelles; enfin, un seul exemple particulier nous paraît pouvoir être reçu comme authentique.
Voici d'abord la définition du demonium telle qu'on la trouve dans les Mémorables de Xénophon, au cours d'un exposé de la théorie socratique de la divination : « Quand nous ne pouvons prévoir par nous-mêmes ce qui peut nous être utile dans l'avenir, les dieux nous viennent en Egger. • 10
aide par la divination; répondant à nos demandes, ils nous disent ce qui arrivera et nous enseignent ce qu'il y a de mieux à faire. — Mais toi, Socrate, les dieux ont l'air de te traiter avec plus d'amitié encore que les autres hommes, puisque, sans même être interrogés par toi, ils te désignent d'avance ce qu'il faut faire ou non. » Et ailleurs : « Socrate disait que le divin lui donnait des signes * . » Au dernier chapitre des Mémorables se trouve une expression plus précise : « Il disait que le divin lui signifiait d'avance ce qu'il devait et ce qu'il ne devait pas faire » ^ ; et dans \ Apologie (ouvrage suspect, mais non convaincu de fausseté) : « Une voix de dieu vient me signifier ce qu'il faut faire '. »
A quels genres de faits se rapportait de préférence le signe divin? Xénophon ne nous donne sur ce point qu'un seul renseignement, et Platon n'en donne pas qui ne soit suspect. Voici le texte de Xénophon : « Bon nomhre de ses familiers étaient avertis par lui de faire telle chose, de ne pas faire telle autre, suivant ce que d'avance lui signifiait le divin, et ceux qui l'ont cru s'en sont hien trouvés, ceux qui ont négligé ses avis ont eu lieu de s'en repentir. » Ce qui suit nous renseigne sur le genre d'autorité que Socrate attribuait à ses conseils : « Socrate eût passé pour imposteur et insensé si, annonçant certaines choses comme révélées par un dieu, il eût été convaincu de mensonge ; il est donc clair qu'il n'eût pas fait de prédictions, s'il n'eût pas eu la confiance qu'il disait vrai *, »
1. Mémorables, IV, 3, 12, et I, 1, 2-:]. — Cf., sur la divination, divers passages réunis par M. Fouillée, particulièrement cette expression : <( Les dieux doyinent des s'ujnes aux hommes sur leurs affaires. »