Voir Fouillée, p. 201-296. etc
risqué d'èlre moins persuasive ' ; sans doute aussi, il y avait une part d'ironie dans les rapprochements qu'il aimait à faire entre les grossiers procédés de divination de ses contemporains et le subtil oracle qu'il savait si bien interpréter.
On le voit, ramené à ses proportions véritables, le phénomène socratique est beaucoup moins anormal que celui de Jeanne d'Arc :
1" Les conceptions de Socrate sur le surnaturel et sur les manifestations de la Providence étaient moins précises, et, comme riiallucination est une fausse interprétation d'un fait réel, les idées préconçues ont sur ce phénomène une influence décisive. Socrate ne croyait guère à des dieux personnels; s'il eût eu pareille croyance, sans doute il eût identifié la voix du divin |avec celle d'Apollon, qui avait, par l'organe de la Pythie, garanti sa sagesse et encouragé son apostolat -, et, sous l'influence d'une telle conviction, la voix eût sans doute pris une autre allure : Socrate eût eu de véritables révélations, en belle et bonne prose, ou même en vers; l'oracle se fût nommé; peut-être même le dieu eût apparu sous une forme visible. Mais Socrate enseignait que les dieux sont invisibles, et l'Olympe de la religion officielle n'était guère pour lui qu'un symbole.
2" Telles étant les idées religieuses de Socrate, il ne
1. A peu près comme les graads-pères d'autrefois disaient aux enfants : « Mon petit doigt m'a dit cela, » ce qui coupe court à toute discussion. Ce rapprochement est d'autant plus légitime que le petit doigt est un ôo<î|j.(i)v très ancien, dont on a écrit l'histoire : voir l'étude de M. Gaston Paris sur Le coûte du Petit Poucet.
2. Dans Y Apologie de Platon, Socrate invoque successivement Vordre d'Apollon et les défoises du demoiiiiim, mais en termes tels qu'on voit bien qu'il les distingue. Apollon et le demoniitm ne sont pas non plus confondus dans V Apologie de Xénophon. Dans le Théétète, même rapprochement, sans confusion.
VARIÉTÉS VIVES DE LA PAROLE INTÉRIEURE iS3
pouvait guère être séduit à l'hallucination par d'autres images que celles de Fouie; encore le phénomène, pour ne pas éveiller son ironie, devait-il être discret : Socrate eût douté d'un dieu trop évident ou trop bruyant. Il n'a pas eu d'hallucinations de la vue, quoi qu'en ait dit M. Lélut, et les hallucinations auditives qu'il faut bien lui attribuer ^ étaient très simples , très rudimentaires ; presque toute leur importance venait de l'interprétation qu'il leur donnait. Qu'elles ne fussent pas très nettes ou du moins très développées, c'est ce qu'indique ce passage du Phèdre : « Je suis un devin, non pas, il est vrai, fort habile ; je ressemble à ceux dont l'écriture n'est lisible que pour euxmêmes - ; » et, si la voix eût prononcé en bon grec des phrases entières, elle n'eût pas eu besoin de s'y reprendre
1. M. Fouillée (p. 284 à 287, 313-314) proteste en vain contre le mot hallucination, qui implique pour lui l'extériorité apparente. Il dit pourtant lui-même que le phénomène socratique était une « erreur de jugement » ; or riiallucinatiou n'est pas autre chose ; elle consiste essentiellement non pas tant à externer un état de conscience qu'à V aliéner, et peu importe que l'être imaginaire au profit duquel nous nous dépouillons d'un élément de notre personnalité soit situé par nous dans notre corps ou dans l'espace ambiant. Nous dirions donc sans hésiter ([ue Socrate avait des hallucinations du sens intime quand il n'éprouvait qu'une répulsion, et des hallucinations de Fouie quand la répulsion s'exprimait intériem-ement et simulait une voix. Il y a sans doute des fous qui entendent des voix intérieures : dira-t-on qu'ils ne sont pas hallucinés ? M. Fouillée consent à attribuer à Socrate des hallucinations « psychologiques », mais non « physiologiques » ; M. Brière de Boismont exprimait la même opposition en bien meilleurs termes quand il disait : hallucinations phijsiolof/iques (c'est-à-dire non morbides), et 7ion pas pathologiques (c'est-à-dire morbides). Nous n'adressons d'ailleurs ici à M. Fouillée que des critiques de mots. II est incontestable qu'aliéner des faits de conscience sans les externer constitue un état très faiblement anormal, et, sans nul doute, il est à souhaiter « que la nature produise souvent des fous tels que Socrate ». Nous ajouterons même que le fait d'avoir remarqué en lui-même une voix, sans l'externer, sans la rattacher à un corps sonore, visible et tangible, fait de Socrate le premier observateur de la parole intérieure ; seulement la psychologie n'a pas profité de son observation, puisqu'il a vu là un fait t/iêolof/ique, au lieu d'un fait psycltologique [cf. ch. I, § 2].