Plu'dre, loc. cit
à plusieurs fois, comme il semble qu'elle le fit, pour s'opposer à la participation de Socrate aux affaires publiques et à la préparation de son apologie.
3° Socrate eut de ces hallucinations, ou des phénomènes analogues, depuis son enfance jusqu'à la veille de son procès tout au moins, mais à des intervalles moins rapprochés, semble-t-il, que Jeanne d'Arc. Leur matière était très simple : c'étaient des défe?ises,isima\s des ordres. Le silence du demonium impliquait la permission et même l'approbation divines : c'est ainsi qu'il faut interpréter, avec M. Fouillée, les passages de Platon qui semblent contredire le texte formel de V Apologie; dans Platon, le signe divin s'oppose toujours et n'incite jamais, ou bien il dé fend ei permet ^\\CQ.Q'f>^\\(imQ\\{^ dans ufie même question, selon les cas qui se présentent; il est clair qu'alors il permet implicitement parce qu'il s'abstient de défendre ; selon Xénophon, il aurait donné aussi des conseils positifs; mais les textes de Platon sont si précis qu'il faut en conclure ou que Xénophon avait mal observé les habitudes de son maître, ou qu'en écrivant les Mémorables il fut mal servi par ses souvenirs sur ce point particuHer '. Il est d'ailleurs naturel que le signe divin ait été surtout ou uniquement prohibitif, car tel est aussi le caractère le plus fréquent de la voix de la conscience^ tel est même le principal aspect de la morale rationnelle; la satisfaction légitime est un sentiment moins vif que le remords; la plupart des doctrines morales insistent plus sur les défenses que sur les obligations positives; les premières sont incontestablement plus nettes et plus strictes, et, le plus souvent, elles sont données comme le commencement
1. M. Fouillée se trompe quand il affirme, p. 289-290, l'accord complet de Platon et de Xénophon.
et le principal, sinon comme le tout, de nos devoirs \ Persuadé que la Providence ne l'abandonnait jamais, qu'elle le retenait touj(^urs par un signal sur la pente de l'erreur, Socrate était amené à considérer toutes ses actions, toutes ses pensées, comme attentivement surveillées par la divinité; il pouvait donc appeler le demonium un « tuteur » toujours présent, comme Jeanne d'Arc disait « mon conseil » en parlant de ses voix. Sa nature intellectuelle et, par suite, morale, était, par elle-même, droite et active; un veto intermittent, qui le garantissait de toute faute involontaire, suffisait à lui assurer la parfaite sagesse et constituait à lui seul une direction morale complète; Socrate n'avait besoin ni de préceptes positifs ni d'encouragements. Par les mêmes raisons, et grâce à sa parfaite obéissance aux signes divins, Socrate ne paraît pas avoir connu le remords ni mérité jamais les reproches du dieu ^. Enfin la satisfaction morale répandue sur toute sa vie n'a jamais pris la forme d'un sentiment distinct ; on la trouve seulement parmi les raisons qui expliquent à ses yeux le privilège singulier dont il est l'objet : apparemment, il est aimé des dieux, puisqu'ils prennent soin de le garantir de toute erreur.
h" Le demonium n'a jamais explicitement révélé l'avenir; mais c'est une conséquence des théories de Socrate sur la nature du bien et du mal que tout avertissement divin enveloppe une prédiction : ne fais pas cela équivaut à : si tu fais cela^ tu t'en repentiras; caries conséquences bonnes ou mauvaises, soit sensibles, soit supra-sensibles,
l.Cf. Fouillée, p. 288-289.
2. Dans le passage précité du Phèdre, ou lit ces mots : « Il y a longtemps qu'en te parlant jf me sentais agité d'un certain trouble; — à présent, je reconnais ma faute. » Mais l'ironie est évidente.
font la bonté ou le mal de nos actes ; l'avenir et le devoir sont doux corrélatifs ; connaître Tavenir, c'est connaître le bien ; celui qui a la raison théorique complète, comme les dieux et par leur secours, a toute la raison pratique. €ela suffit pour que Socrate ait comparé les signes démoniques à des révélations; ils équivalaient logiquement, selon sa doctrine, à des aperçus anticipés sur un avenir inaccessible à la prévision humaine *.
5" Enfin il est vraisemblable que ces pressentiments fâcheux, que ces répulsions obscures, plus ou moins confusément exprimées dans la succession de ses états internes, n'étaient pas sans rapports avec la sagesse profonde dont il avait, dans toute autre circonstance, pleine conscience ; souvent, la voix démonique ne fut pour Socrate que l'intuition synthétique d'une vérité qui lui apparaissait ensuite sous forme dialectique et développée, et qu'un peu plus tard il eût trouvée tout d'abord sous cette forme si le brusque signal n'eut devancé la marche régulière de la pensée -. On peut donc reconnaître dans le phénomène démonique une manifestation anormale, mais fidèle, de cette incomparable intelligence dont nous admirons, dans
1. Selon M. Chaignet {Vie de Socrate, p. dl8, 124-123, 147-148), la voix du demonium n'aurait aucun rapport avec ce que nous appelons la parole intérieure morale, car le demonium et, eu général, les dieux auraient révélé seulement l'avenir, y compris les conséquences de nos actes, laissant à la raison humaine la tâche et l'honneur de découvrir le devoir ; a la théorie de Socrate exclut l'intervention du surnaturel dans les questions d'ordre moral ». — Nous ne voyous pas comment l'avenir et la moralité pouvaient former, selon Socrate, deux domaines distincts. Zeller, Grote et M. Fouillée sont d'accord (sauf des nuances) pour considérer la morale de Socrate comme essentiellement eudémonique (voir La philosophie de Socrate, t. I, livre III, p. 272 et passïm) ; dans une doctrine déterministe et eudémonique, la prescience est le fondement de la morale.
2. Voir le dernier chapitre des Mémorables et tous les autres passages où Socrate expose en dialecticien le bien fondé de l'empêchement démonique. — Cf. Fouillée, p. 277-279, 288.
les dialogues socratiques, la finesse et la pénétration. Dès lors , tout mystère disparaît ; nous nous expliquons même comment Socrate et ses disciples accordèrent au signe divin une confiance que les événements ne vinrent jamais troubler.
Socrate ne rattachait ses idées propres sur les rapports des dieux avec les hommes qu'aux idées religieuses de son temps; néanmoins, il est impossible de ne pas remarquer une certaine analogie entre le rôle qu'il attribuait à son démon et le rôle que prennent dans Homère les divinités protectrices à l'égard des héros : tantôt elles leur révèlent l'avenir ; tantôt et plus souvent , elles les invitent à certaines actions déterminées, ou bien elles les retiennent au moment d'agir, elles leur imposent le calme et la réserve ; enfin, prédiction et conseil ont souvent dans les discours des dieux de l'Olympe le rapport de principe à conséquence : l'avenir dévoilé justifie le conseil présent. Homère a tiré parti en poète de ce fait que, chez les hommes d'action, surtout chez les natures primitives, l'idée d'une action à faire est spontanée, vive, presque violente; soit qu'une parole intérieure la définisse à l'esprit, soit qu'elle reste à l'état d'impulsion confuse, toujours elle parle haut dans l'âme, et comme elle est subite et vive, elle semble inspirée. De même, l'idée de s'abstenir d'une action conçue et désirée, pour laquelle déjà les muscles s'agitent et frémissent, cette idée ne peut réussir à arrêter l'élan actif de la passion que si elle prend, elle aussi, l'allure de la passion, si elle semble rompre subitement le cours naturel des désirs et des actes. Telle est la vérité
psychologique qu'Homère exprime à sa façon quand il fait intervenir les dieux dans les résolutions des mortels; mais ce qui, dans les paroles attribuées aux divinités, n'est pas vrai au point de vue psychologique, c'est l'élément dialectique; Homère est purement poète, il n'est plus à aucun degré psychologue, quand, à la suite d'impératifs catégoriques ou d'inspirations irrationnelles, il attribue encore aux dieux les sages raisonnements qui, pour une pensée calme, motivent et justifient l'impulsion primitivement conçue. Socrate, lui, a toujours distingué les impulsions s ontanées, qui seules étaient divines à ses yeux, et les motifs que son esprit concevait ensuite de les trouver raisonnables et divines; ceci était bien humain, car il y sentait l'effort personnel de son intelligence ; ce qui est divin, c'est l'intuition ; l'acte propre de l'esprit humain , c'est la dialectique laborieuse par laquelle la pensée discursive s'efforce de joindre les idées divines.
Cette réserve faite, nous pouvons dire qu'Homère a décrit à sa façon la parole intérieure morale; comme Socrate, comme Jeanne d'Arc, il Ta divinisée; mais elle n'exprime chez lui que la morale grossière des temps primitifs; ce n'est pas même une morale, si l'on veut; c'est du moins la raison pratique, encore mal réglée, incertaine d'ellemême, dominée par la passion et en ayant l'allure; le temps n'est pas encore venu où les préceptes incohérents d'un Olympe anarchique feront place aux décrets immuables d'un Jupiter purifié des passions humaines.
Aujourd'hui encore, la parole intérieure morale, avec sa soudaineté, sa concision, son silence sur les motifs d'agir ou de s'abstenir, est sans doute chez nos contemporains en raison inverse du développement intellectuel. Il n'y a pas de cas de conscience pour les âmes simples ; au con-
traire, pour des esprits fins et instruits, la vie ne présente guère que des cas de conscience ; rarement la loi morale prononce de ces brèves sentences dont l'évidence s'impose et qui brillent dans Fâme comme des éclairs; presque toujours elle inspire une discussion calme, méthodique; elle est comme la lumière douce et constante d'un soleil surnaturel. La parole intérieure morale, telle que nous l'avons décrite, est un reste de l'état sauvage ; avec les progrès de la civilisation, elle doit devenir de plus en plus rare; il est donc naturel que nous en cherchions dans le passé les traces les plus vives, les exemples les plus frappants. .
L'inspiration divine correspondait chez Homère à un fait psychique réel; chez ses imitateurs, elle n'est plus qu'une figure poétique ; Yirgile, assurément, n'a pas connu par lui-même ces élans sauvages de l'âme vers une action irréfléchie. De même, le premier orateur qui employa la prosopopée fut, en quelque mesure, smcère ; il représenta à sa manière le phénomène qu'Homère avait décrit en poète, et le mme instinct esthétique lui suggéra de placer à tort dans la bouche du conseiller imaginaire la démonstration du précepte après son énoncé. Puis la prosopopée prit place dans les rhétoriques parmi les conventions oratoires; sa vérité psychologique, de plus en plus faible à mesure que les esprits se raffinaient, fut oubliée ; on ne se souvint plus que de sa valeur esthétique et de sa vertu démonstrative. Et si aujourd'hui elle est considérée comme le plus banal des artifices oratoires, est-ce seulement parce qu'elle est usée? n'est-ce pas aussi parce qu'elle ne correspond plus à rien de réel chez les esprits auxquels s'adresse l'éloquence contemporaine?
Quoiqu'il en soit, la parole intérieure morale estincon-
testablement le type primitif et la première raison d'être de la prosopopée ; cette forme de l'éloquence était en germe dans les impulsions les moins obscures et les plus rationnelles des premiers orateurs ; la raison pratique avait été éloquente en eux, éloquente avec concision : l'orateur répétait ses décrets; puis, pour faire durer l'intérêt dramatique qui s'attachait dès lors à ses paroles, et aussi pour donner à ses arguments plus de force persuasive, il continuait pendant un temps à dissimuler sa personnalité, il attribuait les motifs du décret à la même voix qui l'avait prononcé, et il les développait avec complaisance sous un nom d'emprunt.
La prosopopée des Lois dans le Criton est un des plus célèbres exemples de cette figure aujourd'hui passée de mode ; elle est d'ailleurs entièrement fictive ; Socrate ne fait pas intervenir le signe divin; par une feinte hautement avouée, il introduit les Lois dans son dialogue, à la façon des poètes tragiques qui font descendre du ciel les divinités pour les besoins de leurs dénouements ; les Lois, dont l'éloquence triomphera de la morale trop facile de Criton, ne sont, il le fait clairement entendre, que la voix de sa conscience individuelle; mais il se plaît, en orateur habile, à Tincarner dans les institutions d'Athènes, et il prête à celles-ci tout un discours. S'il insiste, à la fin, sur le caractère extérieur de la voix qu'il vient d'interpréter, c'est en des termes où la métaphore n'est pas douteuse : « Sache, mon ami, que je crois entendre ces choses, comme les Corybantes croient entendre les flûtes ; le son de ces discours retentit en moi (poapsT Iv Ifxoi) et m'enpêche d'en entendre aucun autre; ainsi..., tout ce que tu me diras contre, tu le diras en vain. » Socrate symbolise par une feinte hallucination l'inébranlable con-
VARIÉTÉS VIVES DE LA PAROLE INTÉRIEURE IGl
viction qui l'anime ; ce qu'il fait entendre à Criton par ce détour se dirait ainsi en langage exact : « Toutes ces raisons, je les conçois si fortement que je ne puis môme arrêter mon esprit sur les objections que lu voudrais m'opposer. »
La parole intérieure morale, avec son apparente extériorité, est un fait psychique naturel, fréquent surtout aux époques primitives ; la voix d'un dieu apparent ou caché en est l'imitation consacrée dans les ouvrages d'imagination (drame, épopée, roman) ; la prosopopée remplit le même office dans les ouvrages où l'écrivain parle en son nom propre ; le fait ne contenant qu'un précepte catégorique, sans motifs à l'appui, l'art de l'écrivain ajoute ces motifs et les développe en conservant au discours sa forme extérieure. La prosopopée est donc une parole intérieure morale fictive, à laquelle, par une nouvelle fiction, l'orateur ou l'écrivain refuse l'intériorité, pour l'attribuer à une personnalité étrangère, soit humaine, soit divine, soi! abstraite, soit indéterminée, dans laquelle enfin l'impératif moral est complété par une démonstration tantôt concise, tantôt développée selon les règles de l'art, La prosopopée est à l'état naissant, mais elle existe déjà, dans ces vers d'Horace :
Est mihi purgatam crebro qui personet aurem : Solve senescentem mature sauus equiim, ne Peccet ad extremum ridendiis et ilia ducat ' ;
elle existe toutes les fois que la formule : « J'entends une voix qui me dit..., » est suivie de quelques phrases contenant les raisons de l'injonction ou du conseil anonyme.