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Observations personnelles

certains mots qui ont im certain sens; parfois seulement, i] y a, en outre, au même instant, des mots qui n'en ont aucun ' ; 2° quand un mot, dans la distraction, a un sens, c'est le sien, celui que la convention et l'usage lui ont fixé: pendant le sommeil seul, on comprend de travers -. Ajoutons qu'entre le sommeil et la distraction, si les différences sont incontestables, les analogies sont grandes assurément; mais la distraction est, au sein de l'état de veille, un état anormal; dans l'état vraiment normal, l'âme possède sans effort une activité une, ou bien elle tend et elle réussit à maintenir l'harmonie dans la diversité inévitable des faits qui la composent ; lorsqu'elle échoue, alors seulement on peut dire qu'une partie de ses faits, soustraits à la direction de l'attention, obéissent à des lois analogues à celles du sommeil. Cette concession faite % il subsiste que, dans l'état de veille, la conscience contient toujours une série de pensées correspondant à une série de paroles; la parole est forte, moyenne ou faible; la pensée est faible, très faible ou même infinitésimale; jamais elle n'est nulle : le zéro est une limite qu'elle n'atteint pas.

1. Si U0U3 traitions ici ex professa do la distraction, nous serions conduits à citer des cas où la distraction reproduit exactement l'incohérence des paroles du rêve; mais, alors même, la distraction se distingue nettement du sommeil : nos actes, auxquels nous sommes attentifs, sont cohérents, tandis qun la parole intérieure est incohérente; durant la veille, même distraite, queliiue chose de nous est toujours cohérent; dans le sommeil, l'incohérence de la parole n'est qu'uu cas particulier d'une loi qui s'applique à tous nos laits sans exception.

2. Ci.-lte loi, comme la précédente, soulfre des exceptions : les lapsus linfjua; sont des faits de disti'action; or l'auteur du lapsus .-ompi-eud sa parole de travers, puisque, celle-ci étant absurde, sa peusée demeure correcte. Mais le lapsus est toujours isolé dans la phrase de l'homme éveillé, taudis que, pendant le sommeil, la série entièn; des paroles est incohérente; ou pourrait dire que la parole du dnrui.'iw présente le lapsus à l'état continu.

3. Surtout en considération des faits cités dans les deux uot.s ijin précèdent.

Que l'intensité moyenne des idées provoquées par la parole intérieure ou extérieure soit très faible, le fait suivant, que chacun de nous a pu observer sur lui-même, le montre avec évidence : la parole intérieure et la pensée se trouvent alors, en quelque mesure, dissociées et, par suite, séparément observables.

A portée de mon oreille, A et B se livrent à une conversation qui m'intéresse ; mais, pendant ce temps, un fâcheux m'entretient, et, par politesse, je suis forcé de récouter; une phrase prononcée ou par A ou par B arrive à mes oreilles; je l'entends sans la comprendre; mon esprit étant occupé ailleurs, il n'y a là pour moi que des mots vides de sens; mais je leur présume un sens que je désire m'approprier; aussi, détournant mon attention de l'entrelien que je subis, je me répète intérieurement ces mots dont le souvenir est encore intact en moi, et, comme celte fois je leur donne toute mon attention, la phrase prend un sens, je la comprends sans effort; il m'a suffi, pour ainsi dire, de la regarder. — Il peut arriver, en pareil cas, que, pour donner à l'attention le temps de changer d'objet, je sois obligé de me répéter intérieuremen la même phrase deux ou trois fois de suite; d'abord, je suis encore distrait, d'autres idées retiennent mon attention, la phrase est toujours dénuée de sens ; enfin, je la comprends : j'ai, pour ainsi dire, jeté sur elle mon attention et, avec mon attention, sa signification; la soudaineté du phénomène ne saurait mieux se comparer qu'à Taimantation brusque, au moyen d'un courant, d'un morceau de fer suspendu au-dessus d'un petit tas de Umaille : la pensée proprement dite, poussière amorphe de sensations effacées, se précipite sur chaque mot et s'y attache instantanément.

Souvent, dans la société, un bon mot éveille un rire

général ; un des assistants reste impassible ; le silence rétabli, il se met à rire à son tour; on se moque de lui ; «J'étais distrait, répond-il; mon esprit était ailleurs. » La succession de faits que nous venons de décrire s'est produite dans son esprit; le rire de ses compagnons l'a invité à se remémorer la phrase qu'il avait entendue sans l'écouter, et alors seulement il l'a comprise [ch. Y, § 7j. Si quelqu'un a été le héros involontaire d'une semblable scène, il reconnaîtra sans peine dans notre analyse ce qui s'est alors passé en lui.

Quiconque a compris après coup ce qu'il avait d'abord entendu sans comprendre a pu s'apercevoir que le sens d'une phrase est à la conscience fort peu de chose; la parole intérieure fait dix ou vingt fois plus de bruit dans la conscience, et pourtant elle est elle-même un état faible. Non seulement c'est fort peu de chose, mais encore rien n'y est distinct; rarement une image particulière, bien vague, bien effacée, se détache un peu sur cette trame grise et incolore, qui est pourtant l'élément capital de notre existence intérieure, qui est notre pensée, le principe de nos actions, l'inspiration de notre vie tout entière. D'ordinaire, pour apercevoir un certain nombre des images diverses dont le mélange intime constitue l'idée, il faut isoler un mol, et le retenir longtemps sous le regard de l'attention; l'attention, comme certains réactifs chimiques, a le pouvoir de revivifier les traces évanouies des anciennes idées particulières ; mais, en même temps, elle éveille nos facultés d'invention, et nous risquons ainsi de faire de notre idée une analyse fantaisiste, en snbstilnanl à notre insu des imaginations à des souvenirs, en conl'oii- «lant le vraisemblable et l'authentique.

Presque toujours , pour conqirendre et jxMir com-

prendre parfaitement les phrases que nous entendons, il n'est aucun besoin d'une semblable analyse. Comprendre est donc un état de conscience à la fois très faible et très synthétique, embrassant une immense diversité et néanmoins d'apparence homogène.

Remarquons ici que ces deux faits, souvent signalés dans le cours de cette étude, la faiblesse de l'idée comme état de conscience, et son apparente homogénéité, sont corrélatifs : l'essence apparente est en raison directe de l'intensité. Cette loi s'applique à toutes les petites perceptions signalées par Leibnitz : le murmure d'une ville écouté du haut d'un clocher, le bruit de la mer entendu à distance, paraissent des sons continus et homogènes, bien qu'ils soient en réalité composés d'éléments plus ou moins hétérogènes, qui, s'ils étaient plus vifs, s'opposeraient en se succédant. Les qualités spécifiques des composants n'apparaissent que dans les états de conscience d'une certaine force; plus l'état de conscience devient faible, plus elles sont indiscernables, et tout composé d'états très faibles spécifiquement distincts, mais à spéciticité insensible, est, pour la conscience, un état faible continu et homogène.

L'expérimentation peut ici venir en aide à l'observation. A^oici deux phrases prises au hasard et composées de termes abstraits : Je crois d ta vraisemblance de ta thèse idéaliste; — les esprits les plus subtils ne sont pas les moins crédules. Je demande au lecteiu* s'il aperçoit clairement dans sa conscience ce qui dislingue les deux idées. La réponse n'est pas douteuse; et pourtant chacune des deux propositions a été comprise aussitôt et sans peine; leurs significations sont évidemment bien distinctes ; mais dire ce qui les distingue dans la conscience est impossible.

Une dernière remarque achèvera de mettre en lumière le fait de la faiblesse des idées dans la conscience. Il arrive assez souvent, dans certaines poésies modernes, qu'un des mots de la phrase n'a pas de sens connu du lecteur ou de l'auditeur: celui-ci n'est pas arrêté par cette lacune ; il s'en aperçoit à peine ; il ne réclame [las le lexique indoustani ou malais dont Touvrage aurait besoin pour être entièrement compris. C'est que la poésie est avant tout une œuvre sensible et une œuvre émouvante ; elle parle à l'oreille et au cœur plus qu'elle ne parle à l'esprit; la part de conscience qui revient à la pensée est alors plus faible que jamais, et le contraste entre les mots qui signifient quelque chose et ceux qui ne signifient rien passe facilement inaperçu ; si le mot inconnu est un son brillant, si par sa sonorité propre il contribue pour sa part à renforcer le sentiment qu'éveille l'ensemble du morceau, Tesprit ne lui demande pas autre chose : les heures consacrées à la poésie ne sont pas des heures de réflexion. •

L'extraordinaire, c'est que des idées, semblables pour la conscience, soient pour l'esprit , c'est-à-dire encore, semble-t-il, pour la conscience, comme si elles étaient distinctes. Nous allons essayer d'expliquer cette contradiction.

Deux explications nous paraissent propres à lever \\\ difficulté; si l'une des deux était rejetée, l'autre pourrait suffire; mais nous croyons que toutes deux contribuent à rendre possible et réel le fait étrange que nous venons

de signaler.

1" Observons d'abord que le mot conscience peut pré-

senler que ne équivoque. Sans doute il n'y a pas de conscience inconsciente; mais il y a des états de conscience inobservables, observer n'étant pas avoir conscience, mais réfléchir un état de conscience, c'est-à-dire se le remémorer en le considérant attentivement. Nous avons déjà remarqué [§ 8] que le souvenir, même immédiat et sans intervalle d'oubli, est en raison directe de l'intensité de l'état dont on se souvient; pour des états très faibles, le souvenir est impossible; les traits spécifiques d'une idée, présents un court instant à la conscience, peuvent être alors suffisamment distincts pour satisfaire l'esprit et lui permettre de passer sans remords à une autre idée, sans pourtant l'être assez pour que, Tinstant suivant, l'attention, s'attachant à lidée qui vient de fuir, les retrouve et les reconnaisse '. Au lieu de cette idée, si quelque autre se trouve par erreur à la même place, l'esprit se sent mécontent, gêné, et il reprend avec plus de réflexion sa méditation, jusqu'à ce qu'il ait écarté l'obstacle qui s'oppose au cours limpide et harmonieux de sa pensée. Quand donc nous disons que deux idées semblables pour l'observation

1. Ce ginirc d'oubli uost pas saus avoir été remarqué par quelque;; penseurs. Ainsi Joubert {Peiixéef:, p. 49) : « Notre esprit a plus de pensées que notre mémoire ne peut en retenir.... Il y a pour l'âme une foule d'éclairs auxquels elle prend peu de part; ils la traversent et l'illuminent avec tant de rapidité qu'elle en perd le souvenir. » Et Bossuet [Instruction sur les états doi^aison, V, 17) [voir notre chap. I, § 3J : » Un acte nous peut échapper quand il est si délicat qu'il ne fait point d'impression, ou en fait si peu qu'on l'oublie, car il est alors comme si on ne l'avait jamais produit. Il peut y avoir des actes si spirituels et intellectuels, ou en tout cas si rapides, qu'ils ne laissent aucune trace dans le cerveau, ou n'y en laissent que de fort légères, qui s'effarent comme d'elles-mêmes, ainsi qu'un flot qui se dissout au milieu de l'eau. Une grande dissipation et divagation de l'esprit apporte mille pensées qui se dérobent à nous en même temps qu'elles naissent. La disposition opposée, je veux dire une véhémente occupation de l'esprit dun côté, fait échapper ce qui s'insinue par l'autre. » Leibnitz parle aussi de H perceptions qui ne sont pas assez distinguées pour qu'on s'en puisse souvenir » [Principes de la nature et de la grâce, n» 4).

psychologique peuvent être difiévenies pour l'esprit, nous entendons par là qu'indiscernables, si on les considère en elles-mêmes, elles se distinguent par leurs effets : Tune fait la paix dans l'àme et Tinvite à suivre librement la série de ses conceptions; l'autre engendre le trouble et l'inquiétude; à cause d'elle, l'esprit s'arrête dans sa marche spéculative et revient en arrière pour tenter dans la même direction un nouvel effort ' ; tandis que la première est approuvée et reconnue, parce qu'elle est en bons rapporis logiques avec les idées qui la précèdent ou l'accompagnent, la seconde paraît une intruse, parce qu'elle est en désaccord avec les mêmes faits, ses antécédents et concomitants. Ces deux effets opposés ne peuvent avoir dans la succession psychique consciente une seule et même cause; pour que les idées conservent entre elles leurs rapports logiques, il faut que toutes, même les plus effacées, présentent à la conscience leur aspect spécifique, au moins pendant un instant très court, mais non pas nul, et à un degré si faible que l'on voudra, pourvu qu'il soit positif. Deux idées différentes pour l'esprit sont deux idées qui témoignent leurs différences de nature seulement par la différence des conséquents intellectuels et des sentiments qu'elles provoquent; mais cette différence pour /'e^/^r^Y suppose une différence préalable pour la conscience^ différence momentanément réelle, bien qu'ensuite insaisissable à la réflexion, au souvenir, à l'observation psychologique; le souvenir confond ce que la conscience avait un instant distingué. Mais, dira-t-on, au moment où l'idée est remémorée, elle n'est pas, comme le souvenir d'une sensation,

\. Lf! même phénomèno, amplifié et plus saillant, se passn dans lesprit d'un \w\\ écolier qni, nyant fait Ir mol à niot d'une phrase orecque ou latine, n'est pas satisfait du stnis qu'il a trouvé et recouimence à chercher dans sou dictionnaire.

Egger. "-^

l'écho affaibli cruii étal fort, puisque déjà auparavant elle était un état faible ; son intensité est , au contraire , renforcée , puisque , cette fois , nous lui donnons notre attention; or ne disions-nous pas, il y a peu d'instants, qu'une remémoration attentive fait revivre les anciennes images particulières dont la répétition avait affaibli les traits distinctifs? — Sans doute; mais ce qui importe ici, c'est de savoir sur quoi, lors de cett.e remémoration, porte le jugement de reconnaissance. Dans son ensemble, l'idée remémorée est reconnue pour être celle qui vient d'être présente à la conscience; mais, par cela même qu'aucun de ses éléments, tout à l'heure, n'était distinct, nous ne les reconnaissons pas, si maintenant ils nous apparaissent, comme ayant été tout à l'heure explicitement contenus dans ridée et conscients avec elle ; s'il s'agit d'éléments vraiment spécifiques, nous jugeons qu'ils font légitimement partie de l'idée, ou, si l'on veut, qu'ils en font partie de toute éternité ; nous ne jugeons pas qu'ils en faisaient partie lors de sa dernière apparition dans la conscience. Si donc alors ils figuraient dans Tidée consciente à l'état quelque peu distinct, ce qui nous paraît nécessaire, ce n'est pas le souvenir qui nous l'apprend; nous devons recourir pour l'aftirmer à une hypothèse fondée elle-même sur un raisonnement. Et ce qui prouve bien que les éléments de l'idée dégagés parla puissance évocatrice de l'attention ne sont pas reconnus, c'est que, en opérant l'analyse de l'idée, nous ne saurions distinguer la part du souvenir et celle de rimagination, les éléments anciens qui ont servi à la construire, mais que l'habitude a effacés, et les éléments nouveaux, inventés au moment même, seulement vraisemblables, qui n'ont avec elle qu'un rapport logique et non psychologique.

A qui n'est-il pas arrivé, devant un spectacle de la nature, de s'entendre dire par un ami : « Vois-tu? à tel endroit, telle chose ; es-tu donc aveugle? c'est devant toi. » L'objet désigné se trouvait dans le champ visuel; il était par conséquent dessiné sur la rétine ; mais il se trouvait difficilement observable, parce qu'il était entouré d'objets plus volumineux ou mieux éclairés. Si, ensuite, nous parvenons à l'apercevoir et si nous fixons sur lui notre attention, le reconnaissons-nous? nullement; il nous semble que nous venons de le découvrir et qu'un moment auparavant nous ne le voyions aucunement. La reconnaissance, qui fait que le souvenir nous paraît un souvenir et non un état nouveau [ch. II, § 9], suppose une certaine intensité dans l'aspect primitif de l'état qui reparaît. J'ai observé des lapsus mémorise qui n'ont pas d'autre explication ; voici leur formule générale : un jour j'éprouve un état A, assez fort ; quelques jours plus tard, un état <:^, analogue à A et très faible ; à quelque temps de là, je me trouve de nouveau en présence de l'objet a, et, tout d'abord, je le méconnais, car je me dis : « C'est A » ; puis une circonstance quelconque me révèle mon erreur; — l'état a avait donc été trop faible pour être ensuite bien reconnu ; sans doute il l'a été : je l'ai jugé ancien en même temps que présent ; mais ce jugement, en se déterminant, s'égarait sur un état analogue à «, plus ancien pourtant et, par suite, plus effacé par l'oubli, mais que sa vivacité primitive prédisposait à être reconnu en toute circonstance.

Ainsi, quand un état faible revient à la conscience comme état fort, il n'est pas reconnu ; c'est un souvenir, si l'on veut, mais un souvenir qui, faute de reconnaissance, paraît un état nouveau ; sans la reconnaissance, la mémoire est pour nous comme si elle n'était pas, et c'est à

308 LA PAROLE LNTÉRIEURE

bon droit que les psychologues refusent le nom de souvenir à la reproduction d'un état, quand aucun état accessoire ne se joint à la reproduction pour la qualifier comme telle. A rame qui veut se connaître, de même que la conscience n'est rien sans le souvenir, le souvenir n'est rien sans la reconnaissance. Nous étions donc en droit de dire que les traits spécifiques des idées, qui n'échappent pas à la conscience, échappent au souvenir, et même à la remémoration réfléchie et analytique ; en effet, fussent-ils renforcés et bien distincts lorsqu'ils reparaissent dans le cours de la remémoration, ils ne sont pas des souvenirs, du moment que l'esprit qui se répète ignore qu'il se répète ; le second fait est l'iuiage du premier , image complète et, de plus, ravivée; mais Tesprit ne retrouve même pas dans le second tout le premier, et ainsi le souvenir embrasse moins que ne faisait la conscience.

Concluons. La spécificité des étals très faibles peut être consciente et inobservable. Le conscient n'est vraiment connu que s'il est réfléchi, remémoré, de telle sorte que, osuvent, le psychologue ne reconnaît comme conscient que ce qui n'échappe pas au souvenir ; mais certains états ou certains éléments de nos états, après avoir été faiblement donnés à la conscience, disparaissent ensuite pour toujours, ou ne reparaissent pas avec les caractères du souvenir ; il en résulte que, pour le psychologue, ils ne diffèrent pas de l'inconscient; comme ils échappent à l'observation psychologique, ils ne peuvent être introduits dans la science de l'âme que par la voie détournée du raisonnement et de l'hypothèse '. Vraisemblablement, tel est le

1. Le terme inconscient, chez les psychologues, s'applique à deux choses qu'il importe de distinguer. Ou l'emploie pour désigner, — soit un très faible degré de conscience : or un fait de conscience, quelqu'en

cas des caractères distinclifs de nos idées les plus usuelles ; on s'explique ainsi comment elles gardent pour

soit le degré, est quelque chose dincoDtestablement psychique, partant (le psychologique ; — çoit un phéuomèue nerveux non accompagné de conscience, mais que, par analogie et induction, il est possible de définir en termes de conscience, c'est-à-dire eu termes psychologiques. Un visum inconscient, par exemple, est ou uu visum très faible ou une impression rétinienne sans état de conscience correspondant. Le premier et principal objet de la psychologie, c'est la succession consciente; si l'on appelle psychique uniquement ce qui est conscient, comme cela seul qui est psychique est légitimement psychologique, les faits proprement inconscients ne font pas partie de l'objet de la psychologie, du moins de son premier et principal objet. Mais le psychologue aura la plus grande peine à les distinguer des états faiblement conscients; pour la conscience du psychologue en tant que 2)sychologue , c'est-à-dire pour l'observation psychologique, l'état de conscience trè= faible et un zéro de conscience sont deux zéros de conscience , une conscience très faible n'étant pas remémorée, ne laissant pas après elle une trace, un écho dans le souvenu-, n'est pas remarquée ; elle est comme si elle était inconsciente; le psychologue ne constate pas un pareil état, il le suppose; car observer, c'est remarquer un fait après qu'il s'est passé, c'est se souvenir avec attention; or il n'y a souvenir que des états d'une certaine force. Il y a donc heu de distinguer : — ce qu'on peut appeler, par une contradiction volontaire, l'inconscient psychique, c'est-à-dire ce qui n'est pas vraiment psychique, ce qui n'est pas observable pour le psychologue faute d'être compris dans l'objet qu'il a Tambition légitime d'observer, — et Vinconscient psychologique, c'est-à-dire l'inobservable pour cause de faiblesse seulement, l'indiscernable, l'évanoui. Le psychologue qui scrute l'inconscient doit s'efforcer de faire cette distinction — ce n'est pas chose fficile — et, s'il y parvient, ne retenir dans son domaine, du moms dans son premier et principal domaine, que l'inconscient psychologique, qui seul est vraiment psychique. — .Mais, si la psychologie ne saurait être renfermée dans les" limites étroites de l'observation qui lui est propre, elle ne peut non xjIus être bornée à l'étude de la succession consciente; en effet, si l'hypothèse est nécessaire et légitime pour lui permettre d'embrasser tout son objet, la même méthode ne peut être condamnée quand on l'emploie à dépasser ce même objet pour trouver dans rinconscience absolue les conditions, exprimées en termes psychiques, des faits compris dans la succession consciente. La psychologie ne justifiera son litre de science que si elle présente un ensemble riche et coordonné de faits et de lois capables de s'expliquer les uns par les autres, et, pour cela, il faut qu'elle admette, par exemple, que les états remémorés sont conserves en dehors de lu succession consciente dans l'intervalle de deux apparitions à la conscience. Outre son premier et principal objet, qui seul est observable et ne Vest pas tout entier, la psychologie a donc un second objet, qui peut être défini : la condition du premier objet, en tant quelle peut être exprimée dans les mêmes termes que lui.

1 esprit toute leur valeur logique bien qu'elles soient si étrangement affaiblies pour la conscience.

2° Nous nous servions tout à Theure des rapports mutuels des idées pour prouver qu'elles conservent toujours quelque spécificité consciente. Ajoutons maintenant que les mômes rapports créent pour cbaque idée une spécificité indirecte, qui, s'ajoutant à la première, a pour effet d'en compenser en quelque mesure la faiblesse.

On ne peut soutenir que la spécificité des mots remplace, en fait, la spécificité absente des idées. Sans doute, le mot et l'idée forment un couple inséparable ; mais, si l'un des deux termes de l'association a perdu son originalité, l'originalité imprescriptible de l'autre ne peut servir à spécifier indirectement le terme affaibli, sinon quand les deux spécificités se confondent en quelque point: c'est là le cas des mots analogiques ; mais la plupart des mots sont conventionnels, et, alors, l'originalité de l'idée ne saurait être remplacée par celle du mot, qui lui est hétérogène. Ce qui prouve bien que les mots n'éclairent pas les idées, mais les éveillent seulement, c'est l'existence des mots homonymes et synonymes : il n'y a pas rigoureusement un mot pour une idée, mais souvent plusieurs mots pour une même idée, et, plus souvent encore, un seul mot pour plusieurs idées ; il n'en résulte aucune difficulté pour comprendre aisément la parole soit extérieure, soit intérieure. D'où proviendrait cette sûreté de l'intelligence dans ses démarches, si elle n'avait d'autre point de repère que le langage?

Mais l'éveil d'une idée ne se fait pas seulement par le mot ; si le mot décide l'idée à apparaître, elle était déjà disposée à lui obéir par les idées qui l'avaient précédée dans la conscience ; celles-ci la préparent et l'appellent ; le mot achève d'ordinaire l'œuvre que les antécédents ont

commencée, et, s'il ne Tachève pas, les conséquents pourront suppléer à son insuffisance. C'est par un emploi judicieux de ces deux sortes d'associations que les bons écrivains arrivent à la parfaite clarté de l'expression : chaque idée serait imparfaitement déterminée par le contexte seul ou par le mot qui doit servir à l'exprimer ; mais elle est rigoureusement déterminée par l'action combinée du mot et du contexte; un contexte trop pauvre, chez les écrivains trop concis, ou trop abondant, chez les écrivains diffus, engeridre facilement des équivoques : les significations éveillées par chaque mot sont indécises ou contradictoires. Chaque mot possède d'ordinaire un assez grand nombre de significations différentes : pour qu'il n'en éveille qu'une, il faut que l'esprit ait été préparé à choisir ; et l'équivoque peut, malgré tout, subsister en quelque mesure, une fois le mot prononcé ou imaginé; le sens du mot peut rester indécis pendant un court instant, en dépit du choix judicieux et de l'ordonnance régulière des mots qui l'ont précédé ; il faut alors que ses premiers conséquents achèvent sans retard de le déterminer. En résumé, un mot qui a plusieurs sens dans les lexiques et qui éveille, s'il est prononcé isolément , un assez gi'and nombre d'idées différentes, en éveille encore plusieurs dans le cours d'une phrase mal faite, tandis que, enchâssé dans une phrase à la fois bien conduite et composée de termes choisis, il n'en éveille qu'une seule, celle qui s'accorde avec les idées antérieurement conçues et avec les idées qui la suivent immédiatement dans la conscience. Outre leur spécificité intrinsèque et personnelle, les idées possèdent ainsi une sorte de spécificité indirecte qui consiste pour chacune d'elles dans la faculté d'être éveillée par telle idée et d'éveiller telle autre idée.

Puisque la /o/ confirme, en tout cas, /« nature, ne peutelle pas, au besoin, la suppléer? Ne somines-nous pas en droit de supposer que les états les plus faibles sont, en quelque sorte, renforcés et vivifiés par leur entourage, et qu'ils reçoivent des états plus distincts qui les accompagnent, les précèdent ou les suivent, cette lumière de la spécificité qu'eux-mêmes ont perdue ?

Il est évident que, si une longue série d'états de conscience était faible et indistincte, rien ne saurait conférer à ses éléments la spécificité absente ; une telle série doit contenir à de courts intervalles des états plus forts que les autres, nettement déterminés par des images distinctes et spécifiques ; ces états constituent des points de repère pour la pensée, et comme des centres de lumière pour les états par eux-mêmes obscurs.

Les observations de M. Chevreul sur la baguette divinatoire nous aident à comprendre ce phénomène; elles nous montrent qu'un antécédent très faible peut susciter un conséquent plus fort, par lequel sa nature spécifique est ensuite signifiée à l'esprit *. On pourrait dire qu'alors la signification, seule clairement consciente, devient le signe de son signe, lequel est inconscient. C'est un trait commun à toutes les habitudes et à un grand nombre de successions non habituelles, que la vertu suscitante du suscitant est indépendante de la force du suscitant

1. L'antécédent est une sensation distincte, mais non pas remarquée spécialement (la vue d'une herbe touffue); cette sensation provoque une idée interprétative très faible (l'idée d'une source prol)able), qui provoque à S(in tour un mouvement musculaire, par lequel l'idée, tout à l'heure inaperçue, est révélée. M. Chevreul a exposé cette tliéorie dans la Revue des Deicv-Moades en 1833, dans un ouvrage spécial [De la baijuette divinatoire, du pendule explorateur et des tables tournantes) en 1834 , eniin dans le tome XXXIX (1877) des Mémoires de l'Académie des sciences. — Cf. Maury, Le sommeil et les rêves, note G : Des mouvements inscients.

comme état de conscience, et qu'elle reste égale à ellemême ou s'augmente alors que le suscitant lui-même s'affaiblit ^ Si alors le suscité, par sa nature propre ou grcàce à l'attention qui lui est accordée, n'est pas alleini par l'habitude négative, il viendra un moment où la cause ne pourra plus être révélée que par son effet, où la connaissance de la loi qui réunit les deux phénomènes, jointe à la conscience distincte du second, pourra seule nous conduire à supposer l'existence du premier, puis à en retrouver quelques traces dans le souvenir. Ce qu'alors l'esprit fait avec méthode et réflexion, il nous semble qu'il le fait à chaque instant d'une manière instinctive dans l'interprétation de la parole intérieure ou extérieure, c'est-à-dire dans la succession de nos pensées.

Les deux raisons que nous venons de développer nous expliquent comment l'absence de spécificité distincte n'est pas un obstacle au fonctionnement normal de la pensée. Les caractères propres d'un grand nombre d'idées peuvent être effacés par l'habitude sans que la pensée dans son ensemble ait approché d'assez près de l'inconscience pour être arrêtée ou gênée dans sa marche, sans que les actions et réactions mutuelles des idées cessent de se faire avec une parfaite rigueur logique; la possession d'un esprit par lui-même n'implique pas la possession actuelle et complète de toutes les idées qui le constituent; les faiblesses de la conscience peuvent être compensées à mesure par un système naturel de suppléances et de reflets.

1. Nous pourrions appuyer celte loi sur de iiouibreiix exoiuplns. Notre expérience ne nous en fournit pas du phénomène contraire : un suscité faible révélé par un suscitant fort; cela tient sans doute à ce que l'esprit qui réfléchit et qui observe va plus volontiers de TelVol à la cause que de la cause à l'effet.

La pensée peut être comparée à une machine économique qui fonctionnerait avec un minimum de combustible dont elle saurait utiliser toute la chaleur; un minimum de conscience est nécessaire, mais suffisant, à la pensée [§ 8] ; elle l'atteindrait bientôt, puis le dépasserait et cesserait d'être possible, si elle était livrée sans défense à l'action destructive de l'habitude ; mais l'attention travaille sans cesse à maintenir la conscience au degré nécessaire et suffisant; par des remémorations analytiques, elle vivifie, restaure, répare les pensées trop évanouies ; plus souvent, son action, mieux entendue, car elle est alors préventive, consiste dans une résistance continue à l'évanouissement progressif de la conscience ; le maintien régulier de la quantité normale de conscience est l'effet de cette tension permanente, qui fatigue moins que des efforts intermittents, mais plus énergiques. L'habitude est comme l'extinction graduelle du feu par la combustion ; l'attention est comme une force qui ajouterait à chaque instant le combustible nécessaire à l'entretien du feu sacré. Les esprits les mieux faits sont ceux chez lesquels les actions opposées de l'habitude et de l'attention sont dans une corrélation rigoureuse, chez lesquels la rareté des extinctions partielles dispense d'ordinaire l'attention d'efforts passagers et pénibles, fatalement suivis d'un certain sommeil de cette faculté, et lui permet de répandre avec mesure son action bienfaisante sur tous les moments de la pensée.

Cet effort de l'attention sur les idées est rendu nécessaire par deux raisons. Non seulement les idées, — con-

SES RAPPORTS AVEC LA PENSÉE Hlo

cepts et jugements, — s'usent en nous par la répétition, mais aussi les concepts et les jugements nous arrivent en quelque mesure du dehors tout formés et déjà usés par une longue répétition ; l'habitude individuelle ne fait qu'aggraver un mal déjà réel et confirmer les effets de l'habitude collective du milieu qui nous entoure. Beaucoup d'idées entrent dans nos esprits presque à notre insu [ch. Y, § 2 et 3], parce qu'elles ont été souvent énoncées devant nous, sans soulever de contradiction, comme des axiomes indiscutables; suivant passivement l'exemple de nos éducateurs, nous nous habituons à associer certains concepts, sans jamais avoir fait d'effort pour saisir la nature et la raison du lien qui les unit; les habitudes des mots ont créé en nous des habitudes de pensée, à l'établissement desquelles notre personnalité n'a pris aucune part. Les plus perfides de ces associations sont celles que le langage exprime, non par une proposition, mais par un seul mot; car analyser un concept, pour critiquer ensuite sa formation, est plus difficile qu'examiner une idée que le langage nous présente déjà sous une forme analytique.

C'est ainsi qu'avec le langage commun se répand, par l'exemple et l'éducation , le sens commun de chaque groupe ethnique. Chaque sens commun est un mélange de vérités précieuses et de préjugés ; car le bon sens et \a?node se partagent, en proportions variables selon les temps et les circonstances , le domaine de l'opinion courante ; et chaque pensée individuelle , se formant à l'image de la pensée collective qui est, par l'intermédiaire du langage, son milieu nourricier, acquiert des préjugés plus ou moins tenaces, en même temps qu'elle s'enrichit du bon sens de nos ancêtres. Pour séparer dans l'apport du sens com-

mun Tor et le sable, confirmer le bon sens par une adliésion motivée, ébranler et déraciner les préjugés, il faut posséder une grande force de réflexion, une rare puissance d'analyse et de comparaison , une personnalité intellectuelle énergique et infatigable. Dans toutes les sociétés , ces qualités sont naturellement peu répandues [§ 9], et surtout elles sont inégalement encouragées dans leur développement par les institutions et par Topinion; trop souvent, le sens commun, inquiet pour le sort du bon sens, se défend par la force et maintient les préjugés contre les entreprises de la réflexion.

Penser par soi-même, tel est le remède au prestige paresseux de la mode et du préjugé. L'esprit d'analyse et l'esprit d'examen ne sont que des variétés de l'esprit d'invention : pour confirmer le bon sens, il faut le retrouver soi-même; pour iufirmer le préjugé, il faut le penser à nouveau, dans son vrai sens et sous toutes ses faces, en regard des objections qu'il soulève. Ces opérations diverses ont un fond commun : elles consistent avant tout à ralentir le cours de la pensée et, en portant l'atteulion sur les mots, à raviver les idées que les mots mal étudiés révèlent imparfaitement. Rechercher le sens des formules consacrées, provisoirement admises sur la foi d'autrui, voilà le premier acte d'un esprit fait pour l'indépendance; bien comprendre, c'est avoir trouvé; l'analyse logique est l'apprentissage de la liberté de penser. La comparaison et l'examen, la recherche du probable et du vrai, viendront à leur heure, si les germes déposés dans l'esprit par ses premiers efforts ne sont pas ensuite étouffés par la paresse ou la peur.

Qui sait d'ailleurs si, pour certains esprits et dans certains ordres d'études, — en philosophie, par exemple, et

dans les hautes mathématiques, — rassimilalion et la critique ne demandent pas un plus grand effort de réflexion que la simple invention? Inventer en toute liberté, au gré du caprice, est souvent un plaisir sans fatigue comme sans profit. Toute règle imposée à l'invention est une gêne pour l'esprit ; mais, en l'acceptant, il s'affermit, et bientôt il se trouve plus fort pour triompher des difficultés objectives des problèmes qu'il aborde. Or la critique, et surtout la simple assimilation, qu'est-ce autre chose que l'invention étroitement limitée et contenue dans ses démarches, l'invention guidée par un modèle rigide , finvention en champ clos [ch. Y, § 3]? Toute libre invention qui n'a pas été préparée de longue date et réglée dans sa forme générale par de longs efforts d'assimilation patiente et d'examen méthodique, est condamnée d'avance à manquer le but qu'elle poursuivra. Uesprit faux est celui qui invente par lui-même avant d'avoir compris la pensée d'autrui ; bien souvent, il comprend mal sa propre pensée, faute d'avoir analysé le sens des mots par lesquels il l'exprime ; si son langage est brillant, on dit de lui qu'il est dupe de sa phrase et qu'il prend pour des idées nouvelles soit des antithèses verbales, soit des métaphores vides de sens.

C'est pourquoi toute bonne pédagogie demande à l'esprit encore enfant, non pas d'écouter beaucoup et de tout retenir, non pas d'inventer et d'imaginer au hasard, mais de comprendre ce qu'il entend et de penser par lui-même à l'occasion des pensées d'autrui. La traduction, et sintoutla traduction étudiée, la version, est l'agent par excellence de l'éducation de l'esprit, parce qu'elle fait appel à l'invention et à l'examen en mesurant la tâche aux forces encore naissantes de l'entendement, parce qu'elle pose un problème, souvent difficile sans doute, mais toujours net-

lement défini, enfin et surtout parce qu'elle invite Tintelligence à se dégager des habitudes du langage usuel ^ : l'écolier doit d'abord découvrir sous des termes donnés l'idée qui s'y trouve cachée; puis il doit démontrer sa découverte en trouvant à l'idée de l'auteur, dans une autre langue, une expression nouvelle et adéquate. Sans doute les idées ne peuvent jamais être séparées du langage; mais , lorsqu'un esprit possède pour une môme pensée deux expressions équivalentes, l'idée lui apparaît jusqu'à un certain point dégagée de ses voiles ; il comprend qu'elle n'est pas nécessairement attachée à un mode unique d'expression; il la conçoit à part comme le lien, l'élément commun de deux formes sensibles hétérogènes ^

1. Cf. Stuart Mill, Discours sur l'instniction moderne {Revue dc^ cours littéraires, \'.i juillet 1867, p. 516-517).

2. Le thème a la même vertu, mais à un moindre degré; faire un thème est sans doute une occasion d'approfondir les idées du texte, et, la traduction faite, ces idées doivent être mieux comprises qu'après la première lecture ; mais elles étaient déj.à données en gros avec le texte ; l'esprit de l'élève n'a pas été obligé de les deviner, mais seulement invité à en étudier tel détail, telle nuance, pour les rendre exactement dans un autre idiome; aussi le thème est-il principalement, dans la pratique, un exercice verbal, un moyen d'apprendre les langues au point de vue du vocabulaire et de la grammaire. — De Donald {Dissertation sur la pensée de V homme et sur son expression, et Recherches philosophiques, chap. VIII) voit les choses plus simplement; selon son habitude, il substitue des antithèses à une analyse exacte : u Un enfant qui fait un thème a des idées dont il cherche les mots, et celui qui fait une version a des mots dont il cherche les idées ; le premier va de l'idée connue au mot inconnu, le second du mot connu ou du son à l'idée inconnue....; le dictionnaire est pour l'un un recueil d'idées et pour l'autre un recueil de mots. Ce double exercice est également utile à l'acquisition des mots (thème) et au développement des idées (version).... L'enfant qui annonce le plus d'esprit.... doit donc réussir dans la version mieux que dans le thème, et c'est aussi ce qui arrive presque toujours. » Le dernier fait est exact, mais l'explication est superficielle. — Quant aux exercices d'invention (discours, narrations, etc.), ils n'ont à aucun degré la valeur pédagogique dont nous parlons, la pensée, dans leur composition, ne faisant qu'un avec son expression, et, s'ils invitent l'esprit soit à chercher la meilleure expression de sa pensée, soit à faire la critique logique de ses raisonnements, ils ne l'y obligent pas; avec une mémoire verbale riche et docile, ou invente facilement, on improvise sans réfléchir.

L'analyse logique, la version, et, en général, tous les exercices qui obligent à réfléchir , prennent les mots comme moyen, les idées comme but; ils forment l'esprit à aimer ses idées, à les surveiller, à les regarder en toute occasion, soit pour les ranger dans un nouvel ordre et corriger leurs défauts, soit et plus souvent pour leur restituer ce que l'habitude à chaque instant tend à leur enlever d'existence et d'existence distincte.

« Les mots, dit Hobbes, sont des jetons pour le sage; le fou les prend pour de l'argent. » Traduisons cette maxime en langage exact : les mots, véhicules du préjugé, donnent au vulgaire des pensées toutes faites, au sage des occasions de penser.

Les sages, les penseurs, sont rares, et le meilleur d'entre eux pèche sept fois le jour; qui peut se vanter de n'avoir jamais incliné sa raison devant un préjugé? La lutte de l'attention contre l'action déprimante qu'exerce sur les idées l'habitude négative, contre les formides toutes faites, impersonnelles, légères de sens, contre les idées à la mode que répandent les phrases à la mode, cette lutte n'a pas lieu dans tous les esprits; les esprits lourds, paresseux, dénués d'initiative, et les esprits légers, inconstants, superficiels, qui suivent la mode en esclaves insouciants, forment partout la grande majorité '; partout les esprits actifs, les esprits réfléchis, les esprits critiques sont l'exception.

Chez ceux-là mêmes, l'attention, le plus souvent, n'est pas toujours en éveil; intermittente, mal distribuée, elle succombe à la fatigue après tout effort un peu prolongé. Il est d'ailleurs à peu près impossible que la réflexion,

j . Cf. Descartes, Discours de la méthode, 11.

chez l'esprit le mieux fait et le plus ouvert, s'exerce également dans toutes les directions ; la plupart des inventeurs, des esprits critiques, des libres penseurs de toute nature, ont chacun leur domaine propre, hors duquel la personnalité de l'esprit fait place à une docilité plus ou moins . complète à l'égard des idées reçues. Souvent aussi, ce qui s'intitule libre pensée n'est que la soumission aux idées d'une petite secte, indépendante à coup sur par rapport aux groupes sociaux plus vastes qui l'entourent, mais hostile à tout individualisme , à toute indépendance intérieure; la liberté de l'esprit ne s'est alors exercée qu'une fois, et sur une seule question, le choix d'ime autorité. Enfin, chez les vieillards, la fatigue de la vie est comme un poids trop lourd que l'attention ne peut plus soulever; la parole reste vive, mais la signification en est émoussée; incapables d'innovation et d'examen, ils redisent, comme des échos, leurs pensées d'autrefois; chez eux , l'affaibUssement de la pensée atteint même ses actes les moins relevés : ils n'observent plus le présent; il leur en coûte moins de se souvenir du passé.

A ces misères inévitables de notre nature, le remède est en nous pourtant, et, si nous ne pouvons atteindre la perfection et garder jusqu'au dernier soupir notre attention toujours jeune, du moins nous pouvons, par une lutte incessante, nous rapprocher de l'idéal. Après avoir créé le langage à son usage, l'esprit doit lutter pour la vie contre le langage. Et, en effet, porter et maintenir l'attention sur les notions que les mots recouvrent, chercher à avoir une claire conscience de leurs rapports, comparer, après les notions, ces rapports eux-mêmes, de façon à porter la lumière de la conscience sur les conflits latents des idées; en toute occasion, méditer.

réfléchir, analyser, examiner; tenir sa pensée tonjours en éveil, toujours inquiète, loujours en devenir, en renouvellement et en progrès; qu'est-ce autre chose que réagir contre cette inégale distrihution de la conscience qui, conservant aux mots leur vivacité, laisse les idées s'évanouir et disparaître dans une omhre toujours plus épaisse? Qu'est-ce, en d'autres termes, sinon replacer la parole à son rang de serviteur et de héraut de la pensée, et lui enlever le rôle usurpé de chorège qu'elle prend trop aisément, dans chaque groupe de représentations, à la faveur de l'habitude?

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