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Voir E. Egger, passage cité

suffisante pour se passer de leur secours. Par une remarque d'analogie ou de concomitance, l'esprit attache ses idées nouvelles et encore innommées aux idées qui lui sont familières et qui ont un nom consacré, et, par des actes répétés d'attention, il les y maintient attachées; peu à peu, il conçoit ensemble de plus en plus facilement la première idée, la seconde, et leur nom désormais commun.

Si l'efTort de la pensée s'arrête alors, l'idée auxiliaire sensible et l'idée nouvelle se confondent; celle-ci ne vient pas à l'esprit sans le concours d'images sensibles, sorte de voile par lequel sa véritable essence est cachée à la conscience ; l'homme qui parle par métaphores ignore sa vraie pensée; il croit pourtant la connaître, il la proclame avec assurance, et il en tire des conséquences qui lui paraissent irréfutables ; mais sur une base indécise il ne peut édifier rien de solide, et l'on récuse à bon droit la déduction dont les prémisses ne sont pas pures de toute métaphore. Cette illusion si fréquente est très heureusement dénoncée par le proverbe français : Comparaison n'est pas raison^ riposte ordinaire de l'esprit rigoureux qui distingue l'image et l'idée à l'homme d'imagination qui les confond.

Si, au contraire, l'acte d'attention par lequel une idée nouvelle et non-sensible a été associée à une idée usuelle et sensible se répète à toute occasion, et s'il porte de préférence sur la portion non-sensible du couple ainsi formé, l'autre portion se trouve ainsi livrée à l'action destructive de riiabitude négative; l'image s'affaiblit, l'idée se dégage de ses voiles; le mot lui reste attaché; mais, son évolution vers un nouveau sens étant accomplie, désormais il possède une signification nette, simple, sans

équivoque, et, s'il n'était pas déjà, dans sa première acception, un signe arbitraire, maintenant il ne peut manquer d'avoir cette qualité, avec la conséquence qu'elle entraîne, l'impartialité, d'abord parce qu'il a changé de sens, ensuite parce que, étant un son, il ne peut ressembler, même de loin et par hasard, à une idée non-sensible. Ceci nous permet de comprendre ce qu'on entend par un esprit bien fait et par une pensée nette. Ces qualités résultent d'une attention bien réglée, qui choisit ses objets et ne les change pas au hasard, qui les choisit même au sein d'un groupe donné d'images hétérogènes, et maintient sa préférence avec persistance. Un tel esprit, en présenc^ d'une métaphore, porte systématiquement son attention sur l'idée, et néglige les images; par là l'idée seule est sauvée de l'affaiblissement graduel qui est l'effet ordinaire de la répétition lorsque l'attention ne le combat pas; au bout d'un certain temps, le mot réveille l'idée avec toute l'intensité de conscience qu'elle avait primitivement, l'image, au contraire, avec une intensité de conscience devenue sensiblement nulle. Ainsi les groupes hétérogènes sont purifiés, simplifiés, par un espril toujours attentif aux essences, et bientôt, devenus homogènes et accompagnés chacun d'un nom désormais arbitraire, ils forment autant d'habitudes positives, œuvres réfléchies de la pensée, matériaux excellents pour toute construction nouvelle que pourra entreprendre le môme entendement qui les a formés.

La métaphore a le défaut (faugmenter l'hétérogénéilé ou la diversité interne de l'idée générale : aux éléments

légitimes dont cette idée se compose logiquement elle ajoute des éléments étrangers , des idées accessoires et parasites, associées à Fidée principale soit par une concomitance empirique, soit par une remarque d'analogie dénuée de toute valeur scientifique. Une attention raisonnée, c'est-à-dire dirigée par la notion d priori de l'essence , dégage l'idée générale de ces additions qui l'obscurcissent, et, du même coup, lui associe un nom conventionnel. Mais si l'idée générale est telle qu'un signe analogique soit possible pour elle, la persistance d'un tel signe est un obstacle à sa généralité; elle ne peut être purifiée de tout élément particulier que si elle change de nom et s'attache pour la désigner un signe arbitraire.

La diversité interne et légitime du contenu d'une idée générale est double, avons-nous dit : un genre comprend des individus difîérenis composés eux-mêmes d'images différentes et irréductibles ; on peut donc décomposer une idée générale soit en idées concrètes individuelles, soit en groupes d'images de même ordre. Qu'un individu concret, c'est-à-dire un groupe formé par un visum déterminé, un tactum déterminé, etc., ait dans la conscience, au moment de la conception de l'idée générale , une intensité débordante, qu'il sorte des rangs, pour ainsi dire, et se détache en pleine lumière sur le groupe total, alors l'idée n'est pas purement générale, elle est à la fois un genre et un exemple. L'inexactitude n'est pas moindre si une seule image sort ainsi des rangs, ou si la discipline est rompue par toute une classe d'images, comme les visa ou les sons. De telles idées, imparfaitement générales, trompent l'esprit qui s'en sert : les* éléments généraux et particuliers rattachés à un même nom et simulta-

nément conçus forment un tout, et ce tout est entendu par l'esprit comme une idée générale ; quoi d'étonnant alors si les images particulières deviennent pour lui les attributs constants du genre tout entier? Illustrer par des exemples une erreur aussi fréquente est inutile ; nous voulons seulement remarquer qu'elle est favorisée par l'usage des signes analogiques : l'emploi du mot huppe fait sortir des rangs le cri de l'animal, et du second plan, qui est sa vraie place, le met au premier; et il ne faut pas croire, rappelons-le, que l'onomatopée représente un cri général; tout au plus serait-ce le cri moyen ou le plus ordinaire, si elle pouvait reproduire exactement un son particulier ; mais la voix humaine et, à sa suite, la parole intérieure, ne peuvent que simuler imparfaitement les sons naturels ; ainsi le mot analogique, en attirant à lui la conscience, éclaire injustement une partie de l'idée aux dépens des autres, les sons au détriment des visatacta , et donne à tort une valeur générale à une image particulière.

C'est que le signe, lui, comme tel, doit se détacher du groupe auquel il est associé ; il est comme un éclaireur au service d'une armée, toujours hors des rangs, — sa fonction le veut, — en avant, en arrière ou sur les flancs <le la colonne en marche ; s'il est ajialogue à une portion de l'idée, l'attention spéciale dont il est l'objet enveloppe avec lui cette portion d'idée dans un même regard, et le temps manque le plus souvent pour les distiuguer; car l'attention est toujours dirigée par la loi de l'essence, et plus les essences sont semblables, plus il faut d'efforts et de temps pour en opérer le discernement.

Rien de tel n'est à craindre avec un signe arbitraire ; quand le oua-oua devient un cfden^ le cri de l'animal,

n'étant plus l'objet d'une attention spéciale, rentre dans le rang par l'effet de l'habitude négative; l'enfant comprendra mieux dès lors comment il y a des chiens muets, et la définition anatomique de l'animal, à rintelHgence de laquelle l'onomatopée faisait obstacle, pénétrera facilement dans son esprit. En même temps et par les mêmes causes, l'idée deviendra vraiment générale ; oua-oua désignait fort mal un roquet qui jappe et n'aboie pas ; désormais aucune variété du genre n'étant spécialement visée par le nom et n'attirant à elle l'attention, ce qu'il y a de commun entre tous les indiviilus du genre sans exception recevra, à chaque conscience de l'idée, sa part légitime d'attention, c'est-à-dire la plus grande part, et le reste, c'est-à-dire les caractères individuels, s'affaiblira. Un signe arbitraire est donc nécessaire pour maintenir la généralité d'une idée générale.

En résumé, les signes arbitraires ont un double avantage : D'abord, ils sont la seule expression possible des idées qui ne sont pas sensibles et des idées sensibles qui ne peuvent être représentées au dehors par un mouvement musculaire analogique, en d'autres termes, qui, subjectivement sensibles, ne peuvent être objectivement rendues sensibles par une imitation de leur essence dont le corps serait l'instrument.

Ensuite, ils peuvent seuls exprimer les idées générales comme telles, sans équivoque entre le tout et la partie, sans injuste préférence, soit pour un individu ou une espèce, soit pour un des éléments empiriques dont le genre est composé.

Mais dans un groupe restreint, individuel, une image ne peut-elle pas jouer par rapport aux autres le rôle de signe, et cela naturellement, sans intention significatrice de notre part, sans que l'intervention de la volonté mentale ait changé l'importance relative des images composantes?

En effet, nous accordons ce point aux partisans des images-signes. On dit généralement que les idées particulières ne sont point nommées ; mais il faudrait s'entendre sur le sens du mot particulières. Le soleil, par exemple, a un nom dans toutes les langues ; entendonsnous par là un être physique individuel , ou le genre commun d'une série d'apparitions éphémères? La plupart des individus substantiels ont des noms propres ; mais le phénoméniste considère ces prétendus êtres comme des classes de phénomènes successifs. Un phénomène déterminé dans l'espace et dans le temps, voilà ce qui n'a de nom préétabli dans aucune langue ; on le nomme par définition, en accouplant des noms généraux ; mais il a un signe plus immédiat que sa définition : le rôle el un des caractères du signe appartiennent en effet à celui des éléments constitutifs de l'idée phénoménale qui sert le mieux à réveiller le souvenir de l'ensemble, et qui, une fois revenu à la conscience avec ses concomitants, se détache avec le plus de vivacité ; en d'autres termes, le signe naturel d'un phénomène, c'est son élément le plus important et le plus distinct.

Une préférence habituelle de l'esprit peut donner celle prééminence à une image qui, naturellement, resterait au

second plan ; mais, si la volonté mentale n'intervient pas, c'est l'image visuelle qui, le plus souvent, se présente en tête et en avant du groupe * [§ 1]. Ce privilège de l'image visuelle tient sans doute à ce qu'elle est une surface diversement colorée ; étant variée, elle attire et retient un instant l'attention, et, n'étant pas trop variée, puisqu'elle est superficielle, elle ne peut la fatiguer ; un visum est donc une diversité facilement discernable ; on ne peut en dire autant des autres images : les tacta sont monotones ; ils se distribuent sur trois dimensions sans changements bien appréciables ; enfin, ils forment avec les sensations musculaires et vitales, les odeurs et les saveurs, un écbeveau difficile à débrouiller ; quant aux sons, ils ont, à bien des points de vue, plus d'indépendance que les visa ; mais ils ne se distinguent les uns des autres que s'ils forment une série successive ; simultanés, ils se confondent.

En résumé, une pensée particulière, groupe d'images hétérogènes, a pour signe naturel la plus saillante de ces images, qui, d'ordinaire, est l'image visuelle, tandis qu'une pensée générale, groupe relativement homogène de pensées particulières dont les caractères distinctifs sont affaiblis ou annihilés [§ 9], a pour signe naturel, mais imparfait, celui de ses éléments qui peut être imité par les organes du corps, pour signe artificiel et parfait un phénomène audible qu'une convention arbitraire associe à ses destinées.

d. J'interprète ainsi le témoignage suivant, malheureusement trop concis : u Un sourd-muet qui n'avait été instruit que fort tard m'a dit que, avant d'être instruit, » — c'est-à-dire avant d'avoir appris l'usage d'un langage régulier et conventionnel, — « il pensait toujours par images. « (Romanes, L'intelUcjence des animaux, dans la Revue scientifique, 4 janvier 1879, p. 628.)

On peut ajouter que, entre les pensées les plus particulières et les pensées les plus générales, il y a continuité ; les degrés inférieurs de la généralité admettent encore l'image-signe, et le besoin d'un signe arbitraire croît avec la généralité des idées. Or, plus une pensée est générale, plus l'activité de l'esprit a eu de part à sa formation ; une pensée absolument particulière, quelque nombreux que soient d'ailleurs ses éléments constitutifs, est un simple datum de l'expérience, tandis qu'une pensée générale est une œuvre de l'esprit. Une pensée donnée a donc pour signe donné le plus saillant de ses éléments ; une pensée factice demande, et d'autant plus impérieusement qu'elle est plus factice, un signe également factice, un signe étranger aux éléments donnés dont elle est le groupement artificiel ; l'arbitraire convient seul pour désigner le factice. Et, comme les data de l'expérience ne sont que les matériaux de la pensée proprement dite, laquelle commence avec la production des idées nouvelles, on peut dire que les images-signes, suffisantes pour le fonctionnement de la mémoire, sont dans les œuvres de l'entendement, quand elles y subsistent, des impuretés gênantes, qui témoignent d'une élaboration incomplète des matériaux de la pensée. L'expérience remémorée se dénonce et se signifie elle-même à la conscience, — et c'est là, il faut le reconnaître, le premier début et le principe originel de la signification ; — la pensée, nouvelle ou remémorée, ne peut s'exprimer ellemême, comme fait l'expérience, par une de ses parties ; elle s'exprime, elle se signale à la conscience par le langage intérieur, qui est son œuvre, mais avec lequel elle n'a rien de commun.

VU

Les considérations qui précèdent nous ont amenés à attribuer au signe, comme tel, un caractère nécessaire et constant : une image n'est un signe, même imparfait, que si elle se distingue des autres images, c'est-à-dire de la chose signifiée, par un certain degré d'indépendance, que si, tout en restant associée au groupe qui est l'idée, elle s'en détache en quelque mesure ; il faut qu'elle le devance ou lui succède de peu dans la conscience, et qu'elle attire l'attention, soit par son intensité, soit par les contrastes que présentent ses éléments juxtaposés; si l'image est rigoureusement contemporaine de l'idée, cette préférence de l'attention suffit à lui donner une valeur de signe.

Etant admis que l'indépendance est le caractère du signe en général, nous nous expliquons facilement comment l'impartialité est le caractère du signe parfait : l'impartialité est, en effet, pour l'image qui sert de signe à une idée générale, la condition d'une parfaite indépendance; dans une idée phénoménale, il n'y a qu'une image de chaque espèce; si l'une d'elles est favorisée par la conscience ou l'attention, ce privilège ne peut s'étendre à aucune autre; mais, dans une idée générale, il y a presque toujours un certain nombre d'images de même ordre, plus ou moins analogues entre elles; dès lors, l'image saillante attire et fait sortir des rangs celles qui lui ressemblent; elle ne peut concentrer sur soi toute la lumière qui lui est destinée; fatalement, quelques rayons s'égarent sur les images analogues; par là, les proportions de l'idée se trouvent dénaturées, et, en même temps, le signe, mé-

langé d'éléments parasites empruntés à tort à Tidée, n'est plus indépendant de Tidée tout entière. Dans une idée bien organisée, au contraire, toutes les images constitutives forment au second plan un groupe serré, plus homogène encore en apparence qu'en réalité, car les différences des éléments échappent à la conscience [§ 9] ; aucun ne se détache et ne dénonce sa nature propre; seule, Timagesigne est en pleine lumière et bien distincte à côté du groupe des images-idées, qu'elle précède, suit ou accompagne, selon les cas.

Dans nos idées primitives, simples souvenirs de nos premières expériences, les divers éléments sont naturellement d'intensités inégales ; le plus distinct à la conscience est pour notre esprit le signe de l'ensemble, c'est-à-dii'e l'élément essentiel, principal, caractéristique, celui qui suffit à la rigueur pour spécifier l'objet qui a frappé nos sens. Si nous voulons représenter au dehors notre pensée, c'est lui que nous chercherons tout d'abord à imiter, et, si nous y parvenons, le signe intérieur, tout personnel, deviendra un signe extérieur, un instrument de société.

Ici survient une difficulté. Les images qui se détachent le plus naturellement dans la conscience ne sont pas toujours les plus faciles à représenter par des mouvements musculaires; souvent une des images secondaires peut être imitée promptement et sans effort, tandis que l'image principale ne saurait l'être qu'au prix d'un travail assez long et assez délicat. Dès lors, le désir d'exprimer au dehors notre pensée se partage en deux tendances opposées : d'une part, nous désirons faire sortir le signe intérieur naturel de la sphère invisible de la conscience ci le rendre sensible à nos semblables ; c'est là le moyen le plus sûr et le plus direct de les amener à concevoir une

pensée identique à la nôtre; car, un tel signe une fois perçu par notre semblable, celui-ci possède l'élément essentiel de la pensée que nous voulons lui communiquer; il ne lui reste plus qu'à la compléter; cela même est facile et se fait sans effort : l'image qui est la principale pour tout esprit comme pour le nôtre éveille dans l'esprit d'autrui, comme elle ferait dans le nôtre, ses accessoires habituels; — d'autre part, nous souhaitons un signe aussi rapide que la pensée, un signe facile à produire, un signe tel qu'une succession de ses variétés puisse rendre avec le moins de retard possible une succession de nos idées; nous sommes donc invités à modifier les proportions naturelles de l'idée, à fixer de préférence notre attention sur un des éléments que la nature des choses reléguait au second plan, à le situer de force au premier, et à lui attribuer la fonction de représenter l'ensemble.

C'est ainsi que, aux origines du langage audible, les images sonores ont détrôné peu à peu les images visuelles de leur prééminence légitime; les images sonores sont devenues les principales pour la conscience, parce qu'elles seules pouvaient servir de modèle à une expression matérielle de la pensée qui fût prompte et facile; ensuite, la disparition progressive des onomatopées a rétabli à peu près dans la pensée l'équilibre qu'avait détruit leur création.

Mais, dès la première apparition du besoin d'un signe extérieur, la prééminence ordinaire de l'image visuelle a dû inviter l'esprit à porter son choix sur cette image. Sans doute, il fut arrêté par ce fait que la représentation des visa est entourée de grandes difficultés; le geste, si souvent employé aux époques primitives, est un procédé d'imitation très imparfait; puis il est fugitif, nouvelle

niexaclitude, car les visa sont, en général, permanents ; quant à la représentation par le dessin, qui est beaucoup plus exacte, elle demande toujours un travail assez long, même quand les doigts y sont assouplis par l'exercice. Tandis que ces obstacles arrêtaient le développement des signes extérieurs visibles, les phénomènes assez peu nombreux où l'image sonore est la principale étaient promptement, aisément, et avec une approximation suffisante, imités par les organes vocaux; la tentation d'étendre par des associations cet admirable moyen d'expression était naturelle : on commença par désigner par des sons les formes visibles et tangibles des animaux; cette hardiesse ayant été couronnée de succès, l'onomatopée, fécondée par l'association des idées, se trouva suffire à l'expression d'un très grand nombre de pensées; dans toute idée dont une image sonore était constitutive à quelque degré, cette image était extraite par l'attention du mélange qui l'enveloppait et comme située à part à l'état de phénomène indépendant; et à mesure que le langage audible se développait, même alors que l'onomatopée tournait au symbole et que se préparait l'ère du langage conventionnel, le désir secret d'exprimer au dehors toutes nos pensées, d'exprimer vite chacune d'elles pour passer bientôt à une autre, et d'égaler, autant que possible, le rythme de l'expression au rythuic de la pensée, dirigeait les préférences de notre attention sur ceux des éléments de nos idées que nos organes pouvaient le plus facilement reproduire, c'est-à-dire sur les éléments sonores. L'avènement du langage conventionnel n'a pas entièrement corrigé nos pensées de cette habitude, en définitive, vicieuse : une fois l'homme convaincu que le son en général est de toutes les sensations la plus facile à imiter et ([u'il es! la m;;- Egger. lii

tière naturelle du meilleur de nos systèmes de signes, l'élément sonore de la pensée prend à nos yeux une valeur toute nouvelle, et l'attention le favorise à notre insu, même au hasard et sans dessein particulier d'imitation.

Mais la création du langage audible ne donne pas à l'esprit une satisfaction sans mélange. Dans bien des cas, le signe intérieur naturel subsiste sans affaiblissement notable, et ce n'est pas lui que reproduit le langage audible ; celui-ci n'est donc pas vraiment adéquat à la pensée ; les images visuelles restant le signe intérieur le plus fréquent, bien qu'inexprimé, de la pensée individuelle, au langage audible, si facile à inventer, il est juste d'ajouter, quand on le peut, un autre langage, plus lent, plus difficile, mais plus vrai, le langage visible, l'écriture idéographique. Tous les peuples, encore sauvages, ont inventé le langage audible ; tous ceux qui sont sortis de la barbarie ont signalé leurs premiers pas dans la voie du progrès en créant des représentations graphiques, plus ou moins descriptives, plus ou moins symboliques, des idées qui leur étaient le plus familières ', et jamais les peuples civilisés n'ont abandonné ce moyen d'expression supplémentaire, mais indispensable. Seulement, ce qu'on appelle aujourd'hui l'écriture ne répond pas au même besoin qui a fait naître dans les temps préhistoriques les premiers essais d'idéographie : aux origines, l'écriture et les arts du dessin se confondent; l'écriture phonétique n'est pas un développement, mais une dô\iation, de l'écriture primitive ; elle est une adaptation de l'idéographie, devenue symbo-

■1. Ainsi envisagée, l'invention de récriture semble devoir être attribuée aux hommes dits de la pierre taillée, qui dessinaient des mammouths, des reunes, etc., dans les cavernes du Périgord, des Pyrénées et de la Suisse.

liqiie , au langage audible , adaptation destinée à faire durer et à répandre au loin Télite des pensées exprimées par la parole. Ce qui a subsisté, ce qui subsistera toujours de l'idéographie primitive, c'est le dessin : à toutes les époques, un livre complet et qui dit bien ce qu'il veut dire <^st un livre orné de figures ; de même, une leçon de science est imparfaite sans des figures tracées sur un tableau ; <rnne manière générale, on n'instruit bien que si l'on parle aux yeux en même temps qu'aux oreilles K Tel est le sens contenu dans les vers d'Horace :

Segnius irritant auiiuos (Ictnissa per aurem Quaui quifi simt oculis subjecta fidelibus 2,

vers dont une traduction libre peut seule mettre en lumière la signification psychologique : ils veulent dire que la parole, entendue ou lue, réveille imparfaitement les idées dans les esprits, s'il ne s'y joint une représentation visible des choses qu'elle. décrit. Et ce n'est pas sans raison que cette maxime est invoquée par Horace à propos du drame : aux époques primitives, quand les hommes se contentaient pour la vie pratique du langage audii)le, l'épopée, poème purement audible, était aussi la seule poésie; dès qu'on l'a pu, l'écriture idéographique et les arts du dessin furent inventés, puis, bientôt après, le drame, sorte d'épopée visible et vivante qui est au poème épique ce qu'un dessin explicatif est à la parole; comme il répond à un besoin réel et spécial de l'àme humaine, le drame leniplit mal sa mission si, par des récits trop longs et Iroj»

1. Telle est l'utilité des leçons de choses, des jardins d'cnfauts de Frœbel. des musées scolaires.

2. Art poctigiie, v. 180-181. — Si pai" (/na; sunt oculis subjecta on eu-, tendait l'écriture, la maxime d'Horace serait le contraire de la vérité.

fréquents, il retourne aux formes de l'épopée ' ; telle esl spécialement Tidée qu'Horace voulait exprimer ; mais sa maxime avait une portée plus haute : le drame sans action, comme l'écriture en train de devenir phonétique, est un mode d'expression détourné de son hut et qui perd sa raison d'être originelle.

Une fois la parole intérieure constituée à l'état d'habitude positive toujours en acte, à l'état de série continue et homogène, son indépendance vis-à-vis de la pensée est beaucoup plus grande que ne put jamais l'être celle des images visuelles ; quand la parole intérieure devient un état vif (parole imaginaire), cette indépendance grandit encore; enfin, quand la parole est matériellement externée et devient audible, l'écart est extrême entre l'intensité du signe et celle de la pensée. Et cette intensité relative de la parole intérieure, d'où résulte son indépendance, est toujours maintenue, toujours régénérée, toujours défendue contre l'habitude négative, tantôt par des intermittences de parole imaginaire ou de parole extérieure, tantôt, quand la parole intérieure proprement dite persiste longtemps sans interruption, par l'attention toute spéciale que nous lui accordons. Enfin, comme les idées que la parole exprime sont des idées générales, et que, la plupart du temps, les mots dont elle se compose n'oni avec les idées que des rapports conventionnels, la parole intérieure est presque toujours indépendante, non seulement de la majeure partie de l'idée , mais de l'idée tout entière; son impartialité assure son indépendance.

1. A plus forte raison s'il est considéré par son auteur lui-même comme impropre à la représentation; un drame sans action, destiné à la lecture publique ou privée, n'est qu'une épopée dialoguée. Tel est le terme de l'évolution régressive du drame.

Ajoutons enfin que rindépondance de la parole intérieure dans l'état de veille explique jusqu'à un certain point son incohérence dans l'état de sommeil et dans la distraction [§ 9]. Si la parole intérieure n'avait pas déjà, dans l'état psychique normal, une sorte de vie propre, si la parole intérieure et la pensée ne formaient pas dans l'âme deux groupes d'habitudes bien distincts (distincts moins encore par la matière, car la pensée comprend des images sonores, que par la forme, qui est ici l'intensité), en d'autres termes, si chaque mot n'était pas par certains côtés moins intimement associé à son idée qu'aux autres mots, c'est-à-dire à ceux de ses antécédents et conséquents habituels auxquels il ressemble et dont les lois sont les siennes, la dissociation absolue du langage et de la pensée qui caractérise les états anormaux tels que le sommeil et la distraction serait un mystère impénétrable ; on comprend qu'elle soit possible lorsqu'on s'est rendu compte des vrais rapports qui, durant l'état de veille normal, unissent le langage et la pensée.

Résumons-nous sur les caractères du signe comme tel.

La signification est un rôle, un pouvoir, une fonction, qui semble convenir également à tous les faits psychiques, à tous les états de conscience; et pourtant, parmi les états de conscience, ceux-là seuls se trouvent remplir un tel rôle qui possèdent certains caractères intrinsèques déterminés ; ou du moins nous n'appelons signes certains états et notre esprit ne leur attribue la fonction significative que si nous apercevons en eux ces caractères.

Si l'on envisage le signe dans la vie sociale, le caractère

de signe paraît consister dans la possil)ilité ponr un état interne d'être matériellement réalisé, et, par suite, rendu sensible à autrui; un signe social est un signe commun, et un signe commun est un signe matériel ; quand un état doit servir de signe commun à plusieurs consciences, il faut qu'il puisse être reproduit ou tout au moins imité par les muscles dont l'action est sous la dépendance de ces consciences; bien plus, cette réalisation doit être également à la portée de tous les individus qui sont réunis en une même société. Or toutes les images constitutives d'une idée ne peuvent être matériellement imitées par les organes du corps humain, et la plus facile à imiter est d'ordinaire choisie pour servir de signe commun ; dès lors, une partie de l'idée représente l'ensemble ; seule elle devient, pour celui qui exprime sa pensée comme pour ses^ interlocuteurs, une sensation, c'est-à-dire im état fort ; et l'acte musculaire, en la détachant ainsi du groupe dont elle faisait partie, lui confère à un haut degré ce que nous avons appelé l'indépendance. Ainsi, dans le langage extérieur, l'image-signe se distingue des images signifiées pail'indépendance qui résulte pour elle de ce qu'elle devient un état fort, ses concomitants restant faibles. Ajoutons (pie si l'image-signe est non seulement indépendante, mais impartiale, son impartialité accroît son indépendance ; de plus, les proportions de la pensée n'étant pas dénaturées par le fait même de son expression, les interlocuteurs se comprennent mieux, et, par suite, le signe remplit mieux son rôle.

Si de la vie sociale nous passons à la vie individuelle, que suppose la vie sociale, le signe nous apparaît sous un aspect un peu différent.

Dans la vie psychique purement intérieure, le nom de

signe appartient à l'image la plus forte et la plus distincte diin groupe donné, que cette image soit ou non matériellement réalisable. Si les autres images sont, non seulement moins vives et moins distinctes, mais toutes également pâles et confuses, alors, par contraste, le signe paraît plus vif et plus distinct encore ; il se détache sur le groupe informe et en apparence homogène de ses concomitants ; il est vraiment indépendant. Si enfin il est par essence rigoureusement hétérogène à ses concomitants, c'est-à-dire impartial, son indépendance est parfaite, et elle ne pourra cesser d'être parfaite.

Vivacité relative, indépendance, impartialité, telles sont les trois qualités qui constituent le signe intérieur aux divers degrés de son évolution progressive, tandis que, le signe extérieur possédant l'indépendance dès l'origine et par cela même qu'il est extérieur, il lui reste seulement à acquérir l'impartialité. Ce dernier progrès, le passage de l'indépendance à l'impartialité, s'accomplit simultanément pour les deux paroles, car elles ont le même vocabulaire. Actuellement, le mot intérieur ou extérieur est, sauf de rares exceptions, un signe parfait; car, comparé aux pensées qu'il exprime, il n'est pas seulement un état plus vif que ses concomitants, mais un état doué d'une certaine indépendance, et dont l'impartialité confirme et garantit l'indépendance.

Sans doute, l'idéal que nous venons de définir n'est pas réalisé dans tous les mots qui composent nos langues modernes; mais ces imperfections sont à peu près annulées par leur caractère exceptionnel : la pai'ole est intérieure ou extérieure, mais toujours actuelle, toujours donnée à notre conscience ; c'est lui état, tantôt fort, tantôt faible, mais continu, sans intermittence; dès lors,

l'esprit prejid fatalement l'habitude de l'envisager selon son mode le plus fréquent, et cette habitude, s'il ne réagit pas contre elle, se fortifie à chaque instant ; les rares analogies qui se rencontrent entre les mots et les idées correspondantes sont peu remarquées : il faudrait un effort pour les saisir ; l'esprit n'ayant pas l'habitude de voir des ressemblances entre les mots et les idées, c'est comme s'il avait l'habitude de n'en pas voir et de négliger celles qui se présentent de temps à autre. Certains hommes, il est vrai, s'intéressent à ces sortes de ressemblances et s'amusent à les remarquer ; souvent môme, ils se plaisent à en augmenter le nombre : recherchant dans les alliances de mots l'harmonie imitative, ils se font de l'onomatopée une sorte d'habitude positive [§ 2] ; mais cette tendance est nuisible aux qualités logiques du langage, et sa valeur esthétique elle-même est discutable ^

On voit clairement que les trois caractères du signe comme tel se ramènent à un seul, la vivacité relative :

1. Des figures schématiques très simples peuvent servir d'illlustration idéographique à cette théorie de l'évolution du signe :

1" représente une idée particuHère dont les éléments sont inégalement distincts. 2" représente une idée particulière ou générale, exprimée par un de ses éléments ou par un signe analogique ; le signe est en avant du groupe des autres images, mais tangent à ce groupe, dont il fait partie eu même temps qu'il l'exprime; par suite, rarchitecture interne de l'idée est défectueuse ; certaines images subissent l'attraction du signe et se portent en avant. 3° représente une métaphore. Si la partie supérieure de cette figure se détache, nous avons 4°, c'est-àilire un signe arbitraire, impartial, sans rapport d'analogie avec l'idée; la disposition interne de l'idée est alors parfaite, c'est-à-dire conforme à la généralité que l'esprit attribue à son concept. Enfin, 5° l'harmonie imitative rapproche le signe de l'idée , qui se déforme ; c'est un retour au signe analogique.

rétat-signe s'oppose aux états signiliés en ce qu'il est plus vif et plus distinct ; pour peu que cette opposition soit nettement marquée, Findépendance en résulte; enfin, rimpartialité régularise la situation réciproque de l'imagcsigne et des images-idées en établissant entre la première et toutes les autres, sans exception, une difîérence commune et fixe d'intensité. En définitive, le signe est toujours l'état le plus intense d'un groupe donné ; quelles que soient, envisagées d'une manière absolue, les intensités des deux termes qui s'opposent, plus leur différence f?st frappante, plus est évident le rôle significatif du terme le plus intense.

Pour le sens commun, pour le préjugé, le signe d'une chose semble être ce qui la précède et l'annonce, et non pas ce qui, l'accompagnant, la dépasse en éclat. L'analyse psychologique détruit cette illusion. Sans doute le signe précède le signifié dans certains cas; mais, d'autres fois, il l'accompagne ou le suit; son caractère constant et spécifique n'est pas l'antériorité, mais l'éclat , l'intensité prépondérante. On peut d'ailleurs expliquer nUusion du sens commun : le souvenir immédiat, comme le souvenir après intervalle, est en raison directe de l'état dont il y a souvenir [§ lOJ; si donc les concomitants faibles précèdent le signe, ils font peu d'impression; quand le signe arrive à son tour et complète le groupe, alors seulement l'esprit se trouve en présence d'un état bien distinct qui le satisfait et l'intéresse; le groupe n'est pas vraiment remarqué avant que le signe l'ait rejoint et ait paru en prendre le commandement; et, dès lors, la moindre léfloxion sur l'ensemble, l'analyse la plus fugitive, donneronl an signe le premier rang, parce qu'il est l'élément le i»lns fort et le plus distinct; il sera noté le premier, le sens ensuite,

l'esprit, dans toutes ses opérations, allant naturellement du clair à l'obscur, du plus facile au plus difllcile, et l'instant durant lequel l'idée attendait son expression n'ayant laissé qu'une faible trace dans la mémoire. C'est ainsi que le signe paraît toujours conduire le groupe et précéder ses concomitants; sa plus grande intensité lui confère une apparence d'antériorité.

Revenons maintenant à la fonction du signe ; nous allons voir que cette fonction semble appartenir, en droit, à tous les états de conscience, sans condition d'intensité; aussi doit-on se demander pourquoi, en fait, le sens commun ne reconnaît comme signes que les états les plus forts.

Quand un état A ne peut êlre présent à la conscience sans susciter immédiatement un autre état B, l'état A possède à l'égard de l'état B la vertu significative ; il est un signe, non par ses caractères intrinsèques, mais par son association avec un autre état. Un signe est donc un état dont la possession actuelle implique, en droit, la prévision d'un autre état, et provoque, en fait, la réalisation de cet état : j'ai parlé, vous m'avez entendu; j'ai le droit de supposer que vous m'avez compris, et, en fait, vous m'aviîz compris comme je me suis compris moi-iîiême. Il résulte de cette définition que tout état habituellement associé à d'autres états est un signe, et, comme aucun état psychique n'est dépourvu d'associations habituelles , théoriquement, tout état psychique est un signe : B est le signe de A, comme A est le signe de B; en effet, il arrive parfois qu'un signe usuel soit signifié par ce que, d'ordinaire, il signifie ; par exemple, je vous montre une fleur, une rose, et vous la voyez; à ce moment, le mot rose est conçu par votre esprit comme il l'est par le mien; les rôles ordinaires

SES RAPPORTS AVEC LA PENSÉE r>SH

de l'objet et du signe sont renversés; l'objet est devenu le signe, le signe est devenu l'objet.

Dans cet exemple même, nous retrouvons le caractère intrinsèque qui conditionne, en fait, la fonction de signe; pour vous et pour moi, la ileur est une sensation, un étal fort, tandis que son nom est une parole intérieure, un état notablement plus faible ; voilà pourquoi la fleur est devenue un signe; renversez ce rapport et que le mot devienne le plus fort des deux termes associés, aussitôt il reprendra son rôle de signe, et la fleur sera l'idée, la chose signifiée. En fait, tous les états pourvus d'associations ne sont pa des signes pour le sens commun, mais seulement ceux dont l'intensité contraste avec la faiblesse de leurs associés. D'où peut venir un pareil privilège? car la théorie condamne ici le préjugé du sens commun.

La notion de signe enveloppe une remarquable illusion : le lien qui rattache le signe à ses concomitants ne paraît pas le môme que cehii qui les rattache au signe; le signe semble un moteur actif, la chose signifiée un mobile inerte auquel le signe donne, non pas l'être, mais la vie; il semble que les idées soient, en quelque sorte, remorquées par les mots, et que ceux-ci, comme doués d'une puissance propre, arrachent les idées aux torpeurs de l'inconscience. — Cette illusion s'explique comme la précédente, avec laquelle, au fond, elle ne fait qu'un; l'intensité plus grande donne à certains états, en même temps qu'une apparente antériorité, un semblant de causalité; les états faibles paraiss(Mil subordonnés aux états forts, non seulement comme des conséquents à des antécédents, mais comme des ellets à leurs causes. Le sens commun subit ici, comnu^ d.ins bien d'autres circonstances, le prestige de la force. — Nous récusons sur ce point son autorité; mais sa classili-

cation du moins, et les dénominations qui la consacrent, s'imposent à nous : sans attribuer au signe ni l'antériorité ni l'activité, nous devons réserver le nom de signe aux états qui, dans un groupe donné, étant seulement plus intenses que leurs associés, paraissent, en vertu de cette intensité, les précéder, les susciter, les conduire, les amener à la conscience ; en réalité, ils ne les précèdent pas toujours, et, comme eux, ils obéissent passivement, tantol à la loi de l'iiabitude, tantôt aux caprices de l'attention.

La signification, ainsi restreinte, cesse d'être, à proprement parler, une fonction; elle n'est plus qu'une qualité ; le signe extérieur seul, et dans la vie sociale seulement, a un rôle; il sert d'intermédiaire entre plusieurs apparitions d'une même idée dans des consciences distinctes; c'est grâce à lui que l'individu psychique peut se répandre dans autrui et s'accroître des pensées 'd'aulrui ; mais rien de tel ne peut être affirmé du signe intérieur.

En apparence pourtant, il fait l'unité de notre vie individuelle, comme le signe extérieur fait l'unité de la vie sociale : il sert d'intermédiaire entre plusieurs apparitions d'une même idée dans la même conscience ; sans lui, nous oublierions nos idées, et notre passé s'évanouirait à mesure ; les mots gardent pour l'avenir nos pensées d'autrefois ; à notre appel, ils nous les rendent, et nous permettent ainsi de nous en servir comme de matériaux pour de nouvelles entreprises intellectuelles ; les mots semblent la matière propre de la remémoration et, par suite, l'unité empirique de notre existence, dont la loi du souvenir est l'unité formelle.

Cette opinion assez répandue ' n'est qu'une conséquence

1. Bossuet {Loylque, I, 3) la présenta avec de sages réserves, Condillac sans réserve aucune. — Cf. Diderot : <> Combien de choses

de Fillusion précédemment réfutée : l'image la plus vive d'un groupe est remarquée la première lors même qu'elle ne vient pas au premier rang dans la succession psychique; c'est elle qui contribue le mieux à spécifier le groupe total; le souvenir, sans elle, est incomplet et indistinct : si le groupe entier a été atTaibli par un long intervalle d'inconscience, c'est-à-dire d'oubli, elle seule garde ses caractères distinctifs ; le reste n'est plus qu'une poussière impalpable dont les particules composantes n'offrent aucune prise à l'analyse. N'est-il pas naturel que la continuité de notre existence soit faite à nos yeux bien plutôt par le retour périodique des états les plus vifs que par celui des états les plus faibles? Il ne s'ensuit pas que le souvenir soit impossible sans les mots : le mot n'est jamais qu'un élément du souvenir, remémoré au môme titre et suivant les mêmes lois que ses associés.

Il n'est pas moins inexact de prétendre que la pensée discursive ne peut jamais se passer d'un langage intérieur ; le mot n'est pour elle qu'un accessoire, et nullement indispensable, utile, s'il est impartial, mais alors seulement, pour maintenir la généralité des idées générales, nuisible dans le cas contraire ; il n'existe aucune raison de penser que les faits d'expérience ne pourraient, sans les

senties et qui ne sont pas nommées!.... J'avoue que je n'ai jamais su dire ce que j'ai senti dans VAndrienne de Téreuce et dans la Vénus de Médicis; c'est peut-être la raison pour laquelle ces ouvrages me sont toujours nouveaux : on ne retient pres(iue rien sans le secours des mots, et les mots ne suffisent presque jamais pour rendre précisément ce qu'on sent. » — De Cardaillac, lui aussi, exagère l'influence d(> la parole sur la mémoire; mais, en vrai psychologue, il expose des faits incontestables plutôt qu'il ne ])roclame une nécessité (p. 270 et suiv., 332, 341); il admet qu'il existe une niémi.iri' spéciale des idées; alors « ce sont les idées qui rajjpellent les mots >-, et, même dans la mémoire des tnots, le souvenir de l'idée aide le souvenir du mot, car « on redit jikis exactement ce (jue l'on comprend que ce que l'on ne comprend pas » (p. 291-292).

mots, se grouper en idées générales. Ce qui est vrai, c'est que, au sein d'un groupe quelconque de phénomènes analogues, il y a toujours un élément dont l'intensité se trouve prépondérante; cette prépondérance ne peut que s'accroître avec le temps : car l'esprit, pressé de passer d'une idée à une autre, est disposé à reconnaître un groupe à la vue d'un de ses éléments; au premier qui se présente bien distinct, il donne un court instant d'attention, et, le groupe lui étant désormais suffisamment connu, il passe bien vite au groupe suivant; ce partage inégal de l'attention a pouiconséquence de renforcer les états les plus vifs aux dépens des autres, c'est-à-dire de séparer de plus en plus nettement la pensée en états-signes et états signifiés. Tant que le signe n'est pas impartial, cette division n'est pas rigoureuse, car il existe des intermédiaires entre l'état le plus vif et les états les moins intenses ; mais la transition du signe analogique au signe arbitraire par les signes métaphoriques se fait à son tour, et ellecomplète la séparation commencée dès les origines de la pensée. En môme temps, les idées générales deviennent plus nombreuses dans chaque esprit, et chacune d'elles, avec les progrès de l'expérience, croît en compréhension ; le développement d'un langage impartial devient ainsi chaque jour plus utile au fonctionnement logique de la pensée. Un bon esprit, — et tout esprit est en quelque mesure un bon esprit, — comprend sans se l'expliquer l'harmonie naturelle qui relie les signes arbitraires aux idées générales ; à mesure qu'il prend mieux possession de son entendement, il se complaît davantage dans ce mode d'expression, et il contribue pour sa part à le développer dans la langue commune dont il fait usage. On a soutenu que le rôle du langage dans la pensée consiste à fixer les idées générales : les éléments sembla-

bles, séparés des groupes concrets par ral)straction et réunis en un tout nouveau par la généralisation, auraient une tendance à se séparer et à rejoindre leurs anciens associés pour reformer des groupes concrets; le mot général permettrait à l'esprit de lutter contre cette tendance et de maintenir les résultats de l'abstraction en les revivifiant de temps à autre K — Cette théorie nous paraît conteniiune aperception confuse de l'utilité, par nous exposée, des signes impartiaux. En vertu de quelle loi psychologique un groupe de phénomènes analogues, une fois formé et devenu une habitude périodiquement actuelle, tendraitil à se dissoudre? l'habitude négative peut l'affaiblir ou même l'anéantir, mais non pas le modifier ou le diviser ; quant aux éléments individuels, opposés les uns aux autres, qui caractérisent les faits concrets, ils ne sont pas annulés par l'acte de l'abstraction comme par un coup de baguette magique, mais seulement relégués dans le nouveau groupe au dernier plan ; étant hétérogènes, ils ne peuvent se fondre les uns dans les autres et former un élément unique, équivalent à la somme de chacun d'eux ; ensuite, l'attention les dédaigne comme étrangers à la généralité de l'idée générale; ils restent donc très faibles, et rien ne saurait leur rendre la force évanouie ; enfin, les éléments identiques, désormais confondus et indiscernables, ne peuvent plus être séparés. L'idée générale, une fois formée, peut s'accroître par l'adjonction de faits nouveaux; elle peut croître ou décroître en intensité selon la fréquence des remémorations et le degré de l'attention; mais, si ej|(^ meurt, elle meurt tout entière, elle ne saurail étr(^ décom-

1. Voir Condillac, etc., etc. — Cf. Bossuet, Lofjiqnc, I, 3. — Amiirre, sur cette question, cherche à être plus psychologue que Coiulillac : mais sa pensée se dégage diflicihanent; voir la l'hilosuphic des dru.r Amph'e, publiée par Rartli. Saint-llilaire, p. 107, 117 à 42^), \'-\ù., li-'i.

posée. Le mot n'a donc pas à garantir Tidée contre une dissolution chimérique; seulement, s'il est impartial, il assure la pureté logique de l'idée générale en fixant à ses éléments la hiérarchie qu'ils doivent garder ; une pensée se particularise fatalement quand elle s'exprime elle-même par un des éléments qui la composent; pour acquérir et garder intacte sa généralité, elle doit prendre son expression dans un ordre de phénomènes qui lui soit hétérogène.

Une intelligence suhitement privée de la parole intérieure ne serait pas pour cela réduite à l'impuissance, mais seulement gênée, désorientée, comme par l'absence d'un organe utile par lui-même et dont elle avait appris à ne se passer jamais ; tel un homme subitement privé de la vue, ou bien un aveugle qui vient de perdre son bâton ; tel un peuple inopinément frappé par la mort de l'homme d'état qui possédait toute sa confiance et dans les mains duquel il avait concentré tous les pouvoirs. Le problème consiste alors à marcher pendant quelque temps sans le secours des habitudes acquises, au moyen des seules forces naturelles, en pliant adroitement celles-ci à un mode d'activité nouveau et imprévu; mais bientôt la nature aura été domptée pour la seconde fois, de nouvelles habitudes auront été créées. Le mouvement est toujours possible si l'on est en fonds d'énergie morale et de sagesse pratique, et les matériaux pour de nouvelles habitudes ne font jamais défaut. — Pareille difficulté n'existe pas pour un homme privé de l'ouïe dès sa naissance ; si l'absence d'éducation et de société ne le placent pas dans des conditions défavorables, il aura bientôt comme nous un langage intérieur, composé il est vrai d'images visuelles et non sonores, d'ailleurs identique au nôtre, et les progrès de ce langage

SES RAPPORTS AVEC LA PENSEE i>89

suivront ceux de son intelligence '. Chez un homme privé de la vue comme de l'ouïe, un langage intérieur composé d'images tactiles remplira le même office; l'exemple de Laura Bridgmann en est une preuve décisive -.

L'existence d'un langage intérieur comme compagnon et auxiliaire de toute pensée un peu développée [ch. IV, § 7] est un fait universel ; mais cette universalité n'est pas la preuve d'une absolue nécessité; pour l'expliquer, il suffit de prouver, — ce que nous pensons avoir fait, — qu'il est à la fois naturel et commode à la pensée de partager la masse des images qui la composent en deux séries parallèles, les images les plus vives étant chargées de représenter les autres; en se constituant ainsi, la pensée n'obéit pas à une inéluctable fatalité, de natiu'e immanente ou transcendante, mais à un instinct juste, à une loi vaguement pressentie de bonne économie domestique : parcourant plus vite la masse toujours croissante des images qui constituent son expérience, elle ménage ses forces sans diminuer sa production ; elle produit avec le minimum de peine le maximum de travail ; c'est la même tendance qui, manifestée dans le langage extérieur, a été appelée

1. « Bien que mes doigts et mes maias soient immobiles, je sens, ([uaud je pense, qu'ils agissent; je vois intérieurement l'image qu'ils produisent; je sens que ma pensée s'exerce et s'identifie avec ces mouvements que les yeux externes ne voient pas. » Témoignage de Ferd. Berthier, sourd-muet, dans Ed. Fournie, Essai de psychologie, p. 343-344; <îf.,p. 351, le témoignage conforme d'un autre sourd-muet, Kruso.

2. « Quand elle est seule, elle a toujours les doigts eu mouveaiml. .. CWhately, Logic, p. 13, note 2 ; dans Janet, Psychologie, p. 233.) Ce témoignage suffit, bien que toujours soit une évidente exagératiou. Laura' Bridgmann serait-elle donc toujours comme les persouues (jui parlent des lèvres ou à mi-voix? le langage tactile ne serait-il jamais chez elle purement intérieur? la chose est impossible : qu'elle soit seule ou en compagnie, si elle a les doigts occupés, si, par exemple, elle prend un repas, l'image doit tout naturellfmciit suppléer la sensation. On peut donc conclure avec Whalely qu'elle « pense comwe nous, en se parlant à elle-même ».

Egger. 19

par les linguistes modernes la loi dit moindre efforts Dans les théories les plus répandues sur l'utilité du langage, les mots semblent doués à l'égard des idées d'une sorte de pouvoir personnel et de droit divin. L'organisation d'un gouvernement libre représente mieux, selon nous, les rapports que soutiennent les signes avec les choses signifiées : le monde de nos pensées peut être comparé à un peuple qui se gouverne lui-même; en théorie, en droit, en l'ait même à certain point de vue et dans certaines circonstances, tous les citoyens possèdent une pari égale de souveraineté; mais la raison qui leur est commune et le juste sentiment de l'intérêt bien entendu leur ont fail de bonne heure comprendre l'utilité d'une organisation hiérarchique; ils ont donc détaché parmi eu\ un cej-tain nombre d'hommes auxquels est exclusivement confiée l'administration des affaires publiques; ces mandataires délégués dans l'intérêt de tous par l'autorité véritable son! seuls en évidence; ils semblent incarner en eux la souveraineté populaire ; la louange et le blâme s'attachent exclusivement à leurs personnes; ils n'ont pourtant, à parler rigoureusement, qu'un semblant de pouvoir; leur démission collective ne saurait entraîner la mort du corps social, mais seulement une crise politique passagère, sans danger sérieux pour une société dont les forces vives sont restées intactes.

Un paradoxe étrange est impliqué dans les faits que nous venons d'exposer : l'état le plus fort d'un groupe d'images donné, c'est-à-dire d'une idée, en est le signe ; l'organisation du groupe est parfaite quand une image

étrangère à l'essence de l'idée lui est attachée et joue à son égard le rôle de signe; alors le signe est seul en lumière; les éléments constitutifs de l'idée, étant tous également faibles et indistincts, sont indiscernables les uns des autres; et, avec la diversité interne de l'idée, s'est affaiblie sa spécificité propre, c'est-à-dire ce qui la distingue des autres idées considérées, comme elle, à part de leurs ^ signes. Dans une idée bien constituée, une seule chose, le signe, est donc distincte à la conscience % et comme le signe, étranger à l'idée, ne la représente pas à proprement parler, il semble que les différences spécifiques des mots ne sauraient remplacer sans détriment pour la valeur logique de la pensée les différences évanouies des idées. Et pourtant il est de fait que nous pensons mieux avec des idées effacées et comme suppléées par des noms qu'avec des groupes d'images encore distinctes dont le caractère individuel ou métaphorique est en désaccord avec l'intention généralisatrice de notre entendement.

Avant d'expliquer ce phénomène, il faut en préciser les limites et le rendre sensible par quelques exemples.

N'exagérons rien : l'effacement des images-idées n'est favorable à la pensée que dans la mesure où il est indispensable à sa généralisation ; si les images parasites in-

1. De là ropiuioii uomiualiste et condillacienne que « les idée? abstraites et générales ne sont que des dénominations » et que nous pensons par le seul langage, — opinion très bien discutée par do Cardaillac (t. II, De la parole, ch. 10, p. 377-391 ; cf. p. 276-29(i\ au moyen de passages tirés de Condillac lui-même : il explique riliusion nominaliste par la « fusion » intime des mots et des idées et par les effets de l'habitude, qui affaiblit la conscience de l'idée, sans toutefois l'anéantir; nous sommes très familiers avec les idées générales, et « l'habitude dissimule ce qu'elle établit »; mais les idées générales sont toujours faiblement conscientes sous les mots, et quelquefois, de, l'aveu de Condillac. sans les mots, — De Cardaillac n'a pas vu 1 influence antagoniste île l'attention.

Irochiites par la métaphore ont été totalement anéanties, si les caractères individuels ont été afîaiblis au profit des caractères généraux, et si, parmi les caractères généraux, ceux qui se trouvaient primitivement plus vifs que les autres ont été destitués d'un privilège immérité [§ 3 et û], ridée générale, purifiée par ces trois effets de l'habitude négative, et parvenue à un état, malheureusement trop instable, de perfection absolue, n'a plus rien à attendre de l'habitude; tout au contraire, il faut désormais quà chaque remémoration l'attention s'arrête un instant sur elle et la ravive; sinon, elle s'affaiblit encore, et, lorsqu'elle a atteint un certain degré de faiblesse, elle ne saurait plus être ravivée par la réflexion ; alors, étant à la fois 1res homogène et très effacée, elle résiste à l'analyse, à la définition; on s'entend encore soi-même, mais on ne saurait plus s'expliquer et traduire sa pensée dans un nouveau langage; en même temps, les éléments caractéristiques de ridée n'étant plus distincts, ses rapports logiques avec les idées voisines ne peuvent plus être nettement aperçus; une idée trop effacée peut faire encore bonne figure dans un lieu commun ou dans une période oratoire; elle ne saurait entrer sans inconvénient dans un jugement original ou dans un raisonnement quelque peu subtil et serré.

A la rigueur, il suffit, pour que la pensée soit correcte, que l'affaibUssement des images propres à chaque idée ne se produise qu'en dernier lieu, une fois la purification définitivement accomplie ; mais il est à souhaiter tout au moins qu'il suive une loi de décroissance moins rapide que celle des précédents effets de l'habitude négative ; il faut aussi que l'énergie de l'attention soit, d'une manière générale, toujours suffisante pour raviver au besoin Tidée affaiblie et lui restituer à l'état distinct ses caractères spé-

cifiques. Enfin, pour toute entreprise difficile et nouvelle de la pensée, pour celles qui doivent compter dans l'iiisloire de l'esprit humain ou seulement dans l'histoire économique ou politique des peuples, il faut des idées encore jeunes et vivantes, aux contours saillants, et dont les couleurs n'aient pas été ternies par un trop long usage. Si l'entreprise est d'ordre spéculatif, des idées purifiées et parfaitement générales sont nécessaires ; si elle est d'ordre pratique, il est souvent utile de saisir vivement les imaginations en même temps que les intelligences; on revient alors avec profit à la métaphore \ dont les ressources sont infinies, et dont les avantages, en pareil cas, surpassent les inconvénients : la métaphore, en effet, réveille les esprits et force à penser; elle est l'instrument favori des inventeurs quand ils veulent vulgariser sans retard des nouveautés qui leur paraissent utiles à tous ^

Quel que soit l'affaihlissement d'une idée, le mot qui lui correspond dans le langage intérieur garde intacte son intensité, et pourtant leur répétition simultanée tend à les aflaibhr également l'un et l'autre. Ce privilège a deux raisons : d'abord, la production matérielle du mot en fait de temps à autre un état fort et le ravive comme état faible [§ 7, fin] ; ensuite, l'attention se porte de préférence sur la série des mots intérieurs [ch. IV, § 2]; l'idée, au contraire, n'étant jamais matériellement réalisée, ne sau-

1. Cf. Emerson, Essai sur la nature (trad. X. Eyma), chap. lY.

2. Ainsi les novateurs en politique et surtout en religion; plus tard, la réflexion théologique essaye de ramener les dogmes à leur expression adéquate et à un enchaînement logique. La spéculation philosophi(pii' elle-même emploie parfois la métaphore, mais seulement comme un auxiliaire de l'expression directe et simple qu'elle poursuit avant tout. L'esprit critique s'en défend plus rigoureusement : elle est souvent la cause seci'ète des illusions qu'il cherche à dévoiler chez autrui; il est donc conséquent avec lui-même lorsqu'il se refuse î'i l'employer.

rajt être régénérée que par l'attention ; et l'attention la dédaigne, le mot rapidement compris suffisant à l'exercice ordinaire de la pensée [§ 8]. Ainsi le temps, qui respecte les mots, use peu à peu leurs significations. Ce phénomène, bien connu des linguistes, et qui explique le renouvellement périodique des mots dans une même langue, a été généralement désigné d'une manière inexacte : on parle à tort de Viisure des mots ; ce qui s'use, ce sont les idées, quand le mot qui les éveille est trop fréquemment employé. Mais, si l'usure des idées a des conséquences observables dans l'histoire des langues, c'est qu'elle se produit dans les mêmes couples de mots et d'idées chez presque tous les hommes d'une même nation : l'énergie intellectuelle, l'attention aux idées, est rare; on ne réfléchit guère que lorsqu'on innove, et les inventeurs, chez tous les peuples, sont peu nombreux; ralentir le cours de sa pensée pour la mieux connaître est d'un esprit exceptionnel [§ 11]; la plupart des hommes se hâtent de passer d'une idée à une autre et négligent chacune d'elles à mesure qu'elle a été suffisamment aperçue ; de là vient qu'au bout d'un certain temps une langue ne contient plus guère que des mots usés; on les comprend sans effort, mais ils ne disent presque rien à l'esprit; associés entre eux suivant des habitudes invétérées, ils expriment des pensées devenues banales, des lieux communs, auxquels on croit par routine sans bien savoir la raison qui les fonde. Qu'il s'agisse alors soit de réveiller un de ces lieux communs, soit de démontrer une idée nouvelle, l'homme qui veut convaincre ses semblables sera forcé de recourir à un nouveau langage; sur ces intelligences engourdies, le langage usuel ferait trop peu d'impression. Lui-même, esprit d'initiative et d'analyse, comprend peut-

•être les mois usuels dans toute leur force, et il pourrait exprimer sa pensée dans le langage commun sans que, à ses yeux, elle perdît rien de sa valeur: mais il la comprend mieux encore quand il lui a trouvé une expression originale, et il sent bien que cette forme nouvelle est seule capable de répandre au dehors, de vulgariser, la pensée qui lui est chère. Le néologisme est nécessaire, moins pour restaurer les langues vieilHes que pour réveiller les esprits, remuer les idées, et parce qu'il exige, pour être compris, un nouveau classement des conceptions élémentaires 1. Les langues doivent se renouveler périodiquement, non seulement pour servir au progrès de la science, mais dans Tintérêt même de la conservation des découvertes du passé : le sens commun se perdrait s'il parlait toujours la langue de nos ancêtres. Les langues vraiment vivantes, qui admettent le néologisme dans leur loi con-

1. Le DéologisiiiP a trois procédés : 1° construire des mots uonveaiix avec les radicaux et d'après les lois de la laugue que l'on veut enrichir ou renouveler; 2^ emprunter des radicaux à des langues étrangères, et les particulariser au moyeu des affixes de la laugue maternelle ; 3° emprunter aux langues étrangères des mots tout formés, avec la nuance particulière de leur significatiou; demandant un effort de sonvt-nir pour être compris, ces mots fout trait da)is la phrase et disent bien ce qu'on veut leur faire dire; mais, ensuite, ils entrent difficili'meut dans la langue commune; ils n'ont guère d'autre valeur que celle d'un expédi(r^nt momentané, précieux seulement pour tournei- une difticulté; par suite, après les épistolaires, qui u'écrivi-nt pas pour tout l(> monde, ce procédé n'est guère employé que par les humoristes, qui cherchent r(^xpressiou saisissante et la nuance exacte, et qui, eux aussi, n'écrivent pas pour le grand public; et, chez les uns et les autres, on peut dire que les mots étrangers sont des néologismes à l'état naissant, mais mort-nés pour la plupart. — Cette utilité des langues non-nsuelles pour rajeunir la pensée a été bien exprimée par Benjamin Constant dans un passage lïÂdolphe : « Elle parlait i)lasii'urs huigucs iiiqiarraitement; mais ses idées semblaient se faire jour à travers les obstacles ■et sortir de cette lutte plus agréables, j)lus naïves et plus neuves : car les idiomes étrangers rajeunissent les pensées etles débairassent de 4:es tournures qui les font paraître tour à tour comnnnies et allectées. » Cf. Tonnelle, Fraipnents sur l'art et la philosophie, I : Du langage, p. 8a- 87 (3e éd.). — En général, l'étude des langues est le meilleur et le plus :sûr exercice de la réflexion [voir plus Iciii, § 11].

stitutive, font ou supposent des esprits vivants, toujours en travail, tandis que les langues fixées, comme le français, où l'on ne peut innover que dans les alliances des mots, entretiennent chez ceux qui les parlent une certaine paresse intellectuelle '.

Quoi qu'il en soit, les mots les plus usés réveillent toujours à quelque degré le groupe d'images qui leur est habituellement associé ; Tavocat le plus diffus et le plus incolore, plaidant devant les juges les plus blasés, suscitera toujours quelque chose dans leurs esprits, jusqu'à l'instant où la monotonie du débit et la banalité des arguments auront amené dans l'état psychique de ses auditeurs une perturbation toute spéciale : quand les mots n'ont plus de sens ou qu'ils ont perdu leur signification traditionnelle, un état nouveau est apparu, l'état de sommeil -, état

1. Selou quelques auteurs, les langues trop riches, trop analytiques, auraient le même défaut; un langage sj'uthétique et concis, aidant moins la pensée, l'excite davantage, car alors l'assimilation n'a pas lieu sans un véritable effort d'invention; ou cite à l'appui les écrivains bibliques et surtout la langue chinoise. Cette théorie soulève de graves objections : un tel langage est un mauvais instrument pour la première éducation de l'esprit, et ses avantages ne peuvent être réels que pour une éhte de lettrés adultes; — quand un effort est nécessaire pour comprendre, le contre-sens est trop facile; — dans la vie pratique, et même dans la spéculation, il importe souvent de comprendre vite et sans effort; — et, en fait, la langue chinoise a-t-elle fait des esprits plus vivants que la langue grecque? Voir sur cette question la brochure de Sylvestre de Sacy : Notice de l'ouvrage intitulé : Lettre à M. Ahel-Rémusal sur.... le génie de la langue chinoise, par M. G. de Humboldt {extrait du Journal des Savants, février et mars 1828); — et cf. Tonnelle, ouvr. cité, p. 81.

2. Durant le sommeil, la parole intérieure est incohérente, et quand elle nous paraît intérieure, et quand nous l'exteruons par un jugement erroné (c'est le propre de l'hallucination [voir chap. II, § 8]); et, dans ce second cas, soit qu'elle nous reste attribuée, soit que nous nous imaginions entendre une voix étrangère ; si la parole du dormeur devient extérieure (délire), elle reste incohérente. V'oir sur ce sujet notre Observation sur le sommeil, dans les Annales de la Faculté des lettres de Bordeaux, juillet 1879. — Ajoutons que la parole d'autrui, entendue pendant l'état de sommeil, est ou un vain bruit ou comprise

intermittent, qui disparaît sans laisser de traces et qui, l)ien qu'il occupe une part importante de notre vie, reste sans influence sur le fonctionnement normal de nos facultés ^; au réveil, les mots reprennent les significations qu'ils avaient momentanément abandonnées, et, tant que dure rétat de veille, ils ont un sens, un sens déterminé; l'intensité minimum des idées que provoque la parole, intérieure ou extérieure, est toujours positive, c'est-à-dire supérieure à zéro.

Une objection sérieuse peut nous être faite ici. Chacun sait que les prières trop souvent récitées lînissent par n'avoir plus aucun sens pour celui qui les prononce soi! à haute voix, soit tout bas, "soit mentalement; il en est de même de tout ce que l'on sait trop bien par cœur : la plupart des lettrés ne sauraient réciter les débuts de V Iliade^ de V Enéide, des Bucoliques, de certaines tragédies françaises, en leur donnant le sens qu'enfants ils ont eu tant de peine à découvrir et qu'ensuite ils possédaient si pleinement. Ce n'est pas qu'ils se trompent sur le sens de ces morceaux; ils ne peuvent plus leur en voir aucun ; les mots succèdent aux mots sans être accompagnés de leurs idées. La distraction [ch. V, § 7] s'impose en pareil cas, la parole ou la remémoration muette étant comme une machine toute montée qui marche seule, en laissant nos facultés libres de s'attacher pendant ce temps à un autre objet, et sans pouvoir même les retenir à suiveiller son fonctionnement.

de travers. — En résumé, durant le soiumeil, les mots et les idées sout dissociés; le moment du réveil manjue le rétablissomeut des associations formées pendant la veille.

1. Le propre du sommeil est la suspension de l'iuibitiide; tant qu'il dure, les habitudes de la veille ne passent plus à l'acte, et de nouvelles habitudes, dont les phénomènes du rêve seraient la matière, nti se forment pas. Plus le sommeil est conforme à cette déliniliou, plus il est profond.

Mais deux choses distinguent la distraction du sommeil. D'abord, le sommeil imite et ne répète pas; le souvenir, dans le rêve, est de courte haleine; l'imagination seule est féconde. Ensuite, lorsque, pendant la veille, ime habitude négative trop invétérée nous demanderait pour la combattre un effort d'attention dont nous ne sommes pas capables, et que nous tombons malgré nous en distraction, la pensée qui nons occupe et se substitue pour notre attention au sens évanoui des mots est une pensée normale, correcte, cohérente en soi, et elle s'accompagne, si la distraction est à son comble , dune parole intérieure également correcte, qui lui correspond exactement; deux séries de mots intérieurs peuvent ainsi, par exception, coexister dans la conscience; les uns sont écontés et compris, les autres ne sont pas écoutés, ne sont pas compris, et nous les oublions à mesure '. Dans ce dernier cas, qui est rare, et surtout difficile à bien constater, nous retrouvons les rapports ordinaires de la parole et de la pensée durant l'état de veille ; et, dans les cas de moindre distraction, il ne serait pas exact d'affirmer que les mots n'éveillent à aucun degré les pensées correspondantes : sans doute, alors, l'intensité des idées relatives aux mots prononcés tend vers zéro, et elle se rapproche de cette limite à mesure qu'une autre série d'idées s'empare peu à peu de la conscience ; mais elle ne devient absolument nulle que lorsque cette nouvelle série a pris la parole à son tour et rétabli ainsi, dans la succession des faits psychiques, ceduahsme du mot et de l'idée qui est la loi de notre existence.

En résumé : 1° durant la distraction, il y a toujours

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