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LES PROGRÈS DE LA SCIENCE AU XIX« SIÈCLE

M. Charles Dupuy était à la tribune comme rapporteur de l'Instruction publique ; il parlait de «l'anémie » des facultés catholiques, qui, selon lui, était fatale ; car, disait-il, « lorsqu'on poursuit l'étude de la science, il arrive un moment où la foi se dresse et vous dit : « Tu n'iras pas plus loin. » {Très bien, très bien, à gauche.)

M. Bigot. — « Comm.e s'il n'y avait pas eu des savants chrétiens ! »

M. le Rapporteur. — « Nous en dresserons, si vous voulez, le catalogue ». {Rires à gauche'^.)

L'anecdote est un peu ancienne ; mais elle se répète encore tous les jours. Oh ! de moins en moins, dans les miHeux scientifiques. C'est dans les autres milieux surtout qu'on invoque la science à tout propos. Tous les jours, les orateurs des réunions

1 . Journal officiel. Chambre des Députés. Débats parlementaires. Séance du 9 novembre 1891, t. III, p. 2099.

publiques, des salons ou des cafés, répètent qu'il y a conflit entre la science et la religion, entre l'esprit scientifique et l'esprit religieux ; et si quelqu'un leur objecte qu'il y a eu tout de même des savants chrétiens, ils lui décochent, en des termes différents mais avec la même impertinence sereine, et soulignée des mêmes très bien ou des mêmes rires de l'auditoire, la même riposte triomphale : « Nous en dresserons, si vous voulez, le catalogue. »

Mais ils ne le dressent pas.

A leur défaut, nous avons essayé de le faire.

Ou du moins, si nous renonçons à dresser le catalogue des savants croyants, c'est qu'ils sont trop ; mais nous présentons un catalogue, qui, très incomplet sans doute, ne laisse pas que d'être fort impressionnant, par le nombre et, beaucoup plus encore, par la valeur des grands noms que nous avons pu y inscrire.

En même temps que cette réponse péremptoire, au défi qu'on nous porte, serait-il possible d'établir une comparaison avec les incroyants ?

Il est manifeste, avant toute enquête, qu'il y a et qu'il y a eu, depuis un siècle, beaucoup d'incrédules parmi les savants ; il y en a eu et il y en a beaucoup aussi parmi les ignorants. Aux siècles passés, presque tous, savants ou ignorants, étaient religieux. De ce fait il résulte déjà que l'état d'âme du croyant et celui du savant — s'ils ne s'excluent pas, puisqu'ils peuvent s'unir dans une même conscience — ne s'appellent pas non plus nécessaire-

ment, puisqu'ils peuvent se séparer. II ne suffit pas d'être un savant pour croire, pas plus qu'il ne suffit d'être un athée pour faire figure desavant.

Mais si la science ne repousse ni ne commande la foi, exerce-t-elle du moins une influence appréciable, et dans quel sens ? En d'autres termes, dans un temps et dans un milieu donnés, les savants sontils plus ou moins croyants que les autres ? Voilà une question qu'on peut trouver intéressante.

Mais quel est le moyen de la résoudre ?

On pourrait se proposer d'établir la liste complète des savants et de les répartir ensuite d'après leur attitude religieuse. Ce serait une tâche colossale et impossible : en effet, quelle est la limite précise au-dessous de laquelle on ne mérite plus de compter comme savant ? Et qui serait capable de classer équitablement la multitude de ceux qui avoisinent cette limite ?

On pourrait se contenter de faire porter l'enquête sur les grands savants. Il va de soi qu'elle serait plus facile. Elle serait aussi plus probante ; car si la science bien comprise s'oppose à la religion, les savants de premier ordre sont les mieux placés pour s'en rendre compte ; et si l'esprit scientifique ne peut coexister avec l'esprit religieux, on le verra surtout en prenant cet esprit, non pas à l'état larvé ou em bryonnaire, dans les cerveaux teintés d'une demiscience, mais au contraire, à l'état évolué, à l'état de plénitude et, pour ainsi dire, à l'état pur, tel qu'il se présente chez les grands savants. Par malheur,

comment être complet, ici encore, et comment être juste ? Où est le mètre pour prendre la mesure exacte de ce qu'on appelle un grand savant ?

Il faudrait, pour éviter l'arbitraire du choix, s'appuyer sur des faits précis, palpables, indiscutables. Il semble qu'on pourrait y réussir ou à peu près, si on ne retenait, parmi les grands savants, que les initiateurs, les fondateurs, les principaux du moins, ceux qui ont eu les idées fécondes, qui ont ouvert les grandes voies nouvelles. Outre qu'ils sont les plus représentatifs de la science — puisqu'ils l'ont faite — est-ce qu'ils ne se classent pas d'eux-mêmes, dans l'évidence de leurs découvertes, au rang qui leur appartient ? Et ne pourrait-on pas, après avoir recueilli leurs noms et constaté leurs titres, les répartir d'après leur attitude religieuse, pour faire voir la part respective des croyants et des athées dans le développement de la science ?

Même à ce point de vue, que nous aurions voulu faire nôtre, la tâche se révèle bien difficile, quand on en vient à l'exécution. Car, s'il est vrai que souvent, surtout dans les sciences exactes, les initiateurs, les fondateurs se détachent en pleine lumière ; il est vrai aussi que, d'autres fois, l'hésitation est possible. Il arrive que le bourgeon d'où la branche nouvelle est sortie a passé d'abord inaperçu et n'a pu déceler son origine. Il arrive que l'idée « était dans l'air «, vague, inconsistante,, émanée on ne sait d'où, prenant corps peu à peu on ne sait comment, jusqu'à ce qu'un jour enfin elle ait été réduite en

formules précises et fécondes par quelqu'un qui lui a donné son nom, mais qui en est le parrain plutôt que le père. Il arrive enfin que le progrès s'accomplit en lignes brisées et qui s'enchevêtrent, par à-coups, ou par des poussées collectives, presque anonymes ; et les noms mis en relief n'en résument pas toute l'histoire.

Sans doute, pour choisir ces noms, pour établir, dans chaque branche de la science, la liste des initiateurs, nous avons eu le souci constant de nous appuyer sur des faits reconnus de tous ou sur le témoignage des spéciahstes les plus autorisés ; mais si ces spécialistes affirment nettement les titres de tel ou tel initiateur, ils ne disent pas toujours qu'en dehors de lui il n'y en a pas d'autres. D'ailleurs, malgré leur compétence, ils ne sont pas infaillibles, et d'autres témoignages ont pu nous échapper qu'il eût été bon de connaître pour apprécier le mérite respectif des compétiteurs et instruire la cause jusqu'au bout. Bref, on pourrait toujours nous soupçonner d'avoir mis quelque arbitraire dans notre choix et trop de hâte dans nos conclusions.

Pour ces motifs, nous ne retenons pas le projet primitif d'établir, en termes catégoriques et en chiffres précis, une comparaison numérique entre les croyants et les incrédules parmi les initiateurs. En fait, nous nous y efforcerons de notre mieux ; mais, pour aller au-devant de l'objection possible, nous présenterons les résultats comme approximatifs. Et nous donnerons surtout à notre travail ce double

b LES CROYANTS ET LES PROGRES DE LA SCIENCE

objectif : 1° montrer dans les grandes orientations nouvelles, en d'autres termes, dans les progrès les plus notables de la science, la part des croyants ; 2o au-dessous des initiateurs, recueillir, au hasard de notre information, des noms de savants croyants, pour montrer qu'il y en a et qui comptent, et qu'on peut donc en dresser un catalogue.

Réduite à ces proportions, notre thèse, toute positive, n'est plus infirmée par l'insuffisance de nos recherches. Les noms portés sur notre liste sont garantis par des témoignages autorisés qui, sans être infaillibles, suffisent à justifier notre opinion. Quant à ceux qui pourraient y figurer et qui seraient omis, ils ne feraient que fortifier notre thèse, s'ils appartiennent à des croyants, et, dans le cas contraire, nous pouvons les ignorer.

Le point de vue auquel nous nous plaçons étant indiqué, il nous reste encore à préciser le champ de notre enquête. Nous la limitons au xix^ siècle, parce que c'est celui qu'on nous oppose. Pour les temps plus éloignés, personne ne conteste que la science ait vécu en plein accord avec la foi, et que les savants aient été des croyants. On peut dire : tous \

1. Personne ne le conteste, sauf peut-être M. J.-W. Draper, professeur à l'Université de New-York, dans Les Conflits de la science et de lareligion, traduction française, Paris, Alcan, ISoédit., 1908. Mais nous ne croyons pas qu'un homme intelligent puisse prendre

Mais si nous n'avons pas à remonter au delà du XIX® siècle, puisque, en fait et de l'aveu unanime, les incroyants ne jouent dans la science d'alors aucun rôle^ nous ne voulons pas davantage parler de nos contemporains, parce qu'il y aurait une indiscrétion intolérable à discuter la valeur scientifique et surtout les sentiments intimes d'hommes encore vivants.

Notre enquête sera donc enfermée entre les deux limites du xix^ siècle ; et, pour préciser encore ces

M. Draper au sérieux. Il pousse le manque de logique et d'impartialité à un degré rare. Son livre ramasse une multitude de faits quelconques, dont la plupart n'ont pas le moindre rapport avec la science, dont beaucoup sont manifestement déformés, dont un certain nombre ne sont connus que de lui, sans qu'il fournisse d'ailleurs, pour les uns ni les autres, la moindre référence. Il attribue à l'Eglise tout ce qui s'est fait de mal dans le monde, et tout ce qui a été dit d'erroné, notamment toutes les erreurs de la science au cours des siècles passés ; au contraire tous ceux qui attaquent l'Eglise — païens, hérétiques, musulmans — lui apparaissent. par cela seul, comme les pionniers de la science. S'il parle de la fondation des hôpitaux, c'est pour dire que le premier fut l'Hôtel des Invalides de Paris (p. 232), et le mettre, comme le reste, au compte de la science, « en contraste frappant « avec l'Eglise ! Il y met aussi [ibid.], « les avantages sociaux attachés aux annonces et aux avis publiés dans la presse quotidienne »! 1 ! 11 voit dans les mathématiques « la contre-partie des prophéties religieuses » (p. 220). Il pulvérise le dogme de l'infaillibilité pontificale en notant que Pie IX « ne prévoyait pas l'issue de la gueri'e francoprussienne » (p. 254). « On peut objecter, avoue-t-il, que cette infaillibilité ne s'applique qu'au.x choses de la morale et de la religion. Mais l'omniscience (et qui lui parle d'omniscience?) ne peut pas être limitée à un seid ordre de questions. De sa nature, elle implique la connaissance de toutes choses. Infaillibilité veut dire omniscience » (p. 162). II y revient : le Pape « ne peut pas réclamer l'infaillibilité en matières religieuses sans la réclamer en même temps en matières scientifiques. L'infaillibilité comprend tout: elle implique l'omniscience. Si elle existe en théologie, elle existe en science » (p. 261). On peut négliger de tels contradicteurs.

limites, nous entendons, par savants du xix® siècle, ceux qui, aujourd'hui disparus, ont vécu au moins une partie de leur vie entre les années 1801 et 1900.

]\Iais de quels savants s'agit-il ?

De ceux qui possèdent à un degré éminent quelqu'une au moins des sciences exactes ou naturelles. La « Science » est à la mode ; aussi toutes les disciplines intellectuelles et même quelques autres cherchent à se mettre sous ce vocable : on parle d'histoire, d'exégèse, de philosophie, voire de musique, de littérature, de roman, de gymnastique, de danse, de mode scientifique. Nous n'avons pas à savoir si c'est à tort ou à raison ; mais, quand on proclame que les savants sont des athées, que la science est en opposition avec la foi, c'est de la science au sens strict que l'on parle ; et l'objection porte parmi la foule ignorante, précisément parce que c'est à cette science-là qu'elle pense, c'est à cette science qu'elle croit, à celle qui a fait les chemins de fer, les usines, l'éclairage électrique, le téléphone, la télégraphie, les remèdes contre la rage, etc. EUe la juge infaillible, ou à peu près. Et quand on lui dit qu'elle est hostile à la religion, que, de fait, les. savant ne peuvent pas croire, elle est bien près de condamner la rehgion sur l'autorité des savants.

Assurément, c'est d'une mauvaise logique, celle que Pascal flétrit : « Je suis beau, donc on doit me crain-

dre ; je suis fort, donc on doit m'aimer \ » Assurément encore, l'histoire, l'exégèse, la philosophie sont autrement liées aux questions religieuses que les mathématiques ou la chimie ; mais la foule sait que philosophes, exégètes, historiens, ne s'entendent guère entre eux et ne changent guère le train ordinaire des choses ; ou elle ne sait rien et ne s'en soucie pas. Bref, il nous faut prendre l'objection où elle se trouve ; et, dans tous les cas, c'est notre droit de ne pas tout dire dans un seul ouvrage. Nous ne parlons, dans cet ouvrage, que des sciences au sens strict, celui que définit Cl. Bernard, quand il dit : « Il ne faut pas s'y tromper, la science vraie n'existe que lorsque l'homme est arrivé à prévoir exactement les phénomènes de la nature et à les maîtriser ^ » « Toute science digne de ce nom est celle qui, connaissant les lois précises des phénomènes, les prédit sûrement et les maîtrise quand ils sont à sa portée ^ » Il dit ailleurs : Les prédit ou les maîtrise *. Si elle permet de les maîtriser, si elle fait de l'homme « un véritable contremaître de la création ^ », c'est une science au sens plein, une science expérimentale. Si elle permet seulement de les prévoir, c'est une science d''obser-

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