Jules VixDav, Le Cosmos, 3 mai 1886, pp. 131 sq
5. Voyez, de Berthelot, Science et Philosophie, Paris, G. Lévj-, 1886; Science et Morale. Paris, C. Lévy, 1897; Science et Education, Paris, Société française d'iiuprimorie, 1901 ; Science et
Quelle a été sa valeur scientifique ? Là-dessus, voici d'abord son opinion : « Pour que la science, disait-il, ne s'émiettc pas en spécialités, il faut qu'il existe au moins un cerveau capable de l'embrasser dans son ensemble. Un tel cerveau, je crois l'avoir été ; j'ai peuï d'être le dernier '. » C'est ce qu'on peut appeler avoir conscience de son mériie. Cette conscience ne l'a jamais quitté et elle lui a dicté, sur son propre compte, à travers la plupart de ses mémoires et de ses ouvrages, les déclarations les plus dénuées de modestie. Et malgré ce que le moi ainsi étalé semble avoir de « haïssable )>, le public, travaillé par une savante réckme, a tout accepté sur parole. On a porté aux nues M. Berthelot. Toutes les trompettes de la renommée, du moins en France, ont sonné ses louanges ; il a exercé, dans les milieux scientifiques une influence, une autorité presque souveraine ; il est monté, d'un élan continu, à tous les honneurs ; il a convoité et occupé, dans l'administration et dans la politique, toutes les plus nobles charges ; il a cumulé tous les titres et toutes les pensions ; il a eu, aux frais du public, des funérailles triomphales. Bref, on a tiré tout le parti possible de cette chose rare : un vrai savant matérialiste.
Mais il est mort, et l'heure serait venue de le juger en toute indépendance et en toute justice.
Libre-pensée, Paris, C. Lévy, 1905; Renan et Bertuelot, Con-espondance, Paris, C. Lévv, 1898.
i. Cité par Painlevé dans Le Temps, 20 mars 1907.
Par malheur, il semble qu'on ne puisse parler de lui sans quelque passion. On le rabaisse ou on l'exalte en bloc et démesurément.
Ses admirateurs, manifestement, exagèrent. Pour ne parler que du principal, ils lui ont bien souvent attribué la création de la synthèse organique et de la thermochimie. Ces deux mérites, ripostent les adversaires, ne lui appartiennent pas : c'est une question de faits et de dates.
Wôhler en 1828, LieDig en 1832 et 1834, Kolbe en 1845, d'autres encore, avaient déjà réalisé des synthèses organiques ; et c'est en 1850, vingtdeux ans après Wôhler, que Berthelot intervient dans la question pour la première fois \ Il y marque bientôt sa place, et de façon brillante, mais non pas le premier en date ni le seul. Qu'il soit le « créateur de certaines synthèses », oui, mais « de la synthèse » ? Non, c'est une « erreur manifeste », dit Alfred Naquet '. Il n'est donc pas, du moins au sens étymologique du mot, l'initiateur : c'est un fait. Est-il, du moins, parmi ceux qui ont élargi la voie, hors de pair ? Pas davantage, au dire du même critique : « Il a joué un lôle, et même un grand rôle dans la synthèse organique, aux côtés de (suivent 14 noms de chimistes, et deux etc.). Mais, s'il occupe une
1. Ces deux ordres de faits sontavouéspar Berthelot, Leçons, sur la synthèse organique et la thermochimie. Paris, Germer-Baillère. 1882, pp. V et'l4.
2. Alfred Naquet, Marcellin Berthelot, dans le Moniteur scientifique Quesneville, 4» série, XXI (mai 1907) 296.
belle place dans ce groupe, il n'en émerge pas plus que les auties ; et lorsqu'on dit que la synthèse des corps or (paniques lui est due, on lui accorde infiniment, plus qu'il n'a fait, et l'on prive les autres de la part à laquelle ils ont droit dans la reconnaissance du genre humain *. »
Il en va de même pour la thermochimie. Les premières études de Berthelot sur la question datent de 1865 ; mais ce n'est qu'en 1873, qu'il arrive à préciser son système. Or, un Danois, JuliusThomsen, en avait formulé tous les principes, vingt ans plus tôt (1853-54). Berthelot, comme le prouve M. Duhem, n'y a rien ajouté, sauf un nom pour désigner l'un de ces principes, et précisément celui que de nouvelles expériences ont infirmé ^.
D'autres « découvertes » de Berthelot donneraient