‹ La part des croyants dans les progrès de la science au XIXe siècleChapitre 109 sur 201 · Lettre du Dr Dauchez · texte numérisé non relu

Lettre du Dr Dauchez

mais non pas celui qui a marqué Je plus par ses travaux *j et les autres, les sept autres, sont des croyants.

Au contraire, sans être en mesure de citer beaucoup de noms ni d'essayer la moindre statistique, notls avons l'impression — comme tout le monde sans doute — qu'à prendre l'ensemble des physiologistes, par exemple l'ensemble de ceux qui ont professé la physiologie dans les différentes facultés an long du xixe siècle, on trouverait une majorité d'incroyants ou d'indifférents.

Entre cette foule quasi anonyme et l'élite des grands noms que nous avons déjà signalés, parmi les physiologistes qui ont une grande valeur et une grande autorité scientifique, on trouverait encore sans doute des tenants du matérialisme. Mai« nous ne pouvons les passer en revue, notre

1. Faut-il noter que de bons juges trouvent exagérée la réputation de Magendie? Tel, E. Chauffard. 11 lui reconnaît (La vie. Etudes et problèmes de biologie générale. Paris, Bail|ière, 1878, pp. 136 sq. , non pas l'honneur d'avoir inauguré l'expérimentation physiologique, mais celui, si c'en est un, de lui avoir tout sacrifié, d'avi.ir « nié a priori ce qui n'était pas l'expression d'un l'ait expérimental » ; bref, d/aygir repoussé tout ce qui dépasse l'expérience, et d'avoir contribué a installer parmi nous ce fétichisme d'une science à la fois étriquée et orgueilleuse, qui fut si longtemps à la mode ». Tel encore J.-B. Dumas, physiologiste avant d'être chimiste, et qui « n'a jamais cessé de regarder Spallanzani comme le promoteur de la physiologie expérimentale » (A.-W. Hofmann, biographie de Dumas, dans Moniteur scient. Quesneville, avril 1880, p. 363). Lazaro Spallanzani (1729-1790; . s'engagea dans les. ordres (sans dépasser les mineurs, croyons-nous), et porta la qualité d' " abbé » (JV" biogr. gcn. Djdôt, 1865, t. XLIV, p. 283.

but étant surtout, une fois nommés les initiateurs, de rechercher les croyants. Signalons du moins, parmi les incroyants les plus illustres ou, si l'on veut, les plus populaires, ceux qui ont soutenu, contre les idées religieuses, les polémiques les plus retentissantes : Cari Vogt (1817- 1895), Jakob Moleschott (1822-1893), et Emile du Bois-Reymond (1818-1896). Ajoutons Friedrich-Carolus-Christian-Ludwig Buchner (1824- 1899), qui n'a pas la même valeur scientifique, mais qui a eu, auprès des masses, un succès énorme. Il l'a dû d'abord à sa doctrine, au matérialisme le plus terre à terre, le plus simpliste, le plus tranchant, et qui, par la hardiesse et la grossièreté de ses affirmations, plaît aux foules ignorantes, en leur donnant l'illusion qu'elles ont déchiffré — sans beaucoup de peine — les égnimes de l'univers *. Ce succès, Buchner l'a dû encore à son style limpide et pittoresque et à une verve endiablée. Mais ces dons d'écrivain et tous les succès de librairie ne donnent pas une consécration scientifique, et personne, croyons-nous, n'a jamais pris Buchner au sérieux comme savant. Au contraire, Moleschott, du Bois-Reymond et surtout Vogt sont, au jugement de leurs pairs, des savants de valeur; mais du Bois-Reymond, après avoir rompu bien des lances en faveur du

1. « Cette doctrine peut se vulgariser aisément. Elle est enfantine, parle à l'imagination, est d'un accès facile » (Harald . Hollding, Histoire de la Philosophie moderne. Traduction Bordier. Paris, Alcan, 1906, II, 523). Le principal ouvrage de Buchner est Force et matière, qui a eu, de 1853 à 1889, seize éditions allemandes, sans parler des nombreuses traductions.

matérialisme, semble avoir pris plaisir, dans ses derniers ouvrages et dans des discours retentissants, à montrer la fragilité de ses bases, les hiatus béants de ses doctrines, et en définitive la parfaite correction, au point de vue scientifique, de la croyance en Dieu l. Peut-être fut-il un matérialiste de désir mais qui ne parvint pas à se satisfaire, et on ne peut que le classer parmi les agnostiques.

Il n'en va pas de même de Moleschott et de C. Vogt. Ils sont restés fidèles au matérialisme, ont combattu pour lui en apôtres intransigeants et ont poussé jusqu'au bout ses conclusions logiques, sans reculer devant les expressions les moins mitigées. Pour Moleschott, « la pensée est un mouvement de la matière 2 », et l'homme, n'étant que matière, ne doit pas encombrer le monde, une fois que son mouvement est révolu. Il doit servir à fertiliser la terre des vivants : « La matière doit-elle rester dans les fosses et les cercueils sans profit pour personne?... Qui donc voudrait rester encore, après la mort, maître de son phosphate de chaux?... Il suffirait d'échanger un lieu de sépulture contre un autre, après qu'il

1. Quelques-uns de ces discours sont restés célèbres : celui des « sept énigmes », 1880; celui de V Ignorabimus (sur les limites de la connaissance de la nature), 1872 ; etc.

2. Jac. Moleschott, La circulation de la vie. Lettres sur la Physiologie en réponse aux Lettres sur la chimie, de Liébig. Trad. du Dr E. Gazelles. Paris, Germer-Baillière, 1866, II, 178. A la page 57, il donne sa « foi matérialiste... comme l'effet d'une conviction profondément enracinée ». Cependant H. Hôfjding (Hist. phil. moder., II, 525 sq.) note que sa doctrine est plutôt moniste que matérialiste.

aurait servi un an ; on attrait ainsi, aU bout de six otl dix ans, Un champ des plus fertiles, qui ferait plus d'honneur aux mOrts que des monuments bu des tombeaux1, >>

Vogt ne tient pas davantage aux euphémismes". Pour llii, « la pensée est à peu près au cerveau ce que la bile est ail foie et l'urine aux reins2. f> Ni àme donc ni dieu 3. Et il pourra se vanter d'avoir « consacré sa vie à jeter des pierres dans le jardin de la foi religieuse 4. »

Voilà donc, et en double exemplaire, cette chose rare : un vrai matérialiste qui est un vrai savatlt. On pourrait en trouver d'autres encore, c'est entendu.

Mais aces matérialistes, décidés ou équivoques, il ne serait pas difficile d'opposer, parmi les croyants que nous ii'avoris pas nommés encore, des autorités scieiitiiiqUés égales à la leur : par exemple, Rudolf Wagnêi? (1805-1864), de Goettingue, contre lequel s'acharnait Cari Vogt, et qui sut lui tenir tète, affirmant bravement sa foi chrétienne, et démontrant, dans ses ouvrages oïl dans les congrès, que « les dogmes de la foi philosophique et théoiogique ne sont pas démentis par les progrès des sciences naturelles s. »

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