‹ La part des croyants dans les progrès de la science au XIXe siècleChapitre 130 sur 201 · DE MON OPINION ET EXPRESSION DE MA FOI · texte numérisé non relu

DE MON OPINION ET EXPRESSION DE MA FOI

On peut y lire : « Je sens, comme beaucoup d'autres, qu'une intelligence a tout coordonné. Je reste avec le sentiment d'une intelligence coordinatrice, que je n'ose appeler créatrice, quoiqu'elle doive l'être... » Et voilà! Pour la galerie, pour les étudiants qui demandent ce qu'il faut penser, pour la foule anonyme de qui on attend la popularité bruyante, on est de fer, de feu et de flamme; on est tout « guerroyant » contre Dieu. Mais dans le for intime et « pour les amis, pour ses seuls amis » on « développe son opinion », ou plutôt on en change, et on avoue qu'il faut bien, « comme beaucoup d'autres », se résigner à croire en Dieu.

On ne s'y résigne d'ailleurs qu'à moitié. Aux phrases nettes que nous avons citées il s'en ajoute d'autres qui voilent de quelques réticences la portée du premier aveu1. En définitive, du docu-

1. Pour que le lecteur en juge, nous citerons ce texte in extenso, en l'empruntant à E. Fréd. Dubois (d'Amiens), secrétaire perpétuel de l'Académie de médecine, dans son ouvrage Eloges lus dans les séances publiques de l'Académie de Médecine, Paris, Librairie académique Didier, 1864, I, pp. 103-105, en note. Nous soulignons comme l'auteur :

« Ceci est pour mes amis, mes seuls amis : développement de mon opinion et expression de ma foi. — Je sens, comme beaucoup d'autres, qu'une intelligence a tout coordonné. Je cherche si je puis en conclure qu'elle a tout créé; mais je ne le puis pas, parce que l'expérience ne me fournit point la représentation d'une création absolue; je n'en conçois que de relatives, et ce ne sont que des modifications de ce qui existe dont la seule cause appréciable pour moi est dans les molécules ou atomes, et dans les impondérables qui font varier leurs activités;

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ment pris dans son ensemble, il résulte à tout le moins ceci : Broqssais sent le besoin de remonter

mais je ne sais ce que c'est que les impondérables, ni e.p quoi les atomes en diffèrent, parce que le dernier m<>t sur ces choses n'a été dit ni par les physiciens ni par les chimistes, et que je crains de me représenter des chimères. Ainsi, sur tous les points, j'avoue n'avoir que des connaissances iqcomplètes dans mes facultés intellectuelles ou mon intellect, et je reste avec le sentiment d'une intelligence, coordinatrice, que je n'ps,e appeler créatrice, quoi qu'elle doiv. 1 elle (ces deux mots, dit Dubois, sont ajoutés au-dessus de la ligne et comme pai surcharge). Mais je ne sens pas le besoin de lui adresser un culte extérieur autre que celui d'exercer, par l'observation et Je raisonnement, l'intelligence pour l'enrichir de nouveaux faits, et les sentiments supérieurs, parce qu'ils aboutissent au plus grand bien de l'homme forcé de vivre avec ses semblables, p'est-à-dire social. Je crois aus-i que ce culte exige que les premiers besoins soient satisfaits sans nuire aux autres hommes, soit dans la même satisfaction, soit dans celle des sentiments supérieurs, et un de mes sentiments me ppusse a les seconder de tout mop pouvoir dap6 cette double satisfaction, parce que j'y trouve le plus doux e^ le plus pur des plaisirs. J'applique cela aux animaux voisins de nous.

Telle est ma foi et je ne crois pas pouvoir en changer; car toutes les personnifications anthroppmorphjques d'une cause générale pour l'univers etd'une cause particulière pour l'homme m'ont toujours inspiré une répugnance invincible que je me suis en vain elîorcé de méconnaître et de vaincre pendant longtemps.

Je ne crains rien et je n'espère rien pour une autre vie parce que je ne saurais me la représenter.

Je ne crains pas d'exprimer mon opinion ni d'exposer ma profession de foi, parce que je suis convaincu qu'elle ne détruira le bonheur de personne. Ceux-là seuls adopteront mes opinions qui étaient organisés pour les avoir, et je p'aurai été qu'une occasion pour eux de les formuler. Les gens nés pour l'anthropomorphisme n'en seront point changés. Les per^ sonnes affectueuses et bienveillantes qui trouvent leur bonheur dan s cet anthropomorphisme me plaindront ; et celles qui s< >nt en même temps dominées par l'anthropomorphisme et la méchanceté m'anathématiseront, pendant que les gens qui sont athées par constitution se moqueront de moi. Tout cela m'est indiffé-

à une intelligence « coordinatrjce » et même t créatrice » ; il y répugne, « parce, que l'expérience ne lui fournit point la représentation d'une création absolue » (de même qu'il ne se préoccupe pas d'une autre vie, « parce qu'il ne saurait se la représenter) » ; ces répugnances sont indépendantes de ses études, qui « ne l'ont rendu ni plus ni moins croyant»; elle- .-on! d'ordre sentimental; en y cédant, il sait qu'il se condamne

rent parce que je ne suis point haineux, quoique, par instants, vif et même uri peu colère; majs plus je vis, plus facilement l'intelligence réprime ces mouvements qu'elle condamne : c'est parce que je l'ai beaucoup exercée à cela.

Avant d'avoir la représentation que j'ai des faits chimiques et physiques sur la causalité accessible, ma répugnance pour l'anthropomorphisme existait déjà, et j'étais aussi déiste que je le suis. On avait beau me dire : a La nature ne peut pas s'être faite elle-même ;donc une puissance intelligente l'a faite », Je répondais : « Oui, mais je ne peux me faire une idée de cette puissance ». Dès que je sus par la chirurgie que du pus accumulé à la surface du cerveau détruisait nos facultés, et que l'évacuation de ce pus leur permettait de reparaître, je ne fus plus maître de les concevoir autrement que comme des actes, d'un cerveau vivant, quoique je ne susse ni ce que c'est qu'un cerveau ni ce que c'est que la vie. Ainsi les études apatomjques, physiques et chimiques ne m'ont rendu ni plus pi moins, crqyant, c'est-à-dire capable de me figurer, avec conviction, un Dieu opérant comme un homme multiplié, et une âme faisant mouvoir un homme, parce que cette âme me paraissait un cerveau agissant et rien de plus, sans que je puisse dire comment il agissait.

Beaucoup d'autres hommes sont comme moi • Je sentiment ne suffit doqc pas pour prouver les faits extérieurs à toutes les intelligences, parce qu'il ne démontre rien que sa propre existence. On l'a en soi, c'est chose sûre, puisqu'on le sent; mais on ne l'a que pour agir sur l'extérieur et cet extérieur n'est montré que par l'intelligence, d'après les formules des sens. Si l'on croit voir un autre extérieur, on se trompe, on ne peut voir que celui-là. Telle est ma croyance. »

19t) LES CHOYANTS ET LES PROGRÈS DE LA SCIENCE

en dernière analyse à des explications verbales : atomes, impondérables, cerveau vivant, etc., sans savoir « ce que c'est qu'un cerveau ni ce que c'est que la vie », « ce que c'est que les impondérables ni en quoi les atomes en diffèrent. »

Et donc, si l'on ne peut compter Broussais pour un croyant catégorique, on peut encore moins le dire un athée résolu. Indifférent, pas davantage : il a pris la question au sérieux, il s'est efforcé de la résoudre; mais il a fini « par tomber dans un profond scepticisme, ou plutôt dans cet animisme qui, de nos jours, a séduit tant de physiologistes de l'autre côté du Rhin ». Ainsi parle son panégyriste1. Oublions encore, si l'on veut, son animisme pour ne plus voir que son scepticisme, et classons-le parmi les agnostiques. Et malgré sa réputation, malgré les matérialistes qui le regardent comme leur chef, nous compterons Louis-Léon Rostan (1791-1866) parmi les croyants.

\Jorganicisme, qu'il a fondé, est une doctrine philosophique et médicale. Au point de vue philosophique, elle n'est certes pas orthodoxe. On pourrait même soutenir, ou à peu près, qu'elle « se confond avec le matérialisme dans la conception de la vie; mais, chose étrange, Rostan affirme qu'il croit à l'âme, et que l'existence d'une âme immatérielle et immortelle est un fait parfaitement compatible avec Yorganicisme; bien plus, que l'âme démontre Yorganicisme, et que

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