Paris, Imprim. Tardy-Pigelet
218 LES CROYANTS ET LES PROMUS 1 . f-J ]..\ BCIBNl
gique de 2'M) noms, parmi lesquels on trouverait tin nombre respectable de professeurs et de praticiens qui ont été par leurs œuvres1 ou par lëilrs talents l'honneur de la corporation médicale, eu même temps qu'ils ont proclamé par la pratique ostensible de leur foi la profondeur de leurs convictions.
^ li. — Les Grands Chirurgiens.
La chirurgie, plus encore que la médecine, est surtout un art, mais cet art doit s'inspirer de la science. Ici encore, Ce sont les croyants qui ont eu les meilleures inspirations, celles précisément auxquelles la chirurgie moderne est le plus redevable.
Ses progrès tiennent avant tout à quatre découvertes capitales : l'anesthésie, la forcipressure, l'antisepsie et l'asepsie. Elles se soutiennent et se complètent. Chacune est nécessaire pour donner aux autres leur pleiu effet. Si l'anesthésie ne supprimait pas la douleur; si la forcipressure ne donnait pas le moyen d'arrêter, dans les artères ou dans les grosses veines tranchées par le bistouri, l'effusion du sang; si l'asepsie ou l'antisepsie ne permettaient pas de prévenir ou de combattre l'infection microbienne : beaucoup d'opérations, aujourd'hui courantes, seraient impossibles oU ne seraient qu'une torture intolérable et un assassinat. Mais, protégés par ces quatre garanties, les chirurgiens modernes ont pu se permettre
DANS LES SCIENCES DÉ LA VIE 2l9
toutes les audaces et tenter, avec Une sécurité suffisante, avec un succès merveilleux, les interventions les plilS délicates, le plus compliquées, les plus imprévues *.
Voyous* dans ces grandes découvertes, la part des croyants.
Il tte serait pas facile dé conter par le menu l'histoire de l'artésthésie : il y a des faits obscurs et des points litigieux. Mais On s'accorde généralement à dire que l'application méthodique et décisive de l'anesthésie aux grandes opérations chirurgicales est l'oeuvre de James Young Blïûpsott (1811-1870), à Edimbourg2. Or le Lexique
1. Voyez A. -F. Troussai'*!, art. Antisepsie et asepsie, dans le Dict. de Physioloy. de P.ichet, I, 594.
2. Il y a flé sûr au moins ceci : Davy, en 1799, découvre les propriétés anesthésiques du protnxyde d'azote, et â l'idée de leur application possible à la chirurgie, mais sans lui donner de suite ; et Velpeau, en 1839, écrivait : « Eviter la douleur dans une opération est une chimère qu'il n'est pas possible de poursuivre aujourd'hui ». Cependant, en 1844, Horace Wels appliquait le protoxyde d'azote à quelques extractions den'.aires ; en 1840, !e dentiste "William Morton se servait de l'éther, sur le conseil de Châties Jackson, qui en avait expérimenté les propriétés anesthésiques; en 1847, Sedillot étudiait l'éthei' chlorhydrique ; et Flourens, le chloroforme. Mais ces dernières études étaient purement théoriques ». Aussi l'attenti' h de9 chirurgiens ne s'était nullement portée sur le chloroforme, et le public médical ressentit une vive surprise lorsqu'un praticien d'Edimbourg, M. Simpson, annonça, le 10 novembre 1847, les résultats extraordinaires qu'il avait retirés de l'emploi chirurgical du chloroforme ». Louis Figuier, Ex position el histoire des principales découvertes scientifiques modernes. Paris, Masson, S* édit., IV, 2:i3. Cf. 175-290. Voyez aussi Ch. RicliÉT, Diction, de Physiol., 1, 513 sq., d'aptes lequel le mérite principal reviendrait a Horace Wells. Nous ne savons rien sur ses sentiments religieux.
allemand des célèbres médecins de toutes les époques donne Simpson comme chrétien1.
Depuis des siècles, à tout le moins depuis l'exemple donné par Ambroise Paré2 (1552), les chirurgiens - s'étaient préoccupés de maîtriser les hémorragies pendant les opérations, ou, pour employer le mot technique, de pratiquer l'hémostase (l'arrêt du sang); mais ils n'avaient encore trouvé que des moyens de fortune, compliqués, donc trop lents, et d'ailleurs peu efficaces; lorsque Eugène Kœberlé (1828-1915) à Strasbourg, et Jules-Emile Péan (1830-1898) à Paris, imaginèrent de serrer les vaisseaux lésés par l'opération dans une pince spéciale qui arrête net l'écoulement du sang et permet de faire à loisir les ligatures utiles3. C'est ce qu'on appelle la forcipressure (ou pression par le moyen d'une pince).
Kœberlé fut, comme chirurgien, un magnifique opérateur, hardi et sûr. Au point de vue religieux, son évolution présente ce phénomène extrême-
1. Lexikon der hervorragenden Àrzte aller Zeiten X. Vienne et Leipzig, 1887, cité par Kxellér, 331.
2. Ambroise Paré (1517-1590), « justement nommé le père de la chirurgie moderne... a éclairé de sa lumineuse investigation une foule de questions d'anatomie, de physiologie et de thérapeutique... Il ne manquait jamais, chaque fois qu'il relatait par écrit la cure d'un blessé, d'ajouter ces mots : « Je le pansay, Dieu le guarist » (Phil. Poirrier, dans le N. Larousse, VI, 676).
3. C'est en 1878 que Kœberlé publie De l'hémostase définitive par compression excessive. Péan avait publié en 1875 déjà, De la forcipressure, et en 1877, Du pincement des vaisseaux comme moyen d'hémostase. Paris, Germer-Baillière. Mais les hommes du métier sont généralement d'avis que, si Péan a le plus contribué au succès de la méthode, Kœberlé en a conçu la
remière idée et en a réalisé la première application.
ment rare, que, d'abord catholique pratiquant, il s'est détaché peu à peu de la pratique et de la foi, et semble avoir fini dans l'indifférence.
Son nom n'est guère connu que de quelques initiés et n'a jamais, malgré le mérite de l'homme, fait beaucoup de bruit, tandis que beaucoup de bruit s'est fait autour de Péan. Il a eu « des admirateurs fidèles et enthousiastes, et des détracteurs passionnés1 » ; mais il fut à coup sûr une personnalité originale et un grand opérateur. Dans le tourbillon de sa vie scientifique et mondaine, il avait négligé la pratique religieuse ; il gardait la foi, et sentant la mort venir : « Vite, s'écria-t-il, qu'on attelle et qu'on aille me chercher un confesseur2 ». Le confesseur vint, et Péan « eut une fin enviable et chrétienne 3. »
Mais, disait, un jour, le Président de l'Académie des Sciences, « jamais peut-être une science n'a été aussi rapidement et complètement transformée que ne l'a été la chirurgie par les travaux de Lister4. »