DARWIN
Charles Darwin (1 809-1 882) a dit de lui-même : « Mon succès comme homme de science, à quelque degré qu'il se soit élevé, a été déterminé, autant que je puis en juger, par des qualités et conditions mentales complexes et diverses. Parmi cellesci, les plus importantes ont été l'amour de la science, une patience sans limites pour réfléchir sur un sujet quelconque, l'ingéniosité à réunir
les faits et à les observer, une dose moyenne d'invention aussi bien que de sens commun1. »
II est modeste. Sa « dose d'invention » dépassa la moyenne. Son « ingéniosité à réunir les faits » fut excessive et l'égara. Mais, si le théoricien fut critiquable, le chercheur obstiné, l'observateur patient et subtil fut admirable; et, « l'homme de science » porta au plus haut point ces deux vertus scientifiques : le souci du fait et la probité.
Que son « succès », ou pour mieux dire, que sa vogue ait été déterminée uniquement par les qualités scientifiques de l'homme et de l'œuvre, il est certain que non2; mais il est certain aussi que cette vogue a été immense, et que son influence, pendant un demi-siècle, a été prodigieuse et presque universelle.
Elle s'écroule, et rapidement. « De nouvelles recherches, sans renverser les faits déjà acquis, ont démontré scientifiquement que ces faits avaient été mal interprétés, qu'il fallait en modifier les conclusions à en tirer, et que ces modifications d'interprétation suffisaient à changer du tout au tout les conclusions que l'on avait cru pouvoir tirer de ces premiers faits3 ». On en avait tiré
1. Autobiographie, dans La vie et la correspondance de Charles Darwin, avec un chapitre autobiographique, publiés par son fils, M. Francis Darwin. Traduct. de Henry de Varigny. Paris, Reinwald, 1888, t. I, p. 109.
2. Voyez R. de Sinét»', Un demi-siècle de danoinisme (Extrait de la Rev. Quest. Scient., 1910). Louvain, Imprim. Centerick, 1910 ; et notre Naturalisme devant la science.
3. J. Grasset, Le « dogme » transformiste (œuvre posthume). Paris, Renaissance du livre, sans date (1918), p. 148.
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toute une philosophie : elle est par terre. Les faits ont montré que certaines espèces inférieures peuvent se transformer, et c'est assez pour établir un certain transformisme à portée modeste; mais ils ont montré aussi que la plupart des espèces, et notamment « les grandes espèces animales supérieures » se maintiennent immuables, et c'est plus qu'il n'en faut pour faire s'écrouler le transformisme, le « dogme » qui a régné souverainement, pendant un demi-siècle, sur la philosophie autant que sur la science1. Bref « la complète banqueroute du darwinisme comme théorie générale de la descendance est tout à fait hors de doute2. »
« En ce moment (et cela se disait en 1905), c'est à qui désertera [les doctrines darwinistes] pour revenir à des conceptions voisines de celles de Lamarck, et qui ne diffèrent guère que par des nuances de l'ancienne notion des créations successives; en ce sens que nombre de modifications apparaissent avec une soudaineté qui exclut la notion d'un processus général et nécessaire, pour lui substituer l'intervention de causes actives3. »
1. Ibid., tout le dernier chapitre, interrompu par la mort. Les mots entre guillemets sont à la p. 157.
2. Hans Driesch, cité par R. de Sinéty, p. 7. Du même, cité ibid., cette autre phrase : « Ces deux doctrines (darwinisme et hégélianisme) sont des variations sur un même thème : comment on peut mener toute une génération par le bout du nez. »
3. A. de LAPrARENT, conférences faites à l'Institut catholique de Paris, mai-juin 1905, reproduites dans Science et Apologétique. Paris, Bloud, 5' édition, sans date, p. 243.
Ainsi, non seulement la tendance actuelle abandonne la doctrine de l'évolution « générale et nécessaire », pour lui substituer une évolution accidentelle et fragmentaire qui ne fournit plus aucune base aux conclusions ambitieuses d'autrefois ; mais encore elle s'oriente, pour avoir Une explication des faits, vers les idées de Lamarck au détriment de celles de Darwin.
Darwin, en effet, a formulé une théorie de l'évolution qui constituait proprement le darwinisme, et où « la sélection naturelle » joue un rôle prépondérant. Or, à mesure que se sont développées les recherches, « le sélectionisme darwinien était de plus en plus violemment attaqué par bon nombre de biologistes contemporains. Plusieurs estiment môme qu'il est définitivement battu1. »
Mais si le darwinisme est à son déclin, il a
1. R. de Sinûtï, p. 9. Même les darwinistes se sentent gènes pour le soutenir. Par exemple, dans l'ouvrage déjà cité, Le darwinisme et la guerre, Calmers Mitchell, que Boutroux appelle (dans la Préface, p. ix) «r un fidèle et profond interprète de la pensée » de Darwin, parle de la sélection naturelle dans le chapitre i. « Je suis sûr, dit-il (p. 24), que personne n'est encore en état d'être plus affirmatif que Huxley. » Or parmi les pages qu'il cite de Huxley, « le bouledogue du darwinisme », relevong cette phrase (p. 23* : « Nous avons la claire conviction... qu'il n'est pas absolument prouvé qu'un groupe d'animaux, possédant tous les caractères que présentent les espèces dans la nature, ait jamais été engendré par la sélection naturelle. » La preuve à cet égard n'est donc pas même faito encore pour une seule espèce. — On peut recueillir, contre le darwinisme, une ample moisson de témoignages, parmi les récents biologistes, chez les D" L. et P. Murât, Les Merveilles du corps humain. Paris, Téqui, 1912, Introduction, passim, surtout pp. cxxv-cxxxvm.
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existé et il a régné sur les esprits ; s'il a souvent orienté les chercheurs dans des voies sans issue, il a malgré tout suscité un nombre prodigieux de recherches dont beaucoup ont abouti, sinon à des conclusions fermes, du moins, à des constatations de faits qui ont enrichi la partie documentaire de la science. Bref, Darwin doit être compté parmi les initiateurs, non pas pour sa doctrine qui se lézarde de toutes parts et s'écroule, et qui, dans ce qu'elle garde de solide, relève plutôt de Lamarck; mais pour l'influence, qu'il a exercée et qui, bonne ou mauvaise, a conditionné pour une très large part l'histoire de la science dans la seconde moitié du xixe siècle.
Pour définir son attitude religieuse, nous avons des extraits de son autobiographie, ses lettres et les commentaires de son fils, le tout réuni dans l'ouvrage en deux volumes, déjà signalé.
11 est vrai que, sur ses croyances, les commentaires de son fils ne sont pas abondants. « Mon père, dit-il, parlait rarement de ces sujets, et je ne puis contribuer en rien, par mes propres souvenirs, à l'impression donnée ici (par les lettres) sur son attitude à l'égard de la religion1 ». Ce témoignage tout négatif est cependant déjà une confirmation à cette parole du père : « Je ne crois pas que le sentiment religieux ait jamais été très développé en moi2. i>
Protestant de naissance, il avait essayé des études théologiques, sans les pousser bien loin.