Cité dans Vallery-Radot
ont pas vu, eux qui étaient admirablement renseignés, c'est qu'il n'y en a pas, qu'il n'y en a pas„ du moins, entre la religion et la science spéciale qu'ils ont créée. Mais toutes ou presque toutes ont été créées par des croyants, et, dans toutes sans exception, il y a eu, il y a encore, au premier rang de ceux qui les connaissent et les servent, des croyants : c'est donc que, dans aucune, le conflit de la science avec la religion ne s'impose, si bien que les savants les mieux qualifiés peuvent ne pas le voir. Mais la science est objective, c'est sa condition essentielle, et tous les savants, comme tels, voient et jugent de même : c'est donc enfin que si, parmi eux, quelques-uns voient une opposition entre la religion et la science, ce n'est pas comme savants, c'est à un autre titre, c'est par quelque chose qu'ils surajoutent à leur science. Et ce quelque chose, de quelque nom qu'on le nomme, n'est donc plus de la science ; ce n'est pas avec la science, mais avec ce quelque chose — histoire vraie ou fausse, philosophie bonne ou mauvaise, sentiments, préjugés, préventions, tout ce qu'on voudra, sauf la science ! — que la religion est en conflit.
Il se trouve encore que l'esprit scientifique le plus incontestable, le plus accusé, le plus aiguisé, le plus fécond, tel qu'il s'est révélé, par exemple, dans Gauchy, Hermite, Weierstrass, Le Verrier, Lord Kelvin, Fresnel, Ampère, Faraday, Maxwell, Berzélius, Dumas, Chevreul, Thénard, Guvier, Haûy, Mendel, Bichat, Laënnec et Pasteur, a coexisté tout naturellement, dans le même homme,
avec l'esprit religieux le plus simple, le plus pur, le plus sincère, le plus ardent. Et le moyen, après cela, de prétendre que l'esprit scientifique est incompatible avec l'esprit religieux ? Devant une telle assertion, l'un des plus grands physiciens actuels, Lord Rayleigh, s'écriait, en présidant le congrès de l'Association britannique pour l'avancement des sciences : « Que les convictions (religieuses) auxquelles sont restés fidèles toute leur vie un Newton, un Faraday, un Maxwell, soient incompatibles avec les habitudes de l'esprit scientifique, une telle prétention, je ne sens pas le besoin de perdre mon temps à la réfuter1. »
Et de fait, si les premiers numéros de Polytechnique s'étaient révélés aussi souvent de grands musiciens, qui donc hésiterait à dire que l'esprit mathématique et l'esprit musical ne s'excluent pas et que leur accord, sans être nécessaire, est évidemment possible ? C'est ce que nous disons, de l'esprit scientifique et de l'esprit religieux 2.
1. Il la rëfute tout de même, et vigoureusement. Voyez Report of the Fifly-fourih Meeting of the Brilish Association for the Advancement of Science, held al Montréal in Avgust and Seplember 4884. London, John Murray, 1885. Address by the Président the Right Hon. Lord Rayleigh, Profesior at Carnbridge, pp. 22 sq.
John-William Strutt, Lord Rayleigh (1842-1919), aurait du avoir sa place dans la Première partie de ces études : il a collaboré avec W. Hamsay à la découverte des nouveaux gaz de l'atmosphère, et on lui doit des travaux très importants sur l'acoustique, l'optique et l'électricité. Mais notre premier volume était déjà composé quand nous avons appris sa mort.
2. Nous en avons donné une démonstration directe dans notre article V esprit scientifique et l'esprit religieux, Rev . prat. d'Apol., 15 avril 1915, pp. 57-80.
Nous pouvons formuler, en nous basant sur les résultats comparatifs de notre enquête, une troisième conclusion qui, sans se présenter avec la même évidence, paraîtra sans doute justifiée.
Nous avons trouvé, parmi les initiateurs, 123 croyants, contre 9 indifférents ou agnostiques et ô athées. Ce qui fait, en moyenne, sur 28 initiateurs dont l'attitude religieuse nous est connue, 1 athée, 2 indifférents ou agnostiques, et 25 croyants. Il est entendu que ce sont là des chiffres approximatifs ; mais ils approchent sûrement de la vérité s'ils ne l'expriment pas. Avec la méthode suivie, avec l'ensemble de faits et de témoignages versés au débat, il est impossible que les oublis portant sur les auteurs des découvertes capitales aient été très nombreux, et il n'est pas vraisemblable que tous les oubliés soient des incroyants. On peut regarder comme certain que les croyants représentent une très notable majorité.
Or cette majorité de croyants prend une signification nouvelle si l'on tient compte du milieu où ils ont vécu. C'est un fait, quelle qu'en soit l'explication, que le xixe siècle a été le plus incroyant de l'histoire ; que les négations religieuses y ont été à la mode ; qu'à cette mode, si les femmes souvent ont résisté, les hommes se sont abandonnés en masse. Et si l'on pouvait étendre l'enquête à tous les hommes — savants ou ignorants
— qui ont vécu, pendant le xixe siècle, dans les peuples et dans les milieux où les savants se sont recrutés, personne sans doute ne s'attendrait à trouver une proportion de 2u sur 28, ni même une majorité de croyants prêts à s'affirmer comme tels par leurs déclarations ou par leurs actes.
C'est dire que les savants ont été plus croyants que la moyenne de leurs contemporains.
Les savants sont des hommes ; comme les autres, ils ont respiré l'air ambiant, ils ont subi les influences de leur temps et de leur milieu, et, dans l'ensemble, ils ont%été moins croyants que dans les siècles passés; mais ils le sont restés beaucoup plus que les autres, ils ont beaucoup mieux résisté aux influences qui détournaient de la religion les hommes de leur temps et de leur pays. Il faut bien en conclure qu'ils étaient, de par leur science même — puisque c'est le point unique par où ils diffèrent des non savants — mieux armés contre l'athéisme ou plus attirés vers la foi.
Le fait brutal traduit avec l'éloquence des chiffres, suffirait à justifier cette conclusion ; mais il s'est présenté, au cours de notre enquête, avec des modalités intéressantes qui lui donnent plus de relief. Les esprits les plus originaux, les plus vigoureux, les plus larges, les grands initiateurs, les génies, sont généralement religieux ; mais encore, au-dessous d'eux, dans une science donnée, ceux qui, sans l'avoir inventée, se l'assimilent, en prennent la tendance, la mentalité, pour ainsi
dire, ceux-là sont d'autant plus habituellement religieux que cette science est plus près de sa perfection. C'est, en effet, dans toutes les sciences que nous avons vu les initiateurs, presque tous, proclamer leur foi en Dieu et en l'àme immortelle ; c'est dans les sciences exactes, qui sont aussi des sciences faites — mathématiques, astronomie, physique et chimie, — que nous avons vu, au-dessous des initiateurs, les autres savants professer en plus grand nombre des sentiments religieux. Les incroyants setrouvent surtout parmi les savants de second ordre ' appartenant aux sciences naturelles, qui sont à un degré moindre de vraies •sciences, et qui sont en même temps des sciences en retard, trop jeunes encore, mal développées, inachevées.
En deux mots, les savants les plus savants et les sciences les plus scientifiques sont les plus sympathiques à la religion : voilà le fait. Il faut en conclure qu'il y a donc affinité entre la science et la religion, entre l'esprit scientifique et l'esprit religieux, et que la science, au moins pour ceux qui la suivent en droite ligne jusqu'au bout, conduit vers la religion. Il faut en conclure que la contradiction entre l'une et l'autre, loin d'être essentielle, se dissipe à mesure que la science est
i. Albert Lange lui-même, l'historien du matérialisme, bien connu en Allemagne, avoue (Die Naturwissenschaft, H, p. 140), que « ce ne sont pas précisément les plus profonds esprits inventifs, ni les maîtres qui, dans le domaine des sciences naturelles, ont prêché les principes du matérialisme ». (Cité par F. Beltex, La religion et les sciences de la nature. Genève, J.-H. Jeheber, 1898, p. 223.;
plus sûre d'elle-même, et le savant plus maître de sa science.
La religion paraît de plain-pied aux simples et aux génies : aux simples qui, ne voyant pas les difficultés, vont à la conclusion par une intuition de leur bon sens et un élan de leur cœur; aux génies qui voient les difficultés et les dominent, qui planent plus haut que la région des nuages. C'est dans la région moyenne que sont les nuages. « Dans tous les ordres de développement, il se rencontre un milieu terne qu'il faut traverser pour retrouver la lumière... Tous ceux qui ont visité les montagnes connaissent ce brouillard qui souvent repose sur la région moyenne des Alpes, et se place entre la plaine éclairée et les cimes inondées de lumière. La grande erreur est de rester à mi-côte, et de conclure que, puisqu'il a fallu monter pour atteindre la région obscure, le brouillard occupe le sommet de l'univers1. »
Pour voir la grande lumière, il faut que la science dépasse la région des nuages, ou il faut que le savant monte plus haut que sa science, qu'il la domine. « Les sciences sont belles quand on peut en pénétrer l'esprit, mais fort nuisibles quand on ne va pas jusque-là... Il faut étudier beaucoup pour comprendre et admirer la matière, mais étudier bien plus pour comprendre qu'elle n'est rien2. »
Cela revient à la parole célèbre que nous citait