Quelles sont les conclusions .générales que
Fig. 25. — Jeune Oursin parthénogénétique hexamère.
l’on peut tirer de ces expériences? Leurs résultats ont confirmé l’idée théorique qui les a inspirés : un coagulant et un liquéfiant du protoplasma se sont montrés capables, par leur action combinée, de
provoquer le développement d’un œuf vierge. Leur efficacité s’est montrée telle, qu’elle a fait passer au second plan des conditions qui, dans d’autres procédés, apparaissaient comme indispensables et étaient considérées dès lors comme des facteurs nécessaires de la parthénogénèse expérimentale, inhérents à la nature même de ce processus.
Au point de vue du rôle spécifique des ions, ou disons plutôt, des substances de l’eau de mer, car rien ne nous prouve que c’est à l’état d’ions qu’elles agissent, on arrive aux constatations suivantes : 1° la présence de certains électrolytes de l’eau de mer est indispensable à la parthénogénèse expérimentale, puisqu’on ne peut pas se passer de quelques-uns de ces électrolytes; 2° aucune substance étrangère à l’eau de mer n’est indispensable, quoique certaines puissent constituer des adjuvants utiles (sulfate de soude, chlorures de Mn, de Co et de Ni ; fer colloïdal et même de très petites doses de chlorures de Gu et de Zn) ; 3° aucune des substances de l’eau de mer n’est, à elle seule et à la concentration où elle se trouve dans ce liquide naturel, un empêchement à la parthénogénèse; 4° l’ensemble de ces substances de l’eau de mer, à la pression où elles sont dans celle-ci, c’est-à-dire l’eau de mer naturelle elle-même, s’oppose au développement. Il est intéressant de remarquer cette incompatibilité de l’eau de mer avec le développement parthénogénétique, comme si c’était là une condition expresse, introduite par le jeu des forces naturelles, pour opposer, une barrière de plus à la par-
THÉORIE DE DELACE
thénogénèse naturelle, désavantageuse par rapport à ramphimixie et que la nature n’admet que dans les circonstances en somme assez exceptionnelles.
Un facteur a été indiqué par Lœb comme nécessaire au développement parthénogénétique des œufs d’Oursin : la présence d’O.
Il faut ajouter ici que les expériences faites en même temps par Delage sur les Astéries (1907) lui ont permis de démontrer l’inutilité, pour ces animaux, de la présence d’O libre dans les solutions. En débarrassant l’eau de mer d’O, soit par l’ébullition, soit par un long barbotage préalable de CO-, on obtient des résultats non seulement aussi bons, mais même meilleurs : l’O semble donc avoir ici une influence nuisible, au moins pendant l’action de la solution hypertonique. Or, cette présence apparaît dans les expériences de Delage comme une condition favorable à coup sûr, mais nullement indispensable. Delage a extrait très complètement l’O du réactif, préparé à l’avance, formé par l’eau de mer sucrée additionnée de tannate d’ammoniaque, auquel étaient soumis les œufs*, et il a obtenu des larves et des pluteus aussi parfaits, bien qu’en nombre beaucoup plus petit.
Sur la question du rôle de l’hypertonie, une polémique s’est élevée, à la suite des expériences de Delage, entre Lœb et lui.
1. Il employait, à cet effet, le vide et le barbotage d’azote.
Delage a examiné ce point avec beaucoup d’attention et fait des expériences très nombreuses desquelles il résulte que, du moins avec son procédé^ l’hypertonie n’est nullement une condition nécessaire ou même favorable. Il n’en est plus ici comme pour l’O, où, en l’absence de ce gaz, il obtenait péniblement quelques larves : l’isotonie lui a apparu comme une condition non pas seulement acceptable, mais favorable, devant prendre place dans le procédé optimum. L’importance de cette conclusion n’échappera pas en présence des autres théories qui, presque toutes, font jouer à l’hypertonie un rôle essentiel.
Lœb a si bien compris la gravité de cette objection qu’il s’est etforcé d’y répondre. Il prétend qu’il y a lieu de distinguer entre solutions isotoniques et solutions isosmotiques, et que, même si l’on admet que la solution de Delage est isotonique, elle agit comme si elle était hypertonique par le fait qu’elle est une solution de sucre. En effet, d’après lui, quand on place les œufs dans une solution sucrée isotonique à leur milieu intérieur, il se produit une dialyse à travers la membrane de l’œuf, qui n’est pas d'une vitesse égale du dedans en dehors de l’œuf et du dehors en dedans : les électrolytes dissous contenus dans l’œuf sortiraient à travers la membrane plus rapidement que n’y entrerait le sucre, et, de cette façon, la pression osmotique de l’intérieur de l’œuf se trouverait abaissée relativement au milieu environnant. Le résultat serait identique à ce que produirait une
THÉORIE DE DELACE
solution hypertonique^. Pour que la solution sucrée n’agît pas comme hypertonique, il eût fallu qu’elle fût isosmotique, et, par conséquent, hypotonique par rapport à l’œuf.
Delage, tout en faisant remarquer que cette différence entre l’isotonie et l’isosmose, très judicieuse au point de vue théorique, n’est pas démontrée, répond que, même s’il en était ainsi, cela ne pourrait pas infirmer ses conclusions sur l’inutilité de l’hypertonie, car ses expériences n’ont pas été faites avec les seules solutions de sucre : des résultats presque aussi beaux ont été obtenus avec des véhicules électrolytiques, en particulier avec les solutions pures de NaCl auxquels l’objection de Lœb ne peut évidemment pas s’appliquer, les électrolvtes étant de même nature dans l’œuf et dans la solution ambiante.
Lœb invoque aussi comme argument que la pression osmotique attribuée par Delage à l’eau de mer de Roscoffest trop élevée, puisqu’elle est supérieure à ce qu’il trouve, lui, à Berkeley. Delage pourrait lui rétorquer rjon argument et dire que toutes ses solutions, à lui, étaient moins hypertoniques qu’il ne croyait. Mais il est préférable de supposer que les deux expérimentateurs ont fait l’un et l’autre des mesures incontestables ^ et que leurs diver-
1. Lœb se base, dans cette opinion, sur celle de Hamburger; elle est contestée par Overton et par Uœber.
2. Delage a étudié avec beaucoup de soin la pression osmotique à la fois par la cryoscopie et la conductivité électrique, et a fait refaire à Roscolf les mêmes mesures par
gences proviennent de ce que l’eau du Pacifique californien serait un peu moins chargée de sels que celle de la Manche, les œufs étant dans ces deux points en équilibre osmotique avec leur milieu ambiant naturel P
8. La théorie des coagulations et liquéfactions, que les expériences que nous venons de décrire sont venues confirmer, permit à Delage d’expliquer un certain nombre de faits constatés par lui auparavant et dont la raison restait obscure. Ainsi, l’action des différents adjuvants, tels que le sulfite de soude et le chlorure de Ni, ajoutés aux solutions hypertoniques peut maintenant recevoir un commencement d’explication : on peut supposer que, dans l’action
combinée de ces deux substances, il se forme du
sulfite de Ni, sel qui est peut-être facilement dissociable en acide et base, les deux facteurs essentiels du déterminisme de la parthénogénèse. C’est d’ailleurs à une dissociation analogue que Delage attribue l’action du tannate d’ammoniaque.
De même, les résultats obtenus sur les Astéries par CO^ et l’inefficacité de la même méthode sur les Oursins, de même que l’impossibilité d’appli-
des spécialistes expérimentés qui sont tous arrivés à des chiffres très semblables aux siens.
1. Delage fait remarquer, d'ailleurs, qu'il peut y avoir entre l’espèce d’Oursin étudié par Lœb et celui étudié par lui des ditl'érences à cet égard; ainsi, les œufs de l’Oursin de Bretagne se montrent réfractaires au procédé aux acides gras qui a si bien réussi à Lœb en Californie.