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SEPARATION

DES POUVOIRS SPIRITUEL ET TEMPOREL d'après les principes cathouqces

Elle est temporelle et spirituelle.

Temporelle, il faut reconnaître, même quand on aurait des regrets, que le gouvernement temporel est tombé, puisque ce qui en reste est imposé par la force étrangère.

Spirituelle, il faut avouer que plus TEglise veut s'imposer temporellement, plus elle est en désaccord avec l'Etat et avec la conscience moderne.

Or, la position de l'Eglise ne peut être régularisée que si elle se met d'accord avec l'Etat, d'une part, avec les consciences de l'autre.

Quel sont les moyens que Ton propose*^

L'Eglise peut-elle conserver par elle-même ce qui lui reste de gouvernement temporel ? Non, car les Romains ne le veulent pas.

L'Eglise peut-elle reconquérir les domaines qu'elle vient de perdre? Non, car il faudrait plus de révolutions pour les lui rendre qu'il n'en a fallu pour les lui enlever.

Les rois catholiques peuvent -ils neutraliser le territoire dit de Saint-Pierre et le déclarer catholique? Non, car on ne peut imposer aux hommes la glèbe même d'une idée sacrée, même la plus sainte religion.

La Papauté peut-elle recevoir les subsides d'un roi ou des rois catholiques unis? Non, car son indépendance serait engagée.

Et cependant la première condition indispensable pour régulariser la position de TEglise est que : Ne pouvant pas avoir de gouvernement temporel, elle ait un moyen de remplacer les ressources qu'il lui donne et d'assurer par là son indépendance sans les rois, c'est-à-dire sans quelle pouvoir temporel puisse peser sur le spirituel et par suite sur la conscience religieuse.

Quel est donc ce système qui assurerait pacifiquement et sans secousses à la papauté :

L'indépendance territoriale;

L'indépendance financière;

La liberté d'élection des papes ;

La liberté d'élection des cardinaux;

La liberté d'élection des éyêques?

Ces cinq chefs garantis, l'Eglise est indépendante sans conteste.

Ainsi l'Eglise serait en accord avec l'Etat.

L'Eglise, d'autre part, peut-elle reprendre sa puissance directe sur la conscience et sur la science? Non, car l'Eglise ne peut être qu'une influence morale.

Quel est donc le système qui, assurant à TEglise sa propre indépendance, peut la garantir dans la conservation de la loi divine, lui donner une influence morale sans qu'elle puisse attenter jamais à la liberté de l'esprit et de la conscience?

Ainsi l'Eglise serait d'accord avec l'Individu.

isous allons examiner ces graves questions.

CHAPITRK 11

Histoire

Établissons quelques faits bien simples :

On divise la vie de l'Église en deux périodes : la première, où elle n'a pas eu de gouvernement temporel, et qui a duré huit cents ans; la seconde, où elle a possédé un gouvernement temporel, et qui a duré mille ans.

C'est là une division erronée en ce sens que, si le gouvernement temporel dure réellement depuis mille ans, il y a trois cents ans que la conscience chrétienne le conteste, tantôt par des dissidences religieuses, tantôt par la philosophie, tantôt par les armes.

Il faut donc, pour être vrai, constater trois périodes dans la vie de l'Eglise:

1« L'Église vit huit cents ans sans gouvernement temporel;

2<* Les siècles font à l'Église un gouvernement temporel, tacitement approuvé par tous, et cet état dure sept cents ans ;

3" Depuis trois cents ans les siècles travaillent à détruire ce gouvernement temporel, et nous sommes au terme où ce gouvernement, expirant dans l'opinion et par le fait, l'Église doit à elle-même, au monde et à la religion, dérégler sa position d'une manière digne et stable.

Dans les premiers âges chrétiens, l'Eglise, sans autre force que sa foi, sa faiblesse et le martyre, ayant devant elle la plus grande puissance que le monde ait vue, l'attaque en face dans le moment même de son apogée, et ûon-seulement elle se suffit à elle-même, mais elle détruit l'organisation sociale romaine c|ui avait absorbé toutes les autres. Quand le monde romain, sapé par le christianisme, tombe enfin, l'Église se trouve en présence des Barbares, c'est-à-dire de la force inorganisée succédant à la force organisée ; elle les subjugue d'un mot, et presque subitement.

Mais les Barbares, tout en adoptant la foi chrétienne, gardent leurs mœurs. Ils ne peuvent supporter la pauvreté de cette Église qu'ils respectent. Ces pillards du monde ne croient pas qu'on puisse vivre sans empire et sans sujets, sans vaincus faits serfs! Le droit de conquête, c'est-à-dire le droit de la force, avait fait la légitimité de leur établissement ; c'était pour eux le droit de la justice. Us s'imaginèrent donc que TÉglise ne pouvait exister sans ce com-

plément de puissance; et TÉglise qui, depuis huit cents ans, au milieu des temps les plus désordonnés de l'histoire, entourée d'ennemis, vivait d'influence morale, de vertus et de foi, l'Église crut, dans son aveuglement, qu'elle ne pouvait pas se passer de cette puissance temporelle, à l'heure où elle tenait le monde entier sous son ascendant.

La force, se liant dans les mains de l'Église à l'idée de Dieu, à l'idée de mission divine, engendra l'absolutisme par droit divin, aboutit à la théocratie universelle, et s'immobilisa dans les mains de l'Eglise, comme doit rester immobile, au-dessus des passions et des caprices de l'homme, l'idée même de Dieu.

Les siècles s'écoulent. Les peuples du moyen-âge commencent à sentir vaguement que la force ne peut être mise aux mains de ceu;t qui conservent l'idée immobile de Dieu, sans que la force immobilisée n'immobilise le monde entier, pensée et corps; de telle sorte que ce beau point fixe, ridée de Dieu, dont la fixité doit être la vie du monde comme sa sécurité, devenait, par une combinaison des deux forces ennemies, la mort de ceux-là mêmes qu'elle devait sauver et grandir.

Dès les onzième et douzième siècle, des protestations éclatent, soit hostiles, soit amies. Saint François d'Assises est la protestation dans la foi ; la Sorbonne est la protestation dans la science et le sens social ; Jean Huss la pro-

-testatidn damlliérësië ; Savonarola, la protestation dans lafoËtiquè.

Au bruit de ces grands avertissements, et pour y répondre, l'Église achève sa perte par l'Inquisition. Enfin, c'est au seizième siècle qu'éclatent de toutes parts les protestations dans la politique, dans la science^ dans l'hérésie ; la protestation dans la foi manquerait, si la France n'avait eu cette sage réserve que nous décrirons plus loin.

Depuis cette heure où l'Allemagne, l'Angleterre, la Hollande, la Suisse se sont soulevées, où la France a continué ses oppositions commencées déjà depuis trois siècles, où rE^)agne et l'Italie abattues, n'ont pu lever la tète» depuis cette heure jusqu'à nos jours, c'est-à-dire depuis trois cents ans, l'opinion s'est sans cesse mûrie par la connaissance de l'homme et de ses droits, par la philosophie, puisant des idées morales dans le principe même du christianisme, par des législations plus parfaites, par des mœurs devenues chrétiennes, par la séparation de l'idée de la justice et de la force, par l'approfondissement des livres saints et de leur sens; de telle sorte que, dans quelque parti que ce soit, il n'y a pas aujourd'hui d'esprit sérieux, dénué de préjugés politiques ou de fanatisme religieux, qui ne soit arrivé à admettre la possibilité de la non existence du gouvernement temporel. Restera donc à démontrer l'opportunité, la nécessité et l'urgence.

Arrêtons-nous ici un instant à considérer, pour preuve

de ce qui vient d'être dit, l'état relatif de perfection morale et scientifique, d'influence religieuse de l'Église pendant les trois phases qu'elle a traversées.

1** Sainteté. — C'est l'Église elle-même, dans sa conscience de chrétienne, qui va nous donner la grande leçon.

A partir de saint Pierre jusqu'à saint Félix IV, c'est-àdire de Tan 42 (suivant la chronique d'Eusèbe) à l'an 526, tous les papes, sans exception, sont déclarés saints, et ils forment une série de cinquante-cinq pontifes.

Du sixième siècle à la fin du huitième, quinze pontifes seulement arrivent à «cette gloire suprême du chrétien, et la série se compose de quarante-deux papes, commençant à saint Félix IV, finissant à saint Léon III.

Pour la période suivante, si l'on excepte trois saints dans la première moitié du neuvième siècle, un saint dans le dixième, il faut aller jusqu'au milieu du onzième pour rencontrer un saint Léon IX. Puis, si Ton met à part saint Grégoire VII et deux bienheureux, on traverse le seizième siècle pour trouver saint Pie V. Soixante-seize pontifes séparent saint Léon III de saint Pie V.

Enfin, on n'en découvre plus un seul jusqu'à nos jours, et on compte trente pontifes de Pie V à Pie IX.

Ainsi, jusqu'à la fin du huitième siècle, sur quatre-vingt dix-huit pontifes, soixante-dix sont déclarés saints, et nous voyons le nombre diminuer à mesure qu'on s'approche de l'espoir du gouvernement temporel. Depuis le neu-

vième siècle jusqu'à nos jours, sur cent dix-neuf pontifes six saints et deux bienheureux. N'est-ce pas l'histoire du temporel envahissant et étouffant le spirituel ?

Première époque. Mépris absolu du temporel ; sainteté absolue.

Deuocième époque. Puissance politique convoitée, ambition naissante; cependant le détachement premier se retrouve encore.

Troisième époque. Gouvernement temporel établi ; quelques saints encore au commencement, puis plus rien, ou plutôt le déchaînement d'ambitions démesurées ; à l'apogée du pouvoir, un monstre qu'on évite de nommer, et l'athéisme au cœur de Rome et de l'Italie.

2* Science évangélique. — On sait la profondeur et l'élévation des écrits des Pères des premiers siècles, et comment, après saint Thomas, tout va s'abîmer dans des subtilités qui entraîneront la réforme de la méthode. La terreur qu'inspirait la vraie science, terreur fatalement attachée au despotisme théocratique, fut cause en grande partie de ces mouvements divers et de leurs excès.

3<> Développement de la religion. — En 313, Constantin fait le christianisme religion d'État. Déjà le monde entier a entendu la parole et nous ne comptons que trois siècles depuis le Christ. A la fin du quatrième siècle, les Goths, Bourguignons, Vandales, etc., embrassent le christianisme ; les Francs au cinquième ; les Irlandais et

les Anglo-Saxoos au sixième ; les Allemands au hui^ tième.

Viennent ensuite les Danois, Suédois, Polonais, Russes, Hongrois du neuvième au quinzième siècle; enfin rAmérique.

Mais est-ce l'Église universelle qui accomplit toutes ces dernières conquêtes ? Les églises séparées ont fait plus de chemin qu'elle dans ces contrées, depuis qu'elle a élevé son autel théocratique.

Dès ce moment, en effet, quel tableau nous présente l'histoire de TEglise?

A peine le pouvoir temporel est-il établi, tout échappe au pouvoir spirituel ; l'autocratie grecque se fonde. L'Eglise persiste, le Gallicanisme se fonde. Dans le même temps samt François d'Assises lui donne la grande leçon de pauvreté. Elle persiste, les autocraties allemandes, anglaises s'instituent. Elle persiste, la conscience entière de l'humanité rejette son principe mondain^ et l'Eglise isolée reste sans influence pour garder un pouvoir stérile, au lieu d'inspirer encore le monde et d'assurer sa marche dans l'ordre par la liberté dont le Dieu chrétien a fait Fapanage de l'homme.

Et maintenant que TÉglise, depuis trois siècles, dispute, lambeau par lambeau, sa théocratie , son gouvernement temporel, son absolutisme, tantôt à la philosophie qui la dédaigne, tantôt à la littérature qui la bafoue.

tantôt à ses sujets à qui elle impose l'étranger, tantôt aux rois qui lui enlèvent ses provinces, où l'Église en est-elle enfin venue? Ne songeant plus qu'à protéger son gouvernement et la puissance qui s'y attache, elle a oublié la science ; et cette Église, qui a conservé la science au monde moderne, descend dans la décrépitude de l'ignorance absolutiste. Elle a délaissé le fond pour la forme, Tœuvre de Dieu pour l'œuvre des barbares ; elle se matérialise dans c^tte puissance humaine, comme si le souffle chrétien l'avait abandonnée. Les nations sentent cet état et s'éloignent , et le sens religieux se perd , la grandeur des âmes s'abaisse , le désordre envahit les masses.

Aussi quand des hommes, dont je respecte le caractère, me disent : — vous proposez un système admirablement rationnel (1) à la place d'un système qui est profondément irrationnel, mais nous n'oserions donner le coup à cet édifice que les siècles ont construit; — je leur réponds : — les siècles l'ont construit, mais les siècles l'ont emporté. C'est parce que les siècles l'ont construit, que les siècles ont droit de l'emporter et de le détruire. L'origine temporelle de ce pouvoir temporel montre qu'on peut légalement le défaire, alors qu'au lieu d'une utilité à l'Église il lui est un embarras; alors qu'au lieu d'atti-

(<) C'est leurmot.

rer le respect sur elle, il provoque Téloignement des peuples ; alors qu'au lieu d'être le soutien de la religion, il en est Técroulement. Si la mission divine de l'Église est de droit divin, le pouvoir temporel est de droit carlovingien. Le temps emporte ce que lerfemps a apporté, rien n'est solide dans les formes, cette variété perpétuelle des choses perpétuellement vivantes. Comme un homme change de forme d'enfant à homme fait, d'homme fait à vieillard et cependant est toujours le même homme; ainsi* l'Église sans gouvernement temporel pendant 800 ans, l'Église avec gouvernement temporel accepté durant 700 ans, l'Église avec gouvernement temporel contesté pendant 300 ans, l'Église enfin sans gouvernement temporel comme État définitif, sera toujours la même Église conservant le même dépôt de l'idée de Dieu, le même dépôt du vrai rapport de Thomme et de Dieu , rapport s'opérant parla liberté de l'homme et se réalisant par le culte.

CrfAPITRE III

Que le Gouvernement temporel est la cause de l'affaiblissement de !a Religion

Faut-il, après ce qui vient d'être dit, discuter avec ceux qui croient encore que le gouvernement temporel est . une nécessité ?

S'il est une nécessité au point de vue religieux, il est dogme. Aucun n'ose aller jusque-là; mais ils répètent par habitude, par préjugé, par courte vue, par intérêt personnel ou politique : il est nécessité.

Mais, s'il était nécessité, l'Église n'aurait pas vécu la moitié de sa vie, et les plus beaux temps de sa vie, sans gouvernement temporel ,

S'il était nécessité, il eût été d'institution du Christ, comme l'Église elle-même; or, le Christ pose le principe

de la séparation des droits spirituels et temporels, qui est la contradiction du pouvoir temporel de TEglise ; or , le Christ ne fait pas une allusion morale ou sociale au temporel sans en éloigner ses disciples (1).

Le gouvernement temporel n'esk donc pas une nécessité au point de vue religieux.

En est-il une au point de vue historique et pratique?

Non, puisque l'Eglise, ainsi que je Tai constaté, a vécu la moitié de sa vie et les temps les plus difficiles de sa vie sans gouvernement temporel. On peut donc, à ce point de vue, soutenir qu'il a été convenance, non pas nécessité. Il nous est inutile ici d'examiner cette question, qui ne jugerait que le passé. Il faut nous occuper du présent.

Veut-on dire que le gouvernement temporel est une nécessité politique dans le présent? Alors, qu'on le remarque, c'est surbordonner le principe divin au principe de la convenance politique, puisque le pouvoir temporel n'est pas de dogme.

Mais il faut aller plus loin, et soutenir que, si le gouvernement temporel a eu des causes historiques légitimes, des convenances dans le passé, il est aujourd'hui un empêchement à la vie et à l'action de TEglise.

(0 V. Dogme Social, chap. IX, liv. I«^ Je Tai montré par une longue citaiion des paroles du Chrisl.

En effet, nous sommes dans une époque de force morale et d'opinion, quand le moyen- Age était une époque de force matérielle.

La religion vit de force morale.

Donc, tout ce qui, dans une époque de force morale, détruira la force morale de la religion, détruira la vie de l'Eglise.

Ce qui détruit la force morale, c'est la déconsidération.

Nul gouvernement n'est plus compromis dans l'opinion des peuples que le gouvernement temporel de la papauté, parce qu'il s'appuie sur le principe du droit divin et de la théocratie ; principe insupportable au temps moderne, car il entraîne dans la pratique tous les abus de l'absolutisme.

Il faut donc admettre que le gouvernement temporel et la théocratie sont le^ premiers et les plus grands de tous les obstacles à la force morale de la religion et de l'Eglise, la cause sans cesse provoquante de l'affaiblissement de l'idée religieuse et de son expansion.

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