CHAPITRE V
Causes de Guerre entre l'Ég'lise et les Individus
La guerre est directe de l'Église à la liberté de chacun, et c'est là une des plus grandes causes d'irréligion et de désordre. Nous avons vu comment l'Église, par l'annexion du droit barbare de la force à sa mission divine et à l'idée immobile de Dieu, avait logiquement conclu au principe de l'autorité par droit divin et à l'absolutisme. L'Église, dans la société moderne, conservant toujours ce principe, tend toujours à l'inoculer à l'État. Or, cc^mme aujourd'hui, tant dans les gouvernements constitutionnels que dans les gouvernements basés sur le suffrage universel, c'est toujours le principe de la souverai-
neté nationale, partielle ou totale, qui établit l'État, il suit que le principe du droit divin de l'Église attaque, sans cesse, directement ou indirectement, chaque citoyen dans l'exercice de ses droits ; cette hostilité se sent d'instinct, bien qu'on n'en raisonne pas, et elle établit nécessairement entre l'Église et les Individus une guerre interminable tant que l'Église n'aura pas renoncé à l'absolutisme par droit divin et à son gouvernement temporel qui en est l'appui.
Est-il possible que la conscience moderne renonce au principe de la souveraineté nationale partielle ou totale fondant l'État? Non, et nous en avons des preuves récentes, et qui doivent ouvrir les yeux à tous : l'empereur de Russie, par l'abolition du servage, a supprimé spontanément la possession de l'homme par l'homme, ce premier degré du droit divin. L'Autriche, si long-temps obstinée, et qui avait cette gloire triste, mais encore faite pour flatter l'orgueil, d'être le dernier représentant politique des vieux préjugés, l'Autriche est enfin forcée d'appliquer partiellement chez elle, malgré elle, ce principe nouveau de la souveraineté nationale, et cela au moment suprême de sa lutte pour le principe du droit divin.
De quel côté se tournera donc l'Église pour trouver une réalisation des préjugés de la théocratie ? Ils sont effacés par toute la terre, et ils n'existent plus que dans son cœur.
Qu'elle se réponde donc à cette double question :
La souveraineté nationale a-t -elle vaincu le droit divin? Oui.
Est-il de son devoir d'être en paix avec la conscience moderne? Oui.
Donc, il faut qu'elle reconnaisse le principe de la souveraineté de nation; donc il faut que l'Église soit constituée, dans sa partie humaine, selon un principe analogue au principe de la souveraineté de nation, et non sur un principe nécessairement hostile à cette souveraineté.
On a été poussé par le gouvernement temporel à ne nommer plus que des papes italiens. En conséquence, on a dû conserver dans le conclave une majorité italienne, et en fait les trois quarts des cardinaux sont italiens. 11 y a là pression sur la catholicité entière, il y a cx)terie italienne, non Église universelle. Voyez où entraîne ce seul fait que le pape est chef d'un petit territoire dans une nation. Les chefs de la catholicité sont choisis dans cette seule nation; c'est à peu près de cette façon que les Juifs avaient une famille consacrée qui exerçait le sacerdoce. Les Italiens sont devenus la famille de Lévi du catholicisme. Cette illégalité change le monde entier en ultramontains?
Tant qu'une population, dans la catholicité, et non la catholicité entière, aura le privilège exclusif de fournir les gouvernants de l'Église, il y aura soupçon ou protestation de la conscience générale.
Rétablir l'élection dans l'universalité, tant pour Us
cardinaux que pour les papes, est le moyen d'affranchir rÉglise des préjugés propres à chaque nation, et de lui rendre vraiment sa qualité d'universelle.
Aujourd'hui, coterie italienne liée à une coterie autrichienne, TEglise n'est plus qu'un parti appelant sur elle rbostilité de tous les autres partis, qui ont le droit de Taccuser de faillir à sa mission universeUe^ c'est-i**dir6 catholique.
C'est une cause de guerre spéciale aux Romains contre l'Église que la revendication qu'elle en fait comme serfs de la catholicité. Les Romains se prétendent libres au même chef que les autres hommes, et ils ont raison. On ne peut attacher l'homme à Tesclavage même d'une idée, fût-elle sainte, même d'une religion fût-elle la vraie. Soyez sûrs qu'elle est mensongère, la combinaison qui vous fait violer les droits les plus sacrés des hommes, les commandements et l'esprit des dogmes de votre religion. Faut-il donc une autre preuve de l'impossibilité du gouvernement temporel? Pour soutenir la religion, vous établissez un système qui viole ses commandements.
Vous l'avouez, mais vous dites ; c'est la nécessité. Nécessité factice qui veut dire seulement, qu'aveuglés de préjugés, vous ne savez pas voir les vraiâ moyens d'universaliser cette religion.
Si l'on a revendiqué les Romains, on a revendiqué un droit sur leurs biens, car ils ne sont guère bons, à la papauté, qu'à l'entretenir et la faire vivre. Ainsi depuis dix siècles, ces deux millions et demi d'Italiens paient les papes et les chefs de la catholicité, et la catholicité entière en profite sans en avoir aucune charge. Les dépenses imposées à la papauté, par le gouvernement spirituel du monde catholique, pèsent donc tout entières sur les populations romaines. C'est une injustice aussi crianteque si les dépenses d'entretien des royautés de France et d'Angleterre étaient supportées exclusivement par les populations de Londres et de Paris. Je voudrais que la France vînt dire à Paris, l'Angleterre à Londres : Vous avez toujours le roi parmi vous et toute la grandeur et la richesse qui viennent du roi, nourrissez-le donc lui et ses administrateurs. Mais l'administration fructifie au royaume, mais la personne du roi ou de l'empereur est utile à tout l'empire. Il faut donc que le roi et son administration soient placés en face de la nation entière. Il faut donc, par les mêmes considérations, que le pape soit placé en face de la catholicité entière.
Voit-on maintenant cette injustice que tant d'hommes n'aperçoivent pas, sans doute, qui voudraient, en aveugles, la prolonger indéfiniment. Qu'on sache bien que cette iniquité durera tant que la papauté et le cardinalat vivront d'un gouvernement temporel quel qu'il soit.
L'Eglise, je l'ai dit, est une force morale qui vit par ropinion, et tout ce qui détruira son influence sur Topignion la détruira elle-même.
Que si le gouvernement temporel a pu exercer un prestige dans les âges où il avait des causes historiques, il ne peut plus exercer qu'une influence fatale quand il est déchu dans l'opinion.
L'Église est donc aussi impolitique aujourd'hui à vouloir imposer son gouvernement temporel déchu dans l'opinion, qu'elle a pu être politique autrefois à le garder quand il était accepté par tous.
En guerre avec l'opinion, elle marche de chute en chute ; c'est de l'histoire comme son gouvernement temporel lui-même ; et elle ne retrouvera de force morale que lorsqu'elle sera débarrassée de ce gouvernement qui la discrédite, comme aussi lorsqu'elle aura rejeté toute théocratie qui la met en éternelle suspicion.
Je ne parlerai point d'autres causes de guerre entre les consciences et l'Église, ejles sont encore bien nombreuses, et les causes spirituelles, dont je me tais ici, ne sont pas les moins graves.