CLVI
Or, nous n'avions pour plus près voisin qu'une femme, déjà sur l'âge, dont le mari, pris en contrebandier, après s'être battu contre les douaniers, était, depuis cinq ans et encore pour sept ans, aux galères sur mer. Elle s'appelait la mère Maraude, à cause do l'état de son mari, qu'elle suivait souvent dans ces rapines sur la frontière. Elle vivait seule avec deux chèvres et quelques brebis, qu'elle faisait téter à ses nourrissons, car elle se donnait impudemment à l'hospice pour avoir du lait, quoique ses enfants à elle eussent déjà mis la main au chapeau pour la conscription ; et quand on refusait de lui en donner, elie en achetait des autres et les nourrissait au rabais, pour trois francs par mois. Voilà comment elle gagnait son pain, et aussi en allant marauder, la nuit et le jour, dans les vergers pour voler des poires, des noix ou des sorbes, qu'elle vendait en bas dans les paniers de son âne.
Ah ! c'était bien la plus dure et la plus inhumaine femme que l'on ait jamais connue dans le pays. On disait qu'on ne voudrait pas être seule-
ment son âne on sa rhèvro, car elle battait toutes les créatures du bon Dieu, et surtout les pauvres enfants, pour les empêcher de crier la faim.
Sa maison basse est toute cachée sous un gros rocher qui la domine. On descend du rocher sur le toit et du toit dans la cour. C'est la maison la plus proche de chez nous. Au bout de notre grande bruyère, où le père de mon mari a planté un verger, il y a un gros poirier de poires d'hiver à plein vent, qui laisse tomber ses feuilles la moitié dans notre verger, et la moitié dans la cour de la mère Maraude. C'est un arbre qui a bien deux cents ans de vie, et qui porte les bonnes années plus de quatre paniers d'âne de bonnes poires rouges comme des feuilles de cerisier après la gelée d'automne. Mais, hélas ! nous n'avions guère que le plaisir de les voir fleurir et rougir «-ur l'arbre ; dès qu'elles étaient mûres, la mère Maraude cueillait sa moitié, et, les nuits suivantes, le vent ou les corneilles faisaient si bien, à son dire, qu'il ne restait pas grand fruit de notre côté. Mais nous voyions les feuilles sur le pré, par exemple, comme si le vent et les oiseaux avaient en des frondes et des perches pour battre l'arbre ! Il était bien visible pour nous que la mère Maraude en avait pour eux, et la dépouille de ce malheureux poirier, qui nous donnait toujours l'espérance et rarement un plein chapeau de ses fruits, était chaque année, entre la mère Maraude et nous, le sujet de querelles qui nous rendaient la vie dure et qui nous faisaient dire de mauvaises paroles à cette mauvaise voisine. J'avais toujours peur que Jean ne finît par la battre, et Jean avait toujours peur qu'elle ne finît par mettre le feu à notre pauvre toit de genêts.
CLVir.
Eh bien ! Monsieur, vous ne croiriez pas que ce qui me faisait le plusde peine d'avoir cette méchante voisine si près de nous, qui aimions la paix, ce n'était pas tant de voir le poirier récolté et les autres arbres du verger visités tour à tour la nuit, que d'entendre tout le jour crier les malheureux petits nourrissons qu'elle élevait sur son grenier sans comparaison comme des cabris dans une étable. Leurs gémissements et leurs plaintes me faisaient trembler le cœur dans les flancs. Je ne pouvais travailler ou coudre en joie pendant que je sentais souffrir autour de moi ces innocentes créatures.
GENEVIÈVE. 1 i /
Vous me direz : Qu'est-ce que la mère Maraude et ses nourrissons font h votre racontance ? — Vous allez comprendre pourquoi je vous dis ce détail, et je ne dis pas par médisance. D'ailleurs, la mcr.hante femme est morte, et Dieu veuille lui pardonner hs cris de ses enfants, comme Jean €t moi nous lui pardonnons les poires.
le vous ai dit, Mam'selle Geneviève, que j'étais accouchée d'un beau garçon, mais un peu délicat de peau, pourtant, commemoi, et que la sagefemme étant partie de chez nous pour son village, j'allaitais toute seule mon fruit de trois mois dans notre maison, en attendant mon mari et en me faisant une image de son plaisir. L'enfant profitait que c'était une bénédiction ; on aurait dit que j'avais assez de lait pour en abreuver deux. Je le promenais lu moitié du jour dans le verger, en le faisant sauter dans mes bras tendus et en le recevant sur le sein comme une escarpolette.
Souvent, dans ces promenades à travers le verger, je m'approchais jusque vers le poirier, et j'entendais pleurer de soif ou crier des mouches un joli nouveau petit nourrisson de six mois que la mère 3ïaraudc avait rapporté, il n'y avait pas longtemps, de la ville, soi-disant pour lui donner le sein. La méchante, la menteuse, elle ne lui donnait que le pis de sa chèvre, et encore quand les cabris en avaient de reste !
De plus, elle s'en allait des journées entières en commerce ou en moisson, avec sa serpe ou son âne, sortant le matin, ne rentrant qu'au soleil couché, et laissant, pendant toutes ces heures, le pauvre enfant lié dans son berceau, sur lu palier de sa p#rte, garcfé par le chien et par le cochon. La chèvre avait plus de pitié que la femme. En rentrant des" bruyères, elle venait d'elle-même se placer en travers sur le berceau, pour faire téter le petit humain ; mais, tout le reste du temps, il n'y avait ni femme ni chèvre autour de lui; il dormait ou il criait du fond de la cour comme une complainte qu'on chante seule dans des murs vides. 11 n'y avaitrien de si triste, Monsieur, que ce gémissement continu ctdéeespéré d'une voiv qui pleure dans la nuitd'uiiemaisonsansôlrcentenduQ de personne !
Mais moi, Monsieur, je l'entendais, je l'enten^lais tant et toujours, ce petit enfant, qu'à la fin je n'y pus pas tenir. Je pensai : IMon Dieu ! si c'était le ujion, pourtant, je serais bien aise qu'une voisine, attendrie par sa misère, vînt lui prêter un peu de celait qui lui manque, et quand ce ne serait que lui sourire pour réjouir un peu ses pauvres yeux !
Donc, un jour après midi que la mère Maraude ne devait pas revenir et que le nourrisson pleura t encore plus misérablement que de coutume, je pris mon petit endormi dans mes bras, je m'avançai toute tremblante vers le poirier, je montai sur le rocher d'où l'on voit la cour, et je dfisceûdis sur le palier, les pjeds nus, pour consoler le malheureux liourrisson.
Ah ! le bel enfant que je vis ! Mais tenez, vous pouvez bien le voir luimême, c'est J5a5a'e« que voilà; il 3 bien grandi, mais c'est toujours la même jolie figure de jeune fille et les mêmes cheveux, un peu brunis par la fumée de la colophane du mo^m'en seulement.
Il avait dégagé ses bras pour chasser les mouches qui lui suçaient le peu de sang qui lui restait. Il me les tendit comme pour me demander de les prejidrc. Il sourit à mon petit, il balbutia je ne sais quoi ; on eût dit qu'il cherchait à parler. Cel;) me fendit l'àme en deux. Monsieur. Je déposai le mien sur le pied du berceau ; j'ôtai les bretelles du maillot ; je pris l'enfant dans mes bras, je l'approchai à la source, je jouai avec lui, jet puis, n'y pouvant plus résister, à la peine et au plaisir que son gracieux visage me faisait, je pris ma hardiesse à deux mains, j'ouvris mon fichu et je lui donnai le sein tant qu'il voulut bien. Si vous l'aviez vu, Geueviève, quel transpoi^! quelle joie! qnelle ivresse de ce pet^t alVamé ! quels trépignements de mains, quels piétinements de ces jolis petits pieds nus sur ma poitrine ! Je croyais qu'il allait me boire tout entière. Mais en vraie vérité de Dieu, j'étais si aise de le voir rassasié une fois dans sa vie, que je ne pensais pas à en garder pour le mien. Mais le bon Dieu est le bon Dieu, comme dit Jean; là où il y en a pour un, il y en a pour deux.
Quand il eut télé sa suffisance, je le remis dans son berceau, je le portai sous le poirier à l'ombre avec mon petit, et je restai là jusqu'au soleil couchant à les faire tantôt dormir, tantôt jouer, tantôt téter en-
semble. Après cela, je remis tout sur le palier de la mère Maraude comme je l'avais trouvé, et je m« sauvai à petit bruit dès que j'entendis le grelot de son âne dans le bas du sentier au fond de la ravine.
Ah ! quelle bonne journée j'avais passée et comme ça me fit endormir plus contente ! Ce n'était pas mal, n'est ce pas ? bien que je n'eusse pas le droit d'aller dans la cour et dans l'escalier de la voisine sans sa permission.
— Oh ! non, dit Geneviève, je ne crois pas que ce fût mal.
Eh bien ! ça continua ainsi tous les jours, et deux ou trois fois par jour pendant deux mois. Il fallait voir comme l'enfant profitait! on eût dit qu'il tétait les fées pendant son sommeil.
Quant à moi, ma pauvre Geneviève, il me semblait que j'avais deux enfants au lieu d'un, et que mon cœur se partageait entre celui-là et le mien ! On m'avait bien toujours dit que l'enfant se greffait par la mamelle à la femme étrangère comme le fruit d'un autre arbre se greffe aux branches de nos sauvageons dans notre verger, mais je ne l'avais jamais cru. Ah ! je le crois bien à présent, allez ! Quand je sentais à mon sein la jolie petite bouche rose de ce petit abandonné, qui ne voulait pas plus s'en décoller que l'agneau du sein de sa brebis, quoiqu'on le tire par la patte, et quand je sentais que la douce chaleur de mon corps et du sien se confondait sur mon propre cœur comme pour chauffer un berceau vivant à ce petit malheureux tombé sans nid sur la terre, et quand mon lail faisait un petit ruisseau sur les lèvres, et que je me disais: dette vie qui va couler en lui et grandir avec ses membres d'enfant, c'est pourtant ma vie ; ah ! il s'en fallait de bien peu que je ne regardasse ce nourrisson aussi amicalement que s'il était sorti de mes flancs! Le lait, c'est une parenté, soyez-en sûre, Geneviève, et, quand on a nourri un enfant six semaines ou deux mois, on se sent presque autant sa nière que si on l'a, vait porté neuf mois !
J'éprouvais tout cela pour celui-là, et, quand je me réveillais la nuit et que la bise soufflait dans les branches, ou que l'eau pleurait et grelottait dans le fond de la ravine sous la maison, il me semblait toujours (juu je l'entendais crier et m'appeler. Je co;nptais les heures jusqu'à celle où la mi're Maraude parlait avec son âne pour la plaine, afin d'aller re-
ivoir, caresser, bercer et nourrir son petit.
ïlélas ! c'est ce qui me perdit. J'avais trop d'attachement pour ce pauvre être ; le bon Dieu m'en punit. Je vais vous dire ce que je n'ai jamais dit, cïcepté à la mère Maraude. Elle est morte. Ainsi, je le cacherais encore, si je voulais ; mais j'aime mieux tout vous dire pour me soulager une fois la conscience.
Donc, un jour de printemps, ah! un jour bien malheureux, croyezmoi, Geneviève ! j'étais allée dès le matin jouer avec mes deux petits sur Je rocher garni de mousse, de primevères et de genêts fleuris, qui domine, comme je vous l'ai dit, la cour et le palier de l'escalier de la maison de la mère Maraude. J'avais les jambes pendantes du côté du précipice, mais je n'y faisais pas attention, parce que nous autres qui sommes nés au bord de ces abîmes, comme les fougères qui croissent sur les pentes et qui s'y balancent par leurs racines, nous n'y prenons pas garde tant seulement. J'avais mis les deux enfants ensemble sur mes genoux pour jouer au soleil dans le creux de mon tablier. Ça m'amusait de les regarder faire. Ils s'embrassaient, ils s'enlaçaient, ils se repoussaient, ils s'attiraient, ils se regardaient, ils se riaient l'un à l'autre comme deux chevreaux blancs entre les jambes repliées de la mère, et moi je les agaçais du front et de la bouche et des doigts pour les encourager à jouer.
Voil5 qu'au moment où je ne pensais à rien, celle des chèvres de la mère Maraude qui nourrissait aussi le petit saule tout à coup de la muraille de la cour sur le rocher, comme si elle eût été jalouse qu'on lui prît son nourrisson, et s'élance contre moi les cornes contre mon sein. Je fais un geste pour me garantir le visage avec mes deux mains, mes genoux s'ouvrent sans que j'aie le temps d'y songer, et les deux petits roulent sur mes pieds du rocher, d'abord lentement, lentement comme deux gerbes de foin léger que le vent et la pente entraînent, puis enfin vite, vite, de touffi' d'herbe en touffe d'herbe, de fougère en fou gère
jusqu'au fond de la ravine, où il y avait une large flaque d'eau ! Je nie lève, je jette un cri, je lève les bras au ciel, je penche la tête sur le précipice pour voir au fond, je supplie tous les ançjes du Paradis de faire pousser miraculeusement une épine, une racine, une pierre, pour retenir mes pauvres petits sur la pente avant le bord de l'eau où ils peuvent se noyer! Je me suspends moi-môme par les orteils de mes pieds nus et par les'ongles de mes doigts aux herbes et aux sables, pour glisser au fond avant eux et les retenir avant leur chute! Hélas! c'était trop tard, ma pauvre demoiselle ! J'en entends un dont le corps faille bruit d'une pierre lourde éclaboussant l'eau ; les feuilles m'empêchent de voir lequel. Est-ce le mien? est-ce l'autre? Est-ce le faux? Je m'évanouis dans ce doute affreux, je roule au fond, le froid de l'eau me réveille dans le lit creux du ruisseau, à côté de mon pauvre petit! du mien! entendez-vous ! il ne respirait plus ! il avait été noyé en une minute !
Et l'autre! l'autre que voilà, celui delà mère Maraude, il était devant moi qui me tendait les bras, qui regardait et qui riait, sans jugement, le pauvre innocent, accroché par les jambes à un ïi\ de lierre, comme un oiseau pris à un regepiace parla patte.
Ah ! tenez, Mam'selle Geneviève, dit Luce en cet endroit de son récit, en relevant son tablier de ses deux mains et en s'enveloppant le visage, dispensez-moi devons en dire davantage là-dessus! Mes cris, mes pleurs auraient fendu le rocher pendant tout ce jour-là, si les pierres avaient un cœur. Qu'il vous suffise de savoir que l'enfant de Jean et de moi était mort, et que l'enfant étranger était vivant. Pauvre petit Moïse, retenu par les joncs comme celui de la Bible de Jean !
li fallait bien le nourir puisqu'il vivait et qu'il criait, et qu'il me demandait sa mamelle! Je la lui donnai. Et je l'aimai encore, malgré le malheur dont il avait été cause; mais était-ce sa faute ou la mienne, aussi!
Je fis emporter mon pauvre enfant noyé, par deux enfnnts dos voisins, à la paroisse ; personne que moi n'a jamais su de quoi il était mort ; un enfant de quatre mois, on n'y fait pas plus d'attention dans les
villages de chez nous qu'à une mouche qui tombe de la vitre à la gelée. On l'enterre au cimetière sans savoir seulement son nom.
Je restai seule, seule, seule, avec le iii vide de Jean et le berceau vide de mon enfant à la maison. Ah ! que les jours me paraissaient longs et les nuits sansfm !
Et puis, je me disais : Ce pauvre Jean ! qui croit qu'à son retour, il va trouver son enfant tant désiré pour lui sourire enfin dans r es bras! Que va-t-il dire? Il croira que c'est ma faute! Il ne m'aimera peut-être plus du tout quand il me reverra les mains vides ! Et puis, ce pauvre petit de la mère Maraude, si je cesse de le nourrir je n'aurai plus de lait! il se desséchera de nouveau comme une herbe sans source. Je l'aimais tant après le mien ! comment ferai-je pour me consoler de deux, moi qui ne puis pas me consoler d'un? Et je continuais, malgré mou chagrin, à aller tout le jour, en cachette, allaiter et caresser tristement ce pauvre petit.
Le moment du retour ordinaire de Jean approcha ; il me vint une idée que je ne pouvais plus chasser, comme un mauvaisrêve. Ce rêve finit par s'emparer tellement de moi, que j'en devins folle pour ainsi dire et que je ne pensais plus à autre chose. Enfin celle folie me donna un courage et une hardiesse que je n'avais jamais eus de ma vie pour aucune chose au monde, et que je ne me suis jamais retrouvés depuis. Je résolus de me contenter, coûte que coûte. Voilà comment.
J'allai un soir chez la mère 3iaraude, et je lui dis : « Vendez-moi le » petit, le luien est mort ! J'ai du lait, j'en prendrai soin ; je ne dirai » rien à Jean, il croira que c'est le sien; vous mettez votre doigt sur vos » lèvres ; je recommanderai bien aux enfants qui ont porté le mien en » terre de ne rien dire à Jean. La paroisse est loin, le curé est mort. » Personne ne viendra lui parler de son enfant mort, et si jamais on » lui eu parle un jour, ce sera trop tard, Usera apprivoisé au petit, il ne » voudra pas plus que moi s'en désapprivoiser.
>> — Tout ça se peut, dit la voisine, — l'argent fait tout. Que me don-
GENEVTl^VE. 183
» nerez-vous pour mon enfant? et quo mo donnerez-vous pour mon » silence? »
Nous nous assîmes sur le bât do son â:io dans sa cour, pendant qu'elle donnait U!ie poignée de foin voh^ à ses bOies, et le marché fut fait ainsi:
Je lui laissai les six francs par mois de l'hospice avec la layette, comme si elle avait véritablement nourri et vêtu l'enfant trouvé chez elle, et i' fut convenu que je lui prêterais l'enfant pour le montrer aux sœurs de l'hospice toutes les fois qu'on demanderait à s'assurer de son existence ;
Et que pour payer son silence, je lui donnerais tous les ans pour rien tous les fruits du poirier qui croissait au bout de notre verger, près de sa maison, et lui faisait tant d'envie et tant commettre de mauvaises actions pour s'en approprier les poires ; et que cela durerait tout le temps qu'elle ne dirait rien à Jean ni aux autres de notre arrangement.
Le marché fait, je lui donnai des arrhes et j'emportai l'enfant tout nu en lui laissant le berceau et la layette. Je sentais bien que je faisais mal, et pourtant j'étais plus contente en m'en allant que si j'avais déterré tui trésor. Je n'aurais jamais cru que du bien fît tant de plaisir! C'est atissi (|ue je pensais à la douleur que cela allait épargner à mon cher Jean !
Tout se papsa comme j'avais pensé. Jean, à son retour, mo toyant ce bel enfant au sein, ne se doula seulement de rien, et il aima ce petit comme il aurait aimé le sien. La tête a des yeux, voyez-vous, Geneviève, mais le cœur n'en a pas. il aime ce qui se laisse aimer, sans demander le nom ni l'extrait de baptême. Cela a duré comme cela neuf ans. Le bon Dieu ne m'a pas donné d'autre enfant. Mon mari a appris son état à Bastien, et il a commencé, depuis un an, à Je conduire avec lui pour allumer sa forge entre deux pierres et pour mener le soufflet.
Maintenant, que vuuliez-vousquejelisse, quand j'ai vu que le pauvre Jean s'y trompait jusqu'à l'articlede la mort, et qu'il allait déshériter ses vrais parents en donnant sa maison et sa broui^saille à un étranger? Il fallait bien avouer ou aller un jour devant Dieu comme une voleuse du bien d'aulrui ! Ohçà, non ! Tromper le cœur d'un homme pour son bien, oui; mais volera tout jamais l'avoir d'une pauvre famille, non. Qu'aiiriez-vous fait à nui place, Mam'selle Geneviève?
— Oli ! moi, dit Geneviève en regardant l'enfant, j'aurais fait comme vous ! Je le sens, j'aurais volé l'enfant, maisj'aurais rendu l'héritage !
Mais il ne s'agit pas de cela, continua Geneviève en parlant bas à Lnce et en l'emmenant à l'écart dans la chambre ; si ou vous disait à qui est véritablement le petit, le rendriez-vous comme vous avez rendu le bien à la famille de Jean ?
— Ah ! dame ! dit Luce en levant les bras au ciel, je le voudrais bien, mais je ne serais pas maîtresse. On rend l'enfant à qui il appartient, mais on ne peulpas rendre son cœur.
Geneviève, toujours tourmentée de l'idée d'approfondir le mystère de l'origine du petit et de retrouver dans Bastien le fils de Josette, emmena Luce à l'écart dans la cour, s'assit avec elle sur la dernière marche de l'escalier, demanda à l'enfant les cheveux et les signes de reconnaissance qu'il portait attachés à son cou dans l'élui de fer-blanc, les plaça sur les genoux de Luce, et, la priant de bien l'écouter, elle lui raconta pendant plus de deux heures son histoire et celle de sa sœur, s'efforçant, autant qu'il m'était permis de le comprendre par les gestes des deux femmes, de convaincre Luce des droits qu'elle avait par la parenté à la possession de l'enfant. Luce ne répondait rien ; elle paraissait à la fois convaincue et attérée par les raisons de Geneviève. Enfin, les deux femmes se relevèrent pour remonter, avec cette attitude de réflexions indécises et ce pas qui avance et recule, témoignage certain d'un entretien qui a tout agité dans deux âmes et rien conclu.
CLXvir.
J'avais suivi de l'œil, moitié par désœuvrement, moitié par intérêt de rœur, l'entretien des deux femmes dans la cour. Assis dans ma chambre auprès delà fenêtre, je lisais et je regardais tour à tour ce qui se passait en bas. Ce drame se nouait plus fortement d'heure en heure. Luce jetait des regards à la dérobée sur l'enfant comme sur un bien qu'on ne possède déjà plus avec sécurité.
De nouveaux arrivants allaient compliquer ce petit drame entre ces deux bons cœurs de femme.
Je vis entrer chez moi le médecin, mon ami. Il a\ail la physionomie rayonnante d'un homme qui pressent quelque événement imprévu, et qui jouit d'avance du plai.sir ({u'il vient annoncer.
— Ton malade est sauvé, me dit-il en souriant, mais je crains bien que
i?tEneviï'VF.. \m
sa pauvre jeune femme n'ait à mêler quelques larmes de tristesse aux larmes de joie que lui fait répandre la miraculeuse conservation de son mari, et j'ai bien peur aussi pour les yeux de Geneviève
— Comment donc? lui dis-je étonné.
— Ecoutez, répondit-il en s'asseyant, il y a du nouveau à l'hospice où je vais faire ma visite tous les matins.
La supérieure, femme de la plus tendre vertu et du plus affectueux dévouement pour les malheureux, m'a fait monter après la visite dans le parloir pour m'entretenir d'une exposition mystérieuse d'enfant qui eut lieu il y a environ neuf ans, dont l'administration, barbare et païenne en pareille matière, voulut faire perdre les traces, afin de dépayser la tendresse de la mère illégitime, et que la famille du père cherche aujourd'hui vainement à retrouver. Une sœur de Geneviève, charmante enfant, célèbre ici par sa beauté et par sa mort précoce, est mêlée, dit-elle, à tout ceci. Une dame pieuse, 2gée, étrangère à ce pays, est logée à l'hospice depuis cinq semaines dans un appartement particulier, occupée h faire des recherches sur l'exposition de ce pauvre enfant perdu, à découvrir s'il existe encore et à le revendiquer pour elle au nom du père, jeune militaire, tué à sa première affaire, et qui était son neveu chéri. La supérieure de l'hospice, dont cette dame est l'amie, l'aide mns son enquête charitable et ne néglige aucun soin pour recueillir les témoignages et pour remonter sur toutes les traces de l'enfant. Elle a connu Geneviève pendant l'épidémie qui a désolé nos contrées. Elle a appris par moi que cette charitable servante du curé *^
de Valneige était ici, passant ses jours et ses nuits au chevet d'un montagnard moribond; elle a voulu recueillir les souvenirs et les renseignements secrets qui peuvent aider la dame étrangère à constater l'existence et l'identité du fils de sa sœur. Ces deux femmes vont venir à l'instant ici ; avertissez Geneviève de leur visite et de leurs recherches. C'est un sujet bien délicat pour elle, puisqu'il s'agit à la fois de l'honneur de sa sœur Josette, et de rendre un nom, une famille et une fortune à un enfant auquel cette bonne fille doit s'intéresser.
— Oui, dis-je à mon ami, cet enfant l'intéresse trop en effet, car elle croit l'avoir retrouvé toute seule dans l'enfant de Luce que vous voyez là, jouant dans la cour avec mon chien de chasse, et dont vous avez admiré la figure et la sensibilité tocs les jours auprès du lit du pauvre tnagnien. Je vais préparer Geneviève à cette visite.
Et je sortis.
ISO LES FOl'ERS DU PEUPLE.
CLXVIIT.
En entrant dans la chambre du malade, je trouvai la supérieure, l'étrangère, Geneviève et Luce dans un entretien déjà fiévreux, qui révélait par l'émotion des visages et par l'accent des pariJes les sentiments divers dont chacune d'elles était agitée. J 'écoutais sans me mêler h la conversation, si ce n'est quand j'étais interpellé par un regard suppliant de Geneviève.
— Maisenfln, Madame, disait Geneviève h la dame étrangère, femme âgée, infirme, et dont le costume annonçait un rang distingué, comment avez-vous pu avoir connaissance des rapports de votre neveu avec ma sœur, et de la naissance d'un enfant, fruit de leur amour et d'un mariage clandestin ?
— De deux manières, Mademoiselle, répondit l'étrangère avec une grande assurance et une douce dignité : premièrement, par le prêtre léger et coupable qui, ayant prêté témérairement son sacré ministère à une union illégale et cachée, s'en est repenti, en a fait l'aveu en mourant à son évèquc, et l'a prié de faire instruire notre famille de ce fait et de l'existence probable de quelque fruit déshérité de ce mariage ; secondement, par mon pauvre neveu lui-même; avant la fatale affaire où il succomba, il avait eu le pressentiment de ses dangers, et il avait écrit un testament que j'ai l'a, dans mon portefeuille. Il l'avait confié, en cas de mort, à un soldat de son peloton, fiis d'un de nos métayers, et dont la famille habite le même village que nous. Ce soldat, qui ne sait ni lire ni écrire, a attendu son retour dans sa famille pour nous remettre ce papier, dont il ne soupçonnait pas toute l'importance. Cette pièce nous révélait tout. Elle donnait a Josette et à son enfant toute la part d'héritage dont mon neveu pourrait se trouver possesseur à l'heure de son décès. Cette part n'est pas considérable, bien que ses frères et ses sœurs soient morts depuis, car ils ont laissé des enfants; mais enfin, bien que cette part d'héritage ne s'élève qu'à un millier de louis, j'aurais été bien coupable
devant ma conscience et devant Dieu si je n'avais pas cherché tons les moyens de !a restituera la mère et à l'enfant auxquels cette petite fortune était destinée. Et puis, j'ai une certaine fortune moi-même ; j'adorais mon neveu ; il niG serait si doux de le retrouver dans un autre être me rappelant ses traits et me rendant une partie de son cœur. Je ne devais rien négliger et je ne négligerai rien, en effet, pour sauver cet orphelin, s'il existe, de la misère et de l'abandon.
Geneviève, h ces mots, regardant d'un œil significatif la supérieure, comme pour lui dire: Observez ce qui va se passer, se leva de sa chaise, alla sur le palier, prit l'enfant parla raain, et, le menant devant les genoux de l'étrangère, ne lui dit rien, mais appela, comme par hasard, son attention sur ce joli visage, en étudiant la physionomie de la vieille dame.
L'interrogation muette ne fut pas longtemps sans réponse.
— Quel est cet enfant? mon Dieu ! s'écria la bonne dame, quel est cet enfant, Mademoiselle? Je crois revoir l'image de mon neveu quand il avait l'âge de cet innocent !
— C'est le mien, Madame, dit Luce en hésitant, en rougissant et en pfdissant tour à tour comme si elle avait dit un mensonge.
— Oh! oui, c'est le nôtre, dit le malade, comme si, par ce mot, le premier qu'il disait depuis son agonie et depuis l'aveu de Luce, il eût voulu tout à la fois indiquer indirectement à sa femme qu'il lui pardonnait et qu'il adoptait aussi l'enfant.
— Non, non, ne meniez pas, Jean ; ne balbutiez pas, ma pauvre Luce, dit Geneviève; c'est votre enfant par l'amour, oui, mais ce n'est pas votre enfant par la parenté.
Luce se voila le visage de son tablier et ne répondit rien.
— Oui je suis le tien, dit tout bas l'enfant en prenant le tablier de Luce par un pan, et en le rabattant de son front sur ses genoux. Pourquoi donc que tu rougis de moi devant le monde? Est-ce que j'ai fait quelque mal aujourd'hui?
Luce l'eudirassa sans répondre.
Alors, la supérieure, ayant fait monter le jeune médecin, le notaire, le curé de Voiron et le juge de paix, qui étaient prévenus par elli! pour assister à l'éclaircissement qu'elle croyait avoir à demander et à donner
188 J.ïïS FOYERS DU PEUPLE.
seulement devant Geneviève et avec elle, fit asseoir tout le monde sur les lits qui garnissaient la chambre de Jean, et s'asseyant elle-même h côté de la dame étrangère, elle parla ainsi en s'adressant h Geneviève ;
— Ma pauvre Geneviève, il n'y a plus de honte dans le Ciel. Votre ( harmante petite sœur y est avec les anges, auxquels elle ressemblait tant, je n'en doute pas; ainsi, l'heure est venue de dire librement et consciencieusement la vérité sur une faute dont la mort l'a trop punie, et dont vous avez pris l'humiliation dans le pays pour en décharger sa mémoire.
Votre sœur a été unie, il y a neuf ans et quelques mois, par un mariage clandestin, au jeune sous-officier neveu de la dame que voilà.
— Je ne puis plus le nier, dit Geneviève.
— Un enfant est venu de cette union, et, dans l'embarras où vous étiez d'avouer et de légitimer sa naissance, vous l'avez fait déposer, pour être allaité, ù l'hospice, avec l'intention de le retirer secrètement aussitôt que vous le pourriez sans perdre votre sœur de réputation.
Geneviève ne dit rien et baissa la tète en signe de consentement.
La sage-femme qui le portait fut suivie par le commissaire de police et emprisonnée. On enleva au petit les signes de reconnaissance et la boucle de cheveux de sa mère, attachée à son cou. L'administration, plus sévère et plus cruelle que la religion, nous avait ordonné, quand nous recevrions des enfants au tour, de détruire ces signes pour intimider les mères coupables en leur ôtant tout espoir de retrouver jamais leur fruit, et en confondant tous ces pauvres orphelins dans le même troupeau, comme des enfants trouvés où personne ne pût reconnaître le sien. C'est triste à dire, et c'est pourtant vrai, Messieurs, dit-elle en regardant les magistrats et le médecin.
Mais la charité des femmes a toujours transgressé, tant qu'elle a pu, la loi. Quand la loi des hommes est contraire à la loi de la nature et de Dieu, on est coupable de lui obéir. J'ai pris sur ma conscience de ne jamais obéir à celle-là.
— Oh! quel bonheur ! s'écria à demi-voix Geneviève, en joignant les mains.
— Le commis.saire me remit en secret les cheveux et les autres signes
de reconnaissance qu'il avait enlevés à la sage-femme. Je les glissai, par un pieux subterfuge, entre deux doubles de toile, dans la layette du pauvre abandonné, et quand sa première nourrice vint le prendre, je lui indiquai de l'œil et du doigt la place où j'avais cousu cet extrait de naissance, invisible aux administrateurs, afin qu'elle le décousît plus tard et qu'elle en fît à tout hasard le témoin inséparable de son nourrisson.
A ces mots, Geneviève s'élança d'un bond sur le groupe, où Luce et le petit se tenaient tout tremblants auprès du lit du malade, et ouvrant de ses mains promptes comme la pensée le gilet et la chemise de l'enfant, qui pleurait et qui se défendait de cette violence de tendresse, elle en arracha la boîte de fer-blanc, le papier et la boucle blonde des cheveux de Josette :
— Est-ce cela. Madame? oh! de grâc3 ! dites, dites, est-ce cela ? s'écria-t-elle, en étalant la tresse sur les genoux et sous les yeux de la supérieure.
— C'est cela, ma fdle, dit solennellement la rehgieuse. Que Dieu soit loué, chère amie ! dit-elle aussitôt, en reprenant la boucle de cheveux des mains de Geneviève et en la donnant h la dame étrangère; tenez, voilà qui désormais est à vous ; c'est votre titre de propriété de cet orphelin.
Geneviève resta les bras pendants et les mains vides, consternée d'avoir ainsi, à soninsu, travaillé pour une autre, et de perdre la possession de l'enfant, qu'elle se croyait enfin acquise à jamais.
Luce était pâle et immobile comme le marbre d'une Niobé sauvage.
Jean se cachait la tète sous sa couverture.
— Vous allez donc nous reprendre mon enfant! dit enfin la malheureuse Luce, en recouvrant la parole et en serrant Bastien sur ses genoux. L^enfantse pendait à son cou, et jetait de cet asile un regard de colère et d'effroi à la supérieure, à Geneviève, à l'étrangère et aux assisiants.
— Vous le voyez, il n'est pas à vous, dit sévèrement le juge de paix.
— Il n'est pas à moi ! s'écria Luce en se levant comme par un ressort mécanique et en élevant le petit dans ses bras, comme pour prendre Dieu à témoin de la violence que ce rapt allait faire aux droits qu'elle se sentait dans le cœur ; il n'est pas à moi ! qu'il me rende donc le mien.
que j'ai perdu pour l'amour de celui-là! le lait dont je l'ai nourri, les pleurs de mes yeux, dont je l'ai arrosé dans ses maladies ; le sang de mon cœur, qui a passé dans le sien ! et essayez donc voir de lui ôter aussi son cœur à lui de sa poitrine, pour qu'il me le reprenne, s'il peut ! et qu'il le rende à celle-là, et à celle-là, ajouta-t-elle avec un air et un accent de mépris, en jetant un coup d'œil devenu presque farouche sur Geneviève et sur la dame étrangère.
— Oui, dit Bastien en montrant les poiûgs et en répétant les mots de sa mère : essayez voir de me prendre mon cœur, qui est à Luce et Jean pour le donner à celles-là. Non, non, non, pas même à toi, Geneviève» quoique tu sois si bonne, et que tu aies guéri mon père.
Geneviève se sentit atteinte au cœur. La vieille dame parut surprise et déconcertée, la supérieure embarrassée. Les hommes et la religieuse pchangèrenl entre eux des regards d'élonnement,' comme pour se dire : «Nous avions compté sans la nature ! » ^ .^ ^
— Mais, mes braves gens, dit enfin la vieille dame, et toi, mon enfant, vous ne pouvez pas vous obstiner ainsi à refuser à la famille et à la tante du père naturel de cet orphelin ce qui leur appartient par la société et par la loi.
— El par la nature aussi, dit Geneviève en pensant à elle-même.
— Non, reprit la supérieure, vous ne le pouvez pas, ma pauvre femme. Je suis là obligée en conscience d'être témoin contre vous. L'enfant est bien le fds du sous-officier qui l'a reconnu par testament et de la sœur de Geneviève, qui a les mômes droits sur sa possession, puisque c'est son sang et qu'il lui a coûté tant d'années de honte imméritée et de peines !
Geneviève regarda la supérieure avec un regard de reconnaissance plein d'espoir.
— Il est aux parents du père, dit le juge de paix. Vous n'avez qu'à parler. Madame; vous n'avez qu'à produire à Grenoble le testament de votre neveu et le témoignage de madame la supérieure, et l'enfant vous sera remis sans contestation par la justice.
— Et vous appelez cela de la justice! dit Luce en s'élançant vers la porte comme pour emporter et pour aller cacher son nourrisson...
Ou la retint.
GENEVIÈVE. m
— Je ne suis pas venue de si loin pour réparer un mai par un autre, dit tristement la vieille dame. Je n'emploierai certainement pas la main de la justice pour arraclier le fruit greffé de l'arbre auquel il s'est identifié depuis huit ans. Je ne déchirerai pas trois ou quatre cœurs pour consoler et guérir le mien.
— Que faire? dit la supérieure.
— Que faire? dit Geneviève.
— Que faire? dit la vieille dame.
— Laissez faire la loi ! dit le juge de paix.
— Laissez faire la nature ! m'écriai-je tout ému et tout atlcndri, Luce se jeta à mes genoux et me jeta l'enfant dans les bras, C(nume
sij'avais été une main offerte du bord aune mère tendant un fils à sauver du fond d'un torrent débordé.
Je le déposai à terre devant Geneviève, qui se baissa pour l'embrasser, et je dis à la vieille dame :
— La loi vous le donne, Madame ; la nature le donne à Geneviève; mais la tendresse le donne à Luce... Mais lui-même, àquisedonnc-t-il?
— A ma mère, à ma mère, à ma mère Luce! s'écria le pauvre enfant en cherchant à s'échapper de mes mains eî e n tendant ses petits bras à la villageoise.
Geneviève releva le coin de son tablier pour essuyer ses yeux, et dit tout bas en sanglotant à Luce :
— Je vous ai, avec l'aide de Dieu, sauvé votre mari ; je ne veux pas vous prendre votre enfant, je vous le donne.
— Et moi, dit gravement la \ieille dame, je ne veux pas, pour la consolation de mes vieux jours, enlever à cet enfant une si excellente mère. Je vous le donne aussi. Ce que Dieu a placé lui-même est bien placé. Je ne dérangerai pas la Providence.
— O bonté divine ! s'écria Luce en se jetant aux genoux de la supérieure et de son amie avec le petit, si vous me l'aviez repris, je serais morte !.... Et Jean, ajouta-t-elle en regardant son mari, que serail-il devenu sans son apprenti ?
— Et moi donc, dit Geneviève, il aurait donc fallu que vous me prissiez avec lui, car je ne pourrais pas plus m'en séparer à présent que je ne puis me séparer de la pensée de ma pauvre sœur.
Puis elle dit à Luce :
— Vous me prendrez au Gros-Soyer avec vous, n'est-ce pas? Je suis d'un petit appétit, je ne coûte pas cher à nourrir ; je gagnerai bien mon pain avec vous, allez, et je ne vous demanderai jamais d'autres gages que de voir l'cufaut, de lui apprendre à hre et à prier pour sa première mèrc^
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pour la seconde et pour vous, Madame, ajouta-t-elle en prenant tendrement la main de l'étrangère et en la portant à ses lèvres,
— Non, fous n'aurez pas besoin de gages chez la paysanne, ma pau. vre fille, dit la vieille dame à la villageoise, c'est moi qui les payerai.
A ces mots, elle se tourna vers le notaire et vers le juge de paix, et leur dit : Voici un portefeuille qui contient les vingt-quatre mille francs que mon neveu a laissés pour son fils, dans le cas où je parviendrais jamais à constater son existence. J'en donne la jouissance à Luce et à son mari, à la charge de loger, de nourrir et de soigner Geneviève chez eux jusqu'à sa mort, et la propriété à cet enfant après eux. Vous aurez soin d'employer cette somme à l'acquisition de quelques petits domaines, attenant à l'habitation de ces pauvres gens au Gros-Soyer. Jean était magnien, il deviendra laboureur. C'est un état plus sédentaire et plus respecté.
— Oh ! Dieu ! quel bonheur ! dit Luce en se frappant les mains l'une contre l'autre. Jean, mon ami, tu ne me quitteras donc plus pour courir ainsi les chemins! Ah ! que les hivers me paraissaient longs seule dans notre maison sur la montagne ! Nous serons quatre à présent, et nous achèterons la chaumière, le pré et les chàtaigners de la mère Maraude.
— Et le poirier? dit Geneviève en badinant.
— Oh ! c'est vrai, répondit Luce, je n'y pen.sais pas; je l'avais vendu pour cet enfant, et voilà que cet enfant me le rend avec la cour, la maison et le champ qui étaient sous ses branches.
— C'est ainsi que fait le bon Dieu, reprit Geneviève, il vous prend une poire, et il vous rend un panier. Ah I vous me ferez voir l'arbre, n'est-ce pas, Luce? et j'irai ra'asseoir au pied pendant l'été en filant ma quenouille et en gardant vos bètes, ça me fera penser à Josette.
Tout fut fait comme il avait été dit dans cette rencontre. Jean guérit, Geneviève quitta 1 hospice provisoire de Valneige, où on envoya une sœur hospitalière à sa place. La pauvre servante suivit Luce, son mari et l'enfant à la montagne, où elle file encore au pied du poirier, et où je la revois tous les ans quand la chasse me ramène aux montagnes.
DE Lamartine.