‹ La passé, le présent, l'avenir de la RépubliqueChapitre 106 sur 107 · CLI · texte numérisé non relu

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F Un soir, Jean, presque convalescent, dormait d'un sommeil paisible sur son traversin, éclairé d'un rayon du soleil couchant. Je félicitais Geneviève et Luce du miracle obtenu de Dieu et de la nature par leurs prières et par leurs soins. Geneviève ne perdait pas un instant de vue la pensée d'éclairer le mystère déjà à demi découvert de l'enfant. Elte s'assit sur le rebord d'un des lits éloignés du malade, à côté de Luce.

Je m'assis moi-même sur le rebord du troisème grabat, en face des deux femmes. Les yeux de Geneviève me sollicitaient de parler à Luce. Je le compris. J'amenai l'entretien à ce ton grave et attendri d'intimité produite par un bonheur senti en commun. Le bonheur ouvre l'âme, et tout s'échappe par les fentes du cœur avec les larmes douces de la joie.

— Vous n'avez dit qu'un mot l'autre jour devant les témoins, dis-je à Luce, un mot qui vous a bien coûté, nous l'avons vu, pour avouer à votre mari que vous l'aviez trompé sept ans, en lui faisant accroire que cet enfant que vous paraissez tant aimer était le vôtre; mais aujourd'hui que Jean est sauvé et que vous aurez à lui dire tout, à loisir et sans crainte, racontez-nous, à Geneviève et à moi, par quel concours de circonstances et de sentiments, vous qui paraissez si franche et si consciencieuse, vous avez pu être amenée à mentir et à tromper ainsi celui que vous aimez tant.

— Je le veux bien, dit-elle ; je ferai pénitence, par la honte que j'en aurai devant Geneviève, de la faute que j'ai commise.

Geneviève, tous les traits tendus et recueillis par l'attention, écoutait

d'.ivar^ (le toutes ses oreilles, espérant trouver dans le récit la confirmatioiîje ses pressentiments sur l'enfant et quelques preuvesde plus de

son origine.

CLÎI.

Quand j'ai épousé Jean, j'avais seize ans, dit Luce; nous ne savons pas ni l'un ni l'autre quand nous avons commencé à nous courtiser, nous avons été élevés ensemble dans la chaumière de sa mère. Nous étions deux agneaux delà môme étable. Son père était magnicn aussi, il avait gagné sou par sou son petit domaine défriché sur la montagne. Sa mère gagnait sa vie en prenant à l'hospice des nourrissons et en les allaitant pour quatre francs par mois ; après quoi, quand ils avaient l'âge d'aller en champ, e.le les mettait en maîtres et recevait un petit loyer pour leur travail. Je suis moi-même un de ces pauvres enfants abandonnés, nourris et élevés par elle. C'est sans doute ce qui m'a plus tard inspiré ma faute. On aime ceux qui portent le même nom méprisé du monde que nous. Cependant quand je fus grande, la mère de Jean, qui s'était attachée à moi plus qu'aux antres, parce que j'étais plus fine de peau et plus délicate de tempérament, et que je lui avais donné plus de peine, ne voulut passe séparer de moi. Elle me traita tout comme si j'avais été sa propre fille etm'éleva avec Jean, qui avait seulement quatre ans d'âge en avant de moi. On disait aussi que j'étais l'enfant d'une dame de Genève ou de Chambér-y qui ne pouvait pas me reconnaître, mais qui faisait passer secrètement, tous les ans, de petits cadeaux de beau linge et d'habits à ma mère nouiricepour l'engager à avoir un soin plus tendre de moi. Mais je n'en ai jamais su autre chose, si ce n'est que la mère de Jean disait qaelque temps avant sa mort à une voisine qui lui reprochait de m'avoir laissé épousera son fils: « Dites ce que vous voudrez de Luce, allez; si » elle n'a pas d'extrait de naissance du maire, elle en a un fameux du » bon Dieu, allez ! S'il y a de la honte dans ce mariage, elle n'est pas pour « mon garçon . »

CUTI.

Donc, j'aimais Jean sans le savoir, et Jean m'aimait sans s'en douter, et la mère le voyait bien, elle; et voilà qu'un jour elle nous dit : Vous vous aimez? — Tiens! que nous dîmes tous deux eu rougissant, c'est

donc vrai pourlant ? — Eh bien ! dit la mère, il faut vous épouser. Nous fûmes bien aises, bien aises, car nous nous aimions véritablement depuis l'âge de douze ans, sans connaître comment ça s'appelait, et nous nous mariâmes pour rester, lui et moi. tout seuls et toute la vie avec la mère deJean, qui n'avait plus ni mari, ni enfanlsà la maison.

Jean s'en allait l'hiver et revenait l'été. Je soignais sa mère et les vaches en son absence. Nous étions bien heureuses quand il remontait des plaines. Nous fûmes longtemps sans avoir d'enfants. Enfin, au bout de trois ans et demi, et unan seulement après la mort de sa mère, je devins enceinte. Jean fit venir et me laissa à la maison une sage-femme de bien loin pour me délivrer en son absence. J'accouchai pendant que mon mari était à faire son tour de Savoie. Ah ! le bel enfant que je nourrissais toute seule à la maison quand la sage-femme fut partie, et comme je me faisais fête de le montrer à Jean qui désirait tant un garçon, pour l'aider dans son état, et pour aller rapiécer à sa place quand il voudrait ne plus me quitter au domaine !

GLV.

Il faut vous dire, Monsieur, que le domaine que nous appelons le Gros-Soyer ( c'est un arbre qui a de la moelle dans le bois, et avec lequel les enfants font des sifflets), que le domaine du Gros-Soyer est situé bien haut, bien haut et bien loin de toute paroisse. La maison est toute seule, sur le bord d'une large ravine au fond de laquelle coule une gouttière qu'on voit briller çà et là, à travers lesfeuillagesqui la couvrent. Des sapins, des hêtres, des houx et des érables poussent sur les deux côtés de la ravine, et leurs têtes montent jusque dehors, pour chercher la respiration et le soleil. Notre toit de genêts est à demi caché par ces branches, excepté du côté du matin, où il y a une petite cour, avec une galerie en bois et un escalier en pierres brutes qui mène à la chambre. De ce côté, on voit le soleil jusqu'à midi, pendant que les oiseaux chantent, sifflent dans l'ombre des arbres sur le derrière de la maison. C'est

comme un nid, quoi! Aussi lesvoisins, quand j'étais petite, m'appelaient la bergeronnette.

Quand je dis les voisins, Monsieur, je veux dire ceux qui dépendent des hameaux épars du Gros-Soycr, et qui habitent la même montagne. Tous ces hameaux ne se composent que de sept à huit masures, bien loin les unes des autres et qui ressemblent plus à des huttes de bûcherons qu'à de vraies maisons. Elles sont habitées par de pauvres gens qui montent des paroisses d'en- bas, quand ils n'ont aucun héritage et qu'ils viennent défricher un coin de sable et bâtir une grange et une maison avec ley pierres grises et non taillées qu'ils tirent des champs en les rompant de la pioche. Les hommes vont les étés moissonner dans les plaines, rauton)ne vendanger pour les vignerons, l'hiver se louer pour battre le blé engrange; quelques-uns savent ressemeler les souliers, d'autres sont contrebandiers entre Savoie et France, d'autres, comme mon mari, vont étamer les cuillières de fer et rapiécer les assiettes cassées avec des brides de fil de fer. Les femmes restent quasi toute l'année seules à la maison ou aux champs. Elles ont toutes un nourrisson de l'hospice parcii que ça les aide à vivre et qu'on dit que l'air est sain dans les bruyères ot dans les genêts.

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