CHAPITRE V
Il y a en France un autre grand et respectable .parti, élément politique caressé et subordonné sous les monarchies, élément politique libre , égal aux autres, actif et puissant sous les républiques par son poids dans le suffrage universel : c'est le parti religieux. J'ai tort de dire par/t, je devrais dire simplement conscience; car toute la force d'une foi et toute son action dans un pays qui professe la hberté des cultes devraient être confinées dans la conscience. Je
dis parti pour me servir des termes en usage, et parce que, en effet, depuis quelques années , certains hommes, selon moi mal inspirés, ont essayé de constituer la conscience de leurs coreligionnaires en parti politique, d'appuyer le levier de Dieu sur les institutions humaines, et de placer l'autel sur le budget.
S II
CcUe opinion se divise donc en deux partis trèsdistincts.
L'un est le parti purement religieux, qui croit et qui sent comme vous et moi que les gouvernements ne sont que le mécanisme du mode d'existence des peuj)les, mais que l'àme est dans les religions; que bien croire, bien adorer et bien servir Dieu chacun selon sa foi, sa raison, sa conscience, est la suprême lin et la plus haute dignité de l'espèce humaine; que la perfection desinstilutions politiques est d'être pour ainsi dire une religion en action, une conscience collective en lois, une morale universelle, une profession de foi nationale à l'existence, à la providence, à la souveraineté de Dieu, et aux devoirs qui découlent de cette notion j^énérale de la vérité incréée. La République est bonne à ce parti en ne soutenant, au nom de l'Etat, aucun des cultes individuels qui prétendent au monopole de l'idée religieuse ou à la propriété exclusive de la vérité; mais en assurant à chaque communion la liberté, l'inviolabilité, le res-
se LE CONSEILLER DU PEUPLE.
pect et la faveur du gouvernement pour tout ce qui élève et sanctifie riiumanité enlaplaçant en présence de Dieu.
L'immense majorité du parti religieux catholique entend ainsi, et seulement ainsi, le rôle du gouvernement dans les consciences, le rôle du pouvoir protecteur, rôle de la sentinelle à la porte de tous les temples, pour empêcher qu'on ne les profane, qu'on ne les viole, qu'on ne les corrompe, mais n'y entrant pas lui-même, ou n'y entrant que comme lidèle, nullement comme gouvernement.
A ce titre, qu'est-ce que demande le parti religieux catholique? Liberté, impartialité, inviolabilité! La République lui en promet et lui en assure plus qu'aucune autre forme de gouvernement; la République lui donne en outre , en se retirant davantac^e de toute intervention directe et simoniaque dans les cultes, plus d'indépendance, de dignité, de droit naturel à l'association pour propager sa foi ; la République enfin l'achemine inévitablement et prochainement à cet état vrai des consciences, réalisé déjà dans tantde démocratiesreligieuses où l'association des consciences pour l'exercice, la propagation, l'entretien de leur culte, est le seul concordat du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel.
Ce grand et saint parti des consciences religieuses n'est donc antipathique en rien à la démocratie et à la
vraie république. Au contraire, il est la démocratie même par sa morale et par sa fraternité surnaturelle ; il est la république même par sa liberté des enfants de Dieu ; il est le socialisme même par les vertus qui pallient les vices, qui défendent les crimes, qui corrigent les égoïsmes, qui tempèrent les abus inséparables de toute société. Un peuple libre ne peut se gouverner que par sa conscience. Ce parti est la conscience de la République. Liberté donc! association! inviolabibté ! respect et faveur morale à ce parti; mais séparation graduelle et logique de l'Eglise et de l'État.