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Maintenant examinons quelles furent les effets de la France républicaine à l'étranger^ et en trois mois et demi. Les voici :
La Sicile se détacha du royaume de Naples et réclama son indépendance victorieusement.
Le royaume de Naples fit sa révolution, non républicaine, mais constitutionnelle.
La Toscane l'imita, et s'affranchit, non de ses rap~ ports antiques de famille régnante, mais de sa vassalité intérieure sous le despotisme autrichien.
Le Piémont reçut une constitution libérale et entraîna son roi à une guerre italienne, guerre téméraire et intempestive pour le Piémont, très-opportune et très-utile pour la France, qui cependant ne l'encouragea en rien, contre l'Autriche.
Milan et Venise se soulevèrent et combattirent, Milan avec héroïsme d'abord, avec hésitation ensuite, Venise avec héroïsme et constance, pour se démembrer de l'empire et se rattacher à un centre italien.
Rome, remuée depuis 1847 parle pape lui-même, reconquit sa nationalité sur le sacerdoce, abusa de sa constitution, toléra l'anarchie, subit la flétrissure d'un assassinat impuni et honoré dans ses rues, donna l'assaut au palais de son pontife et de son souverain constitutionnel, et se proclama prématurément et impolitiquement république, quand sa nature lui conseillait de rester seulement naiionalitc et démo-
cralie constituées, par ménagement pour le catholicisme dont elle est la capitale.
L'Allemagne entière se bouleverse, s'insurge, se constitutionnalise et tente de se fédéraliser sur le principe de Yunile allemande, c'est-à-dire qu'elle ne reconnaîtrait plus d'autre souveraineté que la souveraineté collective de chacun des états dont elle est composée : rcpubhque de nations.
Vienne et Berlin se soulèvent; les souverains se retirent dans des camps.
La Hongrie s'arme, la Belgique conspire, l'esprit des peuples est en ébullition ; le monde peut s'allumer tout entier si la France lui prête un brandon. Dieu seul connaît la profondeur des écluses de sang qui vont se rouvrir.
Deux puissances seules, la Russie et l'Angleterre, sont intactes et non ébranlées : l'une, l'Angleterre, sur la base de sa liberté républicaine quoique royale ; Tautre, la Russie, sur la base de son despotisme militaire, car la Russie est un camp.
La France se refuse avec une probité vertueuse et politique à prêter ce brandon à l'incendie du monde. Malgré les sollicitations, les conspirations et les émeutes des démocrates et des démagogues réfugiés de tous ces pays, qui agitent et qui soulèvent Paris tous les jours, la France reste fidèle au manifeste qu'elle a promulgué. Le rôle d'incendiaire de l'Europe ne convient pas aux modérateurs et aux ministres d'une démocratie d'humanité et de paix. La France laisse chaque nation s'agiter, se calmer, se constituer, se
combiner, se remuer selon le flux et le reflux de sa propre nature, avancer, s'arrêter, reculer ou tomber .dans la carrière de ses révolutions nationales ; elle •croit que la main d'une nation étrangère ne peut ja- ;mais s'immiscer dans les afl'aires intérieures d'un : autre pays, et que la dém.ocratie même ne s'impose -pas.
Ce respect de la France pour les révolutions qui font explosion autour de la sienne impose le même irespectà la Russie et à l'Angleterre. Ces deux puissances assistent d'abord comme la France à ces oscillations de l'esprit de l'Allemagne sans s'y mêler. ■ Ce qui est faux périt, ce qui est excessif est réprimé par l'Allemagne elle-même; ce qui est chimérique îs'évanouit, ce qui est mûr, jusle, vrai, triomphe. L'Allemagne enfante des constitutions comme l'Italie, la liberté a fait un pas; elle sait gré à la France do l'avoir respectée dans son sol et dans son indépendance d'esprit germanique.
Voilà notre politique des premiers trois mois de la République , la seule époque dont le compte puisse nous être demandé.
CHAPrmE 11.
Passons en Italie.
Le roi de Sardaigne, sollicité par la Lombardio et par la vieille ambition do sa maison qui convoite la
possession de l'Italie, déclare la guerre à l'Autriche, déjà à demi expulsée de ses états italiens. Le roi de Sardaigne demande itérativement à la République française un mot de consentement ou d'encouragement à cette guerre déjà commencée. Le cabinet français refuse avec une inflexible réserve de probité de dire ce mot. La République veut être aussi irréprochable de provocation à la guerre et d'intrigues à son profit de l'autre côté des Alpes que de l'autre côté du Rhin. Elle ne s'exphque pas, elle ne le doit pas, mais elle prévoit et elle se prépare ; c'est son devoir. Que prévoit-elle.^ et à quoi se prépare-t-elle.^ Suivez-bien encore, car tous nos embarras actuels de Rome viennent de ce que les plans de la Répubhque des trois premiers mois n'ont pas été suivis jusqu'au bout en Piémont. 4
S II
Elle prévoit donc que le roi de Sardaigne aura ou des succès ou des revers éclatants en Lombardie. Dans les deux cas, la France est intéressée à agir; elle crée et elle renforce jusqu'à soixante-deux mille hommes l'armée des Alpes, pour être prête à l'action.
Si le roi de Piémont chasse l'Autriche de la Rasse- Italie et englobe Milan, Venise, Parme Modène, (ïênes, la Toscane même dans ses Etats? la France ne peut souffrir à ses portes la transformation d'une puissance secondaire en première puissance, sans ombrage. Les frontières de ce nouveau royaume
LE CONSEILLER DU PEUPLE. 9i
italien touchent aux portes de Lyon. En s' alliant de nouveau avec l'Autriche, ce royaume italien changerait entièrement l'état défensif de la France. Les Alpes pèseraient le double. La France, dans ce cas, doit prendre ses sûretés en Savoie et à Nice.
Si le roi de Piémont est vaincu et suivi dans ses États, comme cela a eu lieu, par une armée autrichienne victorieuse , si l'Autriche veut eiFacer ce royaume ou le rogner, ou l'enchaîner, ou occuper ses forteresses qui sont aussi indirectement les nôtres.^ La France, par droit de contiguité, et par soin de sa propre sûreté et de sa légitime influence sur un voisin faible et limitrophe, doit descendre en Piémont comme médiation armée !
§ni-
Que se passe-t-il alors? Je vais vous le démontrer, non par de vaines conjectures qui ne prouvent rien, mais par des faits réahsés pendant les quatre premiers mois du premier gouvernement de la République.
§ IV
11 se passe à l'instant ceci : L'armée en déroute du Piémont se reforme derrière l'armée française. L'Italie tout entière sur notre droite se rassure, se sent protégée, appuyée, lève et arme ses contingents; Venise consolide sa résistance. L'armée autrichienne s'arrête pour parlementer en face de la nôtre qui cou-
m LE CONSEILLER DU PETPLE:
vre les frontières du Piémont ; l'Europe tremble dm premier coup de canon qui peut être tiré, elle accourt au quartier général de l'armée française; l'AnglettTre §e jelte avec ses négociateurs entre les deux camps, avec ses vaisseaux à Gènes et dans l'Adriatique. Les conférences s'ouvrent, on traite, on consene et on augmente notre légitime influence sur le Piémont, sur la Toscane, sur Rome, sur Naples ; on obtient pour la Lombardie même et pour Venise des existences politiques constitutionnelles semi-nationales^ prix de leur sang, et qui commencent , sous le patronage collectif de la France et de l'Angleterre, l'émancipation de l'Italie !
Ces résultats signi's, l'armée des Alpes repasse les montagnes, restitue la Savoie et jNice; la République, fière d'elle-même, peut se regarder sans rougir. Elle a grandi moralement. Elle a assuré plus d'indépendance à l'Italie, elle a sauvé à la fois la dignité et la paix. ■
Tel était le plan du premier cabinet républicain ; |es trois quarts de ce plan' étaient accomplis. Le dénouement seul restait à accomplir. Il a été brisé par le canon du 25 juin à Paris, et par la politique différente et peut être forcée des cabinets républicains qui nous ont succédé.
Mais pour que vous ne pensiez pas que ces beaux résultats^ à la fois français, libéraux et pacifiques,
sont un roman diplomatique dont on vous combine les plans et dont on vous arrange les scènes après coup, je vais vous donner des faits qui vous montreront que ce qui vous semble un beau rêve était la plus prochaine et déjà la plus accomplie des réalités.
« Deux fois après ses revers et avant la réunion de 3> l'Assemblée constituante, le 8 mai 1848, le cabinet ï> autrichien nous a fait faire, par ses agent s officiels » à Paris, des ouvertures pour un arrangement des » affaires d'Italie sur les bases suivantes proposées » par TAutriche elle-même au consentement de la y> France : 1" Indépendance complète de la Lombardie y> évacuée par iAuînche, à la condilion que la Lom- » hardie payerait sa dette j 1^ Indépendance adminis- » trative et politique de Venise avec une constitution » propre et spéciale^ mais sous un prince de la muison » dWutriche comme la Toscane. »
On voit que nous étions bien près du but, et certes j'étais loin de l'écarter.
Entin, quelques jours après, et au moment où la fortune des armes tournait déjà évidemment du côté de Radetsky, voici la note que le ministre des affaires étrangères de Vienne faisait présenter à Londres, en réclamant l'intervention de l Angleterre.
« Le royaume Lombarde- Vénitien resterait sous la » souveraineté de l'empereur ; il aurait une adminis- » tralion distincte de celui du reste de l'empire, ad- » minlstration exclusivement nationale dont les bases » seront iixées par les représentants du royaume, sans » aucune intervention du gouvernement impérial. Un
lé LE CONSEILLER DU PEUPLE.
» ministère italien servirait de trait d'union entre les » deux gouvernements. Un archiduc vice-roi serait » placé à la tête de l'administration. Le royaume » supporterait sa part de la dette, et l'armée du » rovaume serait nationale. Nous resfardons l'irj> ruption de la France en Italie comme probable et » prochaine. Si demain les Français passent les Al- » pes et descendent en Ttalie, nous ii irons point à > leur rencontre. S'ils viennent nous chercher, nous » nous retirerons vers nos Alpes, nous n'accepterons » pas de bataille, nous resterons spectateurs^ etc. »
Or, voulez-vous savoir maintenant quelles étaient les dispositions de l'Angleterre relativement à cette mtervention que l'Autriche implorait d'elle, et juger par ces dispositions sila guerre générale devait comme on le dit résulter de notre médiation armée en Piémont ? Voici les paroles contidentielles de l'ambassadeur d'Angleterre à la cour de Vienne, le 5 avril 1848 : o Le gouvernement de la République française aurait y> besoin de la guerre pour se soutenir^- nous souhaitons » que vous ne lui en fournissiez pas l'occasion. y>
Non, le gouvernement de la République n'avait aucun besoin de la guerre pour se soutenir ; l'équilibre lui suffisait, sa sagesse l'avait assuré; sapohtique étrangère , inolfensive aux gouvernements , respectueuse pour les nationalités, servie par la sympathie des peuples en Allemagne, redoutée et appelée
comme médiatrice en Italie, avait conquis cet équilibre. Ces dépêches vous en font foi. Avais-je donc tort de m'écrier, un mois après, à la tribune de l'Assemblée constituante : « La République a relevé en » trois mois et sans guerre les affaires et les influences » légitimes de la France, plus haut que dix batailles ne » les avaient jamais portées, «
Un seul de ses gestes pouvait soulever l'Allemagne ou nationaliser l'îtalie. Ces aveux de l'Autriche et ces s'vpplicalions à l'intervention contre l'ombre seule de l'armée des Alpes, sont de meilleurs témoins que moi, et c'est la conscience de celte vérité, de cette sécurité et de cette grandeur dans la paix dont la France avait en ce moment le sentiment, qui enflait de joie le cœur de la République , et qui rendait le peuple si sage et si souple à gouverner.
§ vn.
L'heure de descendre en Italie sonna quelques heures après les sinistres événements de juin. Un autre gouvernement tenait les rênes, il n'avait plus sans doute la même liberté de ses mouvements, la même disponibihté de nos forces militaires; je l'ai dit deux fois en face de lui ; je ne le condamne pas , je ne le juge pas, je n'ai pas les éléments de ses résolutions; mais l'abandon de notre ligne de politique étrangère et de la mcdialion armée de la Répul)lique française en Piémont, a pu entraîner, de déviation
en déviation, selon moi, fatalement toutes les con-' sé(iuences faibles, fâcheuses, embarrassées, et enfin fausses et déplorables que nous avons aujourd'hui à subir, à traîner, à expier dans l'aiïaire de Rome. Voici comment:
§ viir.
L'Autriche se sentant facilement victorieuse d'un^ seule puissance organisée et militaire qui pouvait peser de quelque poids contre elle en Piémont et en Lombardie, reprit confiance et osa tout. N'ayant à traiter qu'avec une petiJ.c monarchie italienne vaincue, révolutionnée, sans chef et sans roi, par les défaites et par l'abdication de Charles- Albert, elle" revint sur toutes ses concessions et sur toutes ses pensées du mois précédent. L'ombre de la médialion armée delà France n'étant plus là pour la rendre réservée, sage et conciliatrice, elle foula librement sous ses pas la Lombardie, occupa Alexandrie, cette clef de la plaine et des montagnes, et menaça Turin ; un pas de plus, elle pouvait, puisque nous resl ions spectateurs impassibles, occuper Chambéry, le pont de Beauvoisin et le pont du Gard! L'Autriche était en droit, sans doute, de vaincre le Piémont, puisque le- Piémont lui avait le premier déclaré la guerre ; mais' le Piémont, par l'esprit des traités comme par la nature, étant une puissance-limile^ une nation inlermédiaire et destiné, par sa création, à s'interposer, à prévenir le contact entre la France et l'Autriche , la-
France avait le droit d'entrer de son côlc comme médiatrice armée en Piémont. La Restauration ellemême l'avait admis en 1821, dans des cir':onstances toutes semblables, et M. de Chateaubriand, ministre peu révolutionnaire de sa nature , l'avait demandé comme une satisfaction à la sûreté et à la dignité du trône français. Je taisais comme lui ; ce n'était pas trop osé pour la République d'être aussi nationale que la Restauration.
Secondement. L'Italie centrale et méridionale se voyant dénuée de tout appui m^oral et de toute médiation armée parla France, se précipita dans les agitations convulsives et dans les mesures extrêiues que le désespoir inspire aux peuples au bord de leur ruine. La Tosx^ane tomba en démagogie, et Rome, après des assassinats impunis et honorés, et après la fuite de son pontife, se proclama république. C'était son droit, sans doute, mais c'était aussi sa faute capitale dans de telles circonstances, car c'était le défi jeté dans un mot aux puissances galholiques, et jeté pai* une ville trop faible pour soutenir seule un pareil déii.