POLITIQUE GÉNÉRALE
Un événement inattendu, de force majeure, dont personne n'est coupable, dont personne n'est innocent, un trembî^iient soudain de trône a renversé, le 24 février, la monarchie de la branche cadette des Bourbons. Le roi s'est retiré des Tuileries et de la France, la Chambre des députés a disparu dans un immense soulèvement ; la garde nationale s'est unie au peuple; l'armée, sans chef, est demeurée l'arme au bras, attendant la volonté de la nation; la Constitution de 1 830 s'est évanouie dans le sang de la guerre civile , un gouvernement provisoire s'est formé de luimême à riIôtel-de-Ville pour arrêter le sang et pour gouverner l'anarchie ; il a proclamé le régime républicain provisoire, sous la condition de la ratification de ce gouvernement par la représentation nationale nommée par tous les citoyens. L'Assemblée nationale, ainsi convoquée et élue, est arrivée à Paris le 4 mai. Elle a, à l'unanimité, proclamé la République. Les puissances étrangères, rassurées sur les intentions de la République française par les actes et les manifestes du Gouvernement provisoire, ont successivement reconnu le nouveau gouvernement de la France. La paix extérieure a été préservée. L'Assemblée constituante a nommé, pour remplacer le Gou-
vernement provisoire, une commission executive de cinq membres pour gouverner par intérim jusqu'à l'achèvement de la Constitution. Quelques jours après, la partie du peuple nomade, oisif, vagabond et factieux de Paris, mécontent de voir que la représentation légitime de la France venait lui enlever la dictature et l'anarchie^ s'est soulevée à la voix des clubs anarchiques, et a envahi, violé, outragé, dissous pendant quelques moments rAssemblé«. J.es clubs, vainqueurs par surprise, sont allés à l'IIôtel-de- Ville installer un gouvernement de violence et de faction. INous avons marché sur l'Hôtel-de-Ville une heure après, arrêté ce gouvernement insurrectionnel des clubs , étouffé cette seconde révolution dans son germe. Paris tout entier s'est levé à notre voix ; les gardes nationaux des départements voisins sont accourus en armes. L'Assemblée constituante a été vengée et réinstallée avant la nuit. Elle a fait en paix la Constitution.
Le 25 juin, les cent vingt mille liommes des ateliers nationaux, qui avaient été soldés jusque-là par la République pour prévenir la misère de la classe ouvrière pendant la cessation forcée du travail et pour garantir de tout prétexte de dommage les propriétés des citoyens, voyant que le gouvernement allait lesdissoudre et les renvoyer à des ateliers sérieux de travail utile
dans les départements, se sont insurgés sous l'impulsion de quelques clubs démagogiques de Paris. Le gouvernement les a combattus trois jours avec la garde mobile, la garde nationale et l'armée. Beaucoup de sang généreux a été versé par les insurgés ; ils ont été vaincus partout. L'Assembléenationale, trompée, soupçonnant à tort le gouvernement de négligence, de faiblesse, ou môme de complicité avec les révoltés, a destitué les membres de ce gouvernement pendant qu'ils décidaient la victoire par leurs mesures, et pendant que quelques-uns d'entre eux combattaient de leur personne contre les barricades et affrontaient les balles et le poignard des factieux. Les membres du gouvernement, en citoyens dévoués même à l'injustice, résignèrent leurs pouvoirs, sans se plaindre, entre les mains de la souveraineté nationale. Le général Cavaignac, déjà ministre de la guerre sous la commission executive, et qui avait combattu sous ses ordres, fut nommé par l'Assemblée constituante chef du pouvoir exécutif à la place de la commission. Il acheva la victoire de l'ordre et en recueilUt la reconnaissance publique. L'état de siège fut proclamé; dix mille insurgés furent arrêtés et condamnés à la transportation ; tout se calma; la Constitution républicaine fut votée; la nomination du pouvoir exécutif dans la personne d'un président de la République fut remise au peuple. Le peuplC;, le 10 décembre 184-8, nomma Louis- Napoléon Bonaparte président de la Répubhque française.
Le président nomma son premier ministère. Le président avait trois partis à prendre dans le choix de son ministère :
Prendre son ministère dans les rangs des républicains de février et parmi les membres modérés du gouvernement provisoire ;
Prendre ses ministres dans les rangs des hommes de 1850, soupçonnés, par leur situation, de ressentiments naturels contre la révolution qui les avait renversés ;
Enfin , prendre son ministère parmi les hommes libéraux de l'ancienne opposition centre-gauche, qui n'avaient ni intérêt personnel dans la révolution accomplie, ni hostilité contre laRépubhque, mais qui l'avaient adoptée sincèrem.ent et par pur patriotisme, comme la seule forme de gouvernement aujourd'hui propre à encadrer la démocratie et à consolider la société sur la base de la souveraineté inébranlable et de la raison organisée de tous les citoyens. C'est le parti très-sage, selon nous, que prit le président de la RépubUque. Il se plaça, comme il devait le faire, en dehors et au-dessus des partis ; il voulut offrir à tout le monde une République impartiale. Pour une République impartiale il fallait un ministère d'hommes honnêtes, éclairés, fermes, mais neutres entre les partis. Cette pensée était d'un homme
de bien et d'un homme d'Etat. Elle popularisa le chef du gouvernement dans la masse raisonnable du pays et dans l'esprit de l'Europe.
Quelques jours après linstallation du président, des symptômes d'émeute se manifestèrent autour de l'Ast^emblée nationale; les clubs, ce gouvernement convulsif de l'anarchie en France, parurent vouloir, comme au 19 mars, comme au 16 avril, comme au 15 mai, comme au 23 juin, livrer bataille au gouvernement régulier, décim.er la représentation, substituer la souveraineté de l'attroupement à la souveraineté du peuple. La troupe et la garde nationale n'eurent qu'à se lever pour faire disparaître ces rassemblements. L'AssenJùée constituante termina ses travaux et remit ses pouvoirs à l'Assemblée législative.
A peine l'Assemblée législative était-elle installée, que la minorité des républicains d'exagération et de turbulence, s'alliant avec les chefs de sectes socialistes et communistes, suscita de perpétuels orages dans la rej)résentation , demanda la mise en accusation des ministres, puis la mise en accusation du président de la République, puis enfin proféra la menace de l'appel aux armes. Une manifestation populaire qui n'avait sans doute pas les intentions de celle du 13 mai, mais qui avait les mêmes dangers, et qui avait de plus des armes parmi ceux qui la soutenaient dans la
rue, s'organisa au Conservatoire des Arts-et-Métiers, forte de la présence de quelques représentants du peuple, et se mit en marche, parles boulevarts, versl'xAssembîée nationale. Mais les ouvriers et le peuple de Paris virent avec tristesse et dégoût passer cette colonne, dernière manifestation du règne de popularité des clubs anarcliiques. Ils sentirent ce qu'il y avait de témérité et de démence dans cette tentation à la guerre civile. Us l'abandonnèrent à sa propre faiblesse. L'armée, toujours fidèle au véritable peuple, fit son devoir en protégeant l'ordre contre ces retours morlels à la Réjiublique d'une perpétuelle agitation. Un peloton de cavalerie, sans tirer niéme le sabre, dispersa cette révolution en fuite avanl d'avoir combattu. Les chefs, assaillis au Conservatoire des Arts-et-Métiers , s'évadèrent par les issues du jardin. Les mouvements de même nature concertés ou simultanés de quatre ou cinq départements avortèrent avec celui de Paris. Lyon seul eut à dé[)iorer quelques gouttes de sang versé dansl'émeutede-; ouvriers d'un de ses faubourgs. La coalition de la démagogie et des socialistes, grosse de bruit, faible de nombre, s'évanouit dans son impuissance. Les clubs anarcliiques, ces volcans portatifs allumés au souffle de cinq ou six agitateurs par département, etinconipatibles, dans leur anarchie actuelle, avec l'exisk nce d'un gouvernement quelconque en France , fui-ent fermes. L'imagination publique se rassura; le crédit remonta; le travail reprit dans les grands centres manufacturiers du pays. La République, que les terro-
ristes, les anarchistes, les clubistes et les socialistes radicaux dépopularisaient partout parleurs menaces, par leurs vociférations^ par leurs systèmes^ par leurs violences, regagna par le rétablissement gradué de l'ordre tout ce qu'elle avait perdu dans les esprits par les folies, par les tyrannies et par les excès de ses faux amis. Dès qu'on ne vit plus la démagogie, on reconnut et on aima la République.
Cependant on ne régularise pas en un jour une immense révolution. L'organisation de la démocratie est l'œuvre continue et successive d'un siècle. Comprenons bien quelle est la nature de république que la France de 1848 veut instituer en rapport avec sa nature, ses pensées et ses intérêts actuels.