‹ La passé, le présent, l'avenir de la RépubliqueChapitre 3 sur 107 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

DES DIFFÉRENCES ESSENTIELLES ENTRE LA RÉPUBLIQUE DE 1793 ET LA RÉPUBLIQUE DE 1818.

§ler.

L'habitude des hommes peu éclairés et peu versés dans l'étude de l'histoire, c'est de confondre dans un môme mot des choses totalement différentes. Ainsi^ comme le mot de répubhque est adopté depuis des siècles pour exprimer un gouvernement dans lequel le peuple ou bien une portion du peuple se gouverne lui-même sans roi, aiin de rester perpé-

tuellement maître de modifier son gouvernement et ses lois, nous avons adopté, en 1848, comme tout le monde, le mot de république, pour détinir notre nouveau gouvernement.

Qu'en est-il résulté? deux inconvénients qu'il importe de signaler et de corriger dès le début.

Le premier de ces inconvénients, c'est que les anarchistes , et il y en a toujours une certaine quantité dans la masse, dans le fond, dans la lie d'un peuple, se souvenant que la première République avait commis des excès et des crimes, ont cru que l'ère des excès, des proscriptions et des crimes se rouvrait devant eux. Ils sont sortis, en conséquence, de leurs repaires; ils se sont manifestés dans certains clubs, et ils ont dit : La République, c'est notre règne !

Le second de ces inconvénients, c'est que les bons citoyens, intimidés "par les souvenirs des violences, des oppressions, des confiscations, des émigrations, des captivités , des proscriptions et des assassinats juridiques de 1795, en entendant proclamer le gouvernement républicain , ont cru entendre proclamer le gouvernement de la spoliation, de la terreur et de la guillotine, et voir se lever sur eux et sur leurs enfants le fantôme d'une autre Convention.

De là, audace dans les uns, effroi dans les îiutres, suspension momentanée de mouvement dans la nation. Pour revenir de ces deux préjugés, une minute de réflexion suffit aux hommes d'État , un an à un peuple. Rétïéchissez donc.

La république en 1792 et 1795 n'était pas un gouvernement ; c'était une révolution, un écroulement complet d une société fmie, une bataille à mort entre un ordre de clicses qui voulait naître et un ordre de choses qui ne voulait pas mourir; tout le vieux m.onde féodal . despotique , aristocratique, sacerdotal, qui s'engloutissait devant le nouveau monde national et plébéien dans le sens large de ce mol, 11 y avait une royauté qui ne voulait pas céder son titre soi-disant divin à la propriété de la nation, une église temporelle qui ne voulait pas céder sa domination exclusive de ]a conscience du genre humain, et rimn^ense apanage de terres, de dîmes, de propriétés retirées de la circulation et du patrimoine commun des familles pour doter à perpétuité une idée immuable dans un cleri2:é urooriétaire. Il y avait une cour qui ne voulait pas céder l'administration aux provinces, une noblesse qui ne voulait pas céder l'égalité de droits, de rang, de représentation au tiers e'iat, c'est-à-dire à la bourgeoisie; des castes, des ordres, des corporations, des privilèges, des exemptions d'impôts et de service militaire, des monopoles du commandement de l'armée et de la marine par les seuls gentilshommes, des magistratures qui se vendaient à l'encan, des droits de rendre la justice qui s'achetaient comme un commerce et qui se trans-

mettaieni'comme un héritage. Rien de tout cela ne voulait consentir à s'exproprier au profit de la nation, du trône, des dignités, des abus, des immunités consacrées par le temps, des droits, des monopoles, des iniquités passées en habitude , des féodalités , des abbayes, des dîmes ecclésiastiques, des rangs, des castes, des privilèges. Il y avait à côté, sur le même sol, sous le même soleil, avec les mêmes lumières et les mêmes droits naturels, un peuple de 24 millions d'hommes expropriés, relégués, bannis de leur souveraineté^ de leur liberté, de leur égalité, de leur propriété, de leur titre de citoyens^ de leurs dignités morales, de leur indépendance de conscience dans le culte, de leur volonté représentée par le gouvernement, voulant reconquérir tout cela, et soulevés parle plus irrésistible des soulèvements, le soulèvement de la justice et des droits dans Fume contre l'ordre de choses qui leur enlevait leur part d'humanité^ de nationalité, de cité.

De là, vous le comprenez, une lutte inévitable et terrible; les uns voulant trop retenir, les autres voulant toutarracher. Entre les combattants, un roi bon, honnête, juste, mais tiraillé tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, faible danslesconcessions, faible dans les résistances, arbitre d'abord^ puis bientôt accusé d'être un arbitre partial, suspect aux deux partis, compromis par les émigrés et par sa famille, renversé de son trône, conduit au supplice, martyrisé pour sa vertu. Son sang trace un abîme entre les rois de l'Europe et la France; la guerre étrangère se déclare ; elle devient

guerre civile par la présence des émigrés et des princes français, qui reviennent comme Coriolan envahir leur patrie ; la guerre de religion s'y môle dans la Vendée, quand la révolution devient persécutrice à son tour; la France est en feu, les partis s'accusent de trahison les uns les autres. Dans cette confusion générale de trois ou quatre conflagrations, les hommes de tyrannie et de sang s'emparent tour àtour du gouvernement et installent la République sur un échafaud; elle tombe avec eux dans le sang qu'elle a répandu et dans l'horreur du peuple. Voilà la première République ou plutôt voilà l'horrible boucherie de choses et d'hommes que l'on a appelée de ce nom, et qui a calomnié pour longtemps dans l'imagination de l'Europe le mot de république !

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