LÀ FORTUNE PUBLIQUE
S II-
Décomposons-la.
La fortune publique de la France se compose de la masse de toutes les fortunes privées immobilières ou mobihères, territoriales ou industrielles, commerciales ou autres, appartenant à l'Etat, d'abord, puis à tous les individus qui vivent ou possèdent en France ou dans ses colonies.
Évaluer la masse de cette fortune publique exacte-
ment est impossible ; c'est le capital national ; c'est un capital qui change, qui se modifie, qui s'accroît ou qui diminue selon que la population du pays diminue ou s'accroît de nombre ; selon que celte population défriche, plante, sème, moissonne, bâtit, trafique plus ou moins; selon que des industries nouvelles donnent plus ou moins de valeur au sol, aux n:îines, aux bois, aux houilles, aux éléments des manufactures nationales; selon que les saisons, ces finances de Dieu, secondent plus ou moins le travail de Fhomme et rendent l'année prodigue ou avare de récoltes ou de moissons ; selon que le nuiuéraire, qui ncst que la représentation de la valeur des denrées, est plus ou moins abondant et plus ou moins actif dans la circulation; selon que la lettre de cliange, les effets à terme entre particuliers, numéraire de convention et de 'papier, est plus ou moins multiplié entre les citoj^ens; selon, enfin, que le crédit ^ ce numéraire ill:mité, insj)ire plus ou moins de confiance à tous dans chacun et à chacun dans tous.
Tout cela influe séparément ou- à la fois sur l'évaluation du capital national.
Quand l'argent est rare ou caché par la peur, l'hectare de terre ou la maison qui valaient dix mille francs, je suppose, n'en valent plus que cinq mille, car les choses ne valent, au fond, que ce qu'on en donne; par conséquent, si la France, en hectares et en maisons, valait deux cents miUiards, la France ne • vaut plus que cent; si la France, qui a produit l'année dernière vingt milliards en récoltes et en mois-
sons, n'en a produit que dix cette année, le capital de la fortune territoriale de la France aurabaissé de dix milliards; si le travail industriel, qui a produit deux milliardsde valeurs fabriquées les années précédentes^ n'en a produit qu'un cette année, le capital de la fortune mobilière de la France aura baissé d'un milliard; si les lettres de change, les eiTets à terme entre particuliers ont disparu momentanément dans une proportion de trois milliards, le capital circulant de la France est réduit momentanément aussi de trois milliards ; enfin, si la peur ou les menaces de spoliation adressées par des insensés aux capitalistes , ont fait fuir^ tarir ou enfouir, pendant cette panique, un milliard d'argent ou d'or monnayé , le prix de toute chose, meuble ou immeuble, denrée de luxe ou denrée de nécessité, terre, industrie, travail, prix de la journée de l'ouvrier, a baissé aussi nécessairement, par ce seul fait, dans la proportion d'un milliard ou du tiers à peu près du numéraire total circulant en France; car on croit, sans le savoir néanmoins bien positivement, que la France possède trois ou quatre milKards de numéraire or et argent ; et , par conséquent aussi, la valeur totale de la France en capital aura, pour quelques mois, baissé d'environ un tiers ou un quart ; c'est-à-dire que si la France tout entière était à vendre, et qu'il se présentât un capitahste assez riche pour l'acheter, ce capitahste, au lieu d'en donner quatre cents miUiards , n'en donnerait ^ pour le moment, que trois cents milliards.
Mais que les saisons soient favorables ; que les industries se remettent à l'ouvrage; que la sécurité rentre avec le bon sens dans les esprits; que les menaces sauvages des radicaux contre la propriété soient appréciées à leur véritable puissance, c'est-àdire à rien ; que le gouvernement républicain se constitue, se régularise, s'affermisse et passe dans l'habitude comme tout autre gouvernement; que la confiance renaisse ; que les particuliers recommencent, comme cela a lieu déjà, à se faire les uns aux autres des billets à terme, des effets de commerce, représentation de cette foi qu'ils ont les uns dans les autres; que le crédit se ranime, que For et l'argent enfouis, mis en réserve ou paralysés par la panique, se remettent en mouvement pour acquérir à ceux qui ks possèdent, terres, maisons, meubles, jouissances ou intérêts , à l'instant, ce capital réduit de la fortune publique qui ne valait plus que deux cents miUiards, se relève, se multiplie indéfiniment par le chilTre de la population croissante, des propriétés bâties et meublées, du sol défriché et planté, du travail décu|)lé ; et la France qui ne valait, je suppose, que trois cents milliards en 1848, vaut dix, douze, vingt et cent miUiards de plus dix ans après ! Car la valeur en capital d'une nation est indéfinie, ne l'oiibbez pas; c'est là la base de toute vérité en finance!
jfOé LE CONSEILLER DU PEUPLE.
§ IV
Le capital de la fortune publique d'une nation est infini. Pourquoi.^ Parce qu'une nation est immortelle, et que ce capital ne se mesure qu'au nombre indé- Uni d'habitants qui peuvent se multiplier sur le sol géographique d'un peuple ou de ses colonies, et aux facultés indéfinies aussi de travail, de production, de commerce et de consommation de ce nombre indéfmi de citoyens! Voilà ce qui doit rassurer à l'avenir les tinanciers timides sur les dettes de& nations. Le temps les amortit et les paye. Il suffit que l'intérêt de ces dettes ne dépasse pas les forces présentes de la génération qui a à les payer.
Essayez d'évaluer la valeur vénale du capital de l'Angleterre^ par exemple sous Charles ÏI, avant sa dette et avant sa colonisation des Indes et de l'Amérique, et évaluez, si vous l'osez, aujourd'hui la valeur vénale de cette même Angleterre depuis sa dette etde puis sa colonisation de deux cents millions de sujets travaillant ou consommant pour elle! Vous reconnaissez que j'ai raison de vous dire : Le capital de la fortune publique d'un peuple est illimité. Vous vaudrez ce que vous voudrez valoir. Vous vaudrez ce que vaudra votre civilisation. L'essentiel c'est (Je vous faire enfin des idées justes en finances.
Jusqu'ici on n'a donné au peuple dans les livres
populaires que des idées fausses et des préjugés puérils sur cet objet, en comparant toujours l'Etat à un particulier dans le maniement de sa fortune. Mais l'Etat est le contraire d'un particulier. Pourquoi encore? C'est qu'un particulier est borné dans sa fortune et borné dans sa durée. Il peut manger son capital et il doit mourir avant que les améliorations qu'il y a faites aient fructifié ; il peut arriver au bout de son capital, être écrasé par ses dettes, sommé de rembourser, exproprié enfm par ses créanciers. Rien de tout cela ne peut arriver à l'Etat; il ne doit jamais un capital supérieur à ce qu'il possède ; il n'arrive jamais au bout de son capital parce que ce capital s'accroît toujours et indéliniment; il ne peut jamais être exproprié, car il est tout le monde; il ne meurt pas et il ne liquide pas dans un mauvais moment, car il est immortel.
Renoncez donc ime fois pour toutes à cette idée spécieuse, mais absurde, léguée par Sully, Vauban, Féneloriy et les financiers de l'enfance de l'économie publique , qui donnent l'administration du père de famille comme règle et comme modèle à l'administration des finances de l'État. C'est comme si l'on donnait le fini pour règle, pour modèle et pour mC' sure à l'infini. Un ])ère de famille est un homme. Une nation est une divinité en puissance de création et de multiplication de son capital.