CHAPITRE V
DE l'impôt.
11 y a une autre idée non moins funeste et. non moins absurde, dont ces mômes hommes et les hommes de leur école ont constamment depuis stu- ])idifié Fintelligence du peuple en tinances. C'est cette idée que l'impôt est un larcin fait par F Etat, le fisc, le trésor public aux particuliers, au profit de la rapacité et du néant !
C'est cette idée que l'Etat est un ennemi, que le trésor public est une caisse sans fond, que le fisc, autrement dit la recette de l'impôt par l'Etat, est une espèce de monstre, de sangsue énorme, de vampire altéré d'or, d'argent et de cuivre, qui dévore les deniers du peuple et qui les rend en misères, en stérilités et en affamements ; c'est cette idée, enfin, que l'impôt est non-seulement un vol fait par l'Etat, mais que c'est un vol stérile, qui anéantit au détriment de tous, les valeurs, les subsides, les contributions qu'il enlève à chacun.
S II
On comprend que ces idées soient nées et qu'elles aient eu Cours dans des temps où les rois, maîtres
LE CONSEILLER DU PEUPLE. i09^
absolus, étaient, comme Louis XIV^, des espèces de propriétaires de la nation tout entière, prélevant à leur gré, comme des décimateurs du pays, leur part des fruits de toutes les propriétés territoriales, industrielles, commerciales de leur sujets, et distribuant à des favoris, à des cours, à des architectes, à des moines ou à des maîtresses, selon leurs faiblesses, leurs superstitions ou leurs vices , la moelle de la terre et l'épargne enlevée aux pauvres pour enrichir des courtisans. On le comprend encore sous le gouvernement despotique de Napoléon, où le fisc impérial et la conscription, ce fisc de sang, enlevaient tous les ans au peuple le plus clair de son travail et le plus pur de sa substance, pour aller tantôt à Vienne , tantôt à Berlin , tantôt à Madrid , tantôt à Moscou , conduire , solder et dilapider des armées de huit cent mille hommes, qui laissaient sur la terre étrangère leur solde et leur vie , pour nourrir la gloire d'un seul homme.
Mais aujourd'hui que les peuples ont retiré à eux la propriété d'eux-mêmes; mais depuis que le système constitutionnel a appelé les nations à délibérer leurs dépenses et à voter elles-mêmes leurs impôts par la main de leurs propres mandataires; mais à présent, surtout, qu'il n'y a plus en France ni roi, ni cour, ni église propriétaire séparés d'intérêt du reste du pays, ni caste privilégiée, ni électeurs choisis dans telle ou telle catégorie étroite ou cupide de la fortune publique ; à présent que la nation est une comme la nature, que chaque citoyen nomme son représentant
no LE CONSEILLER DU PEUPLE.
de confiance et de choix ; que l'ensemble de ces représentants est formé des délégués de toutes les provinces, de toutes les villes, de toutes les campagnes, de toutes les propriétés, de toutes les industries, de tous les métiers même, et que ces représentants ne peuvent avoir ni une autre origine, ni un autre esprit, ni un autre intérêt que celui de la nation ; considérer l'impôt comme un larcin, c'est dire que la nation s'amuse à voler la nation, et le peuple à ruiner le peuple I c'est délirer.
S iii.
Rendons-nous bien compte de l'impôt d'abord ; nous verrons ensuite la mesure dans laquelle il faut le consentir et l'aimer môme ; nous verrons enfin l'usage qu'on en doit faire pour qu'il soit en eilet^ non pas une cause de ruine, mais un des principaux éléments de la richesse publique, et surtout de la justice et de la bienfaisance delà République envers les citovens.