III
Or, pour payer même parcimonieusement tous ces services indispensables à la société et à la nation : armée de terre, armée de mer, défense des frontières, justice, cultes, enseignement, travaux publics, routes, ponts, chemins vicinaux, chemins de fer, édifices publics , colonies , administrations , hospices , assistance de la République aux indigents, aux infirmes, aux enfants abandonnés, aux aliénés, aux aveugles, aux femmes en couche, aux voyageurs, aux réfugiés , aux ouvriers sans travail ; pour entretenir avec l'étranger les rapports diplomatiques qui conservent les droits du pays et la paix du monde, et, enfin, pour payer avec probité et fidélité les intérêts de la dette publique, c'est-à-dire l'intérêt des capitaux que les citoyens ont prêtés à l'Etat, il faut environ quatorze ou quinze cents millions. Yoilàrimpôt! Voilà la part que la communauté doit prélever sur la propriété, sur le revenu, sur l'industrie de trente millions de propriétaires, d'industriels, d'agriculteurs, de commerçants, ou de citoyens sans autre propriété que leurs bras, dont la nation est composée.
Combien cela fait-il, relativement au capital général de la fortune du pays.*^ Environ ia quatre centième partie ; c'est-à-dire que si cet impôt était improduclif, comme quelques raisonneurs sans idée vous le disent , et si ces quinze cents millions s'évaporaient en impôts sans retomber en rosée, en tra-
LE COiNSEILLEPi DU t^EUPLÇ; 119
vail, en consommation et en reproductio/i sm ie sol français , il faudrait quatre cents ans pour que cet impôt , ainsi absorbé et anéanti , eût dévoré la fortune ou la valeur actuelle de la France. Vous verrez tout à l'heure qu'il n'en est rien , et que l'impôt n'est pas perdu, mais seulement déplacé.
S IV
Combien cela fait-il, relativement au revenu de la France.^ Environ un dixième, et si l'on ajoute au revenu territorial de la France son revenu mobilier ou industriel, cela fait environ un vingtième du revenu général de la France.
Est-ce trop? Tout contribuable dira, sans doute, c'est trop ! Tout poids paraît lourd à celui qui le porte. Mais la question n'est pas de savoir si c'est trop, la question est de savoir si la communauté peut accomplir à moins les services dont elle est chargée envers elle-même et envers ses membres.
Chaque fois qu'on énumère en gros ce chiffre do notre impôt, on dit, en effet : c'est trop ! il faut le réduire I et chaque fois qu'on prend un budget et qu'on examine en détail, un à un, les articles de dépenses obligatoires, l'on reconnaît qu'à l'exception d'économies sur quelques traitements et sur l'Algérie^ il estdifticilequc la France bien gouvernée, bien défendue, bien administrée, bienjugée^ bien enseignée, bien réparée au dedans, bien respectée sur les mers, bien représentée au dehors, dépense moins d'environ quatorze ou quinze cents millions par an.
En voulez-vous la preuve ? Voilà trente-cinq ans que tous les partis, tous les hommes politiques, tous les journalistes, tous les candidats d'opposition ou de gouvernement qui veulent plaire à la France et se populariser dans les collèges électoraux, demandent à grands cris le gouvernement à bon marelle , l'administration du pays au rabais, et qu'ils portent de vos villes et de vos villages en vous jurant qu'ils réduiront l'impôt ; et voilà trente-cinq ans qu'après avoir approché de plus près les affaires, discuté et rogné les colonnes de vos budgets pendant six mois dans les bureaux, dans les commissions, à la tribune, ils reviennent tous, sans excef tion, la tête basse , dans leur village ou dans leur ville , en confessant qu'on ne peut pas réduire de beaucoup l'impôt sans découvrir le pays au dehors , sans le démolir au dedans, et que le budget, môme sans guerre, grossit tous les ans ?
Faut-il croire que tous ces hommes, royalistes ou républicains , hommes de Paris ou hommes des départements, agriculteurs ou banquiers, industriels ou commerçants, propriétaires ou prolétaires, sont tous, depuis trente-cinq ans, des aveugles, des complices ou des compères? Mais la France n'aurait donc que des imbéciles ou des fripons dans son sein ! Non, il faut croire ce qui est vrai et ce qui est évident pour tout homme qui sait compter, c'est que les réclamations contre l'énormité de l'impôt vu de loin, tombent devant l'indispensable nécessité de chacune des dépenses nationales, dont le total forme l'énormité
de cet impôt ; et qu'après avoir coraLaltu contre ce total, il n'y a pas un homme de bon sens qui ne vote, par patriotisme, presque toutes les dépenses en particulier.
Pouvez-vous réduire, le lendemain d'une révolution démocratique et républicaine, l'armée d'un pavs continental , militaire et colonisateur en Afrique , comme la France, au moment où l'Europe, indécise entre l'antipathie et le respect, hésite sur elle-même, et où les grands souverains de l'Europe , entourés d'armées, manœuvrent en Danemark, en Pologne, en Hongrie, en Prusse, en Autriche, sur le lUiin et en Italie, comme dans un vaste camp d'exercice? Mais la République et la France seraient à la merci d'un coup de tête de quartier-général à Varsovie, à Berlin, à Vienne ou à Milan !
Vous ne pouvez réduire votre budget de guerre (juà la condition d'un désarmement réciproque et simultané des puissances européennes.
S vi.
Pouvez-vous sup|)rimer vos préfets et vos souspréfets, déjà si parcimonieusement payés, et laisser vos départements se régir eux-mêmes, sans hen avec le pouvoir central ■' Mais vous détruiriez cette magnifique unité de la France qui s'anime d'une seule ûme, qui lui communique une môme volonté, qui lui fait faire partout, du même mot, le même geste et ie
\n LE CONSOLLER DU PEUPLE.
môme acte , au même signe de son pouvoir national centralisé , et qui donne à une nation de trente millions d'hommes la force de résister à la pression de cent quarante millions d'hommes dont elle est entourée sur son continent ! Vous démembreriez ce grand peuple ! D'un bloc indestructible, parce que toutes ses parties se tiennent, vous feriez une poussière de peuple, emportée en sens divers au moindre vent des factions au dedans^ des coalitions au dehors !
S vil.
Pouvez-vous supprimer votre marine , qui ne représente déjà pas assez l'importance de votre domaine naturel sur deux mers, de vos côtes, de votre commerce, de vos colonies? Mais alors supprimez l'Algérie , les Antilles , vos industries croissantes à l'intérieur, qui ont besoin d'exportation ; vos vignobles, qui ont besoin de débouchés ; l'honneur de votre pavillon, qui a besoin de vaisseaux pour le porter et le défendre! Supprimez la Russie dans la mer Noire, menaçant toutes les nuits Constantinople et les Dardanelles! Supprimez l'Autriche^dans l'Adriatique! Supprimez l'Angleterre à Gibraltar et à Malte, et laissez la partie du monde oriental à conquérir se jouer sans vous, devant vous et contre vous, sur tous les rivages de la Méditerranée ?
S VIH.
Pouvez-vous supprimer la justice ? Mais alors sup-
primez la propriété, qu il faut défendre, les oppresseurs, qu'il faut réprimer, les passions, qu'il faut contenir ; la société, qu'il faut protéger ou veno-er !
Pouvez-Yous supprimer l'enseignement du peuple? Mais alors supprimez la civilisation et la République, car un peuple ignorant et abruti devient en dix ans un peuple d'esclaves !
Pouvez-vous supprimer vos travaux publics? Mais alors supprimez l'agriculture, le commerce, les transports. La France^ après vingt ans sans réparation , tombera en ruine , et la population ouvrière , qui vit de travail, tombera de l'aisance dans la mendicité, de la mendicité dans la révolte contre la faim, de la révolte contre la faim dans le vagabondage et le crime î
Votre budget des travaux publics, mais c'est l'assistance organisée, l'assistance par le travail, la meilleure assistance !
Pouvez-vous supprimer vos ambassadeurs et vos relations consulaires avec l'étranger? Mais alors supprimez le commerce, supprimez la politique, supprimez le droit des gens, supprimiez l'Europe, ou déclarez-vous en guerre organique et perpétuelle avec tout le monde ! en Etat sauvage dans l'univers civilisé!
Pouvez-vous supprimer les cultes, directement ou indirectement salariés par la République, ou par l'association libre de ceux qui pratiquent une même foi? Mais alors su})primez Dieu dans le ciel, et l'idée de Dieu , et les moralités qui en découlent dans le cœur des hommes !
4 2i LE CONSEILLER DU PEUPLE.
. Pouvez-vous supprimer le payement des intérêts de la dette ? Mais alors supi)rimez vos créanciers, et déclarez la banqueroute , cette confiscation la plus horrible de toutes, la confiscation d'un dépôt !
criAriTRL: vu.
Vous voyez donc qu'à moins de tomber de l'indépendance nationale sous le jougj de l'Europe, et de la richesse dans la misère, de la civilisation dans la barbarie , de la morahté dans l'abrutissement, dans l'athéisme, vous ne pouvez pas beaucoup réduire vos quatorze ou quinze cents millions d'impôt.
Maintenant, cet impôt est-il improductif? est-il une perte sèche? est-il un ap])auvrissement, comme les ignorants vous le disent, pour l'ensemble de la nation ? est-ce une fuite dans le bassin de la fortune pubhque? Rendez-vous bien com|)te de ce phénomène de l'argent que le Trésor pubhc demande chaque année, chaque mois, au contribuable; voyez d'où il vient; voyez où il va ; voyez où il revient; suivezle un moment dans tous ses canaux, dans toutes les mains, et prononcez vous-même !
S II
Le percepteur ou le commis du fisc demande à un département son douzième d'impôt le 1*"" janvier, un
LE CONSEILLER DU rEUPLE. m
million, je suppose; chaque contribuable, qui sait d'avance qu'il aura à payer sa cote part de ce million, en sus de l'argent nécessaire à ses besoins ou à ceux de sa famille, s'efforce d'avance, dans cette prévision, de faire produire davantage à son champ, à son industrie, à son commerce, à sa journée de salaire, pour ne pas être pris au dépourvu et privé de son nécessaire par l'impôt. Il cultive, il fabrique, il trafique, il laboure, il défriche, il arrose, il pioche un peu plus qu'il n'aurait fait si on n'avait pas du lui prélever l'impôt, augmentation obligée de travail et d'activité de tout genre dans un pays où l'impôt excite au travail, premier résultat qui compense déjà un peu l'inconvénient de l'impôt.
Cela est évident et frappant dans tous les pays où il n'y a presque pas d'impôts , comme la Turquie , la Savoie, Naples, Rome, l'Orient. Ces pays languissent dans la paresse, le plus lourd des impôts. Rien ne solhcite le contribuable au travail. Conq^arez les habitants de ces pays, où rinq)ôt est nul, avec un habitant de l'Angleterre, qui payeun im[)ôt sept ou huit foisplus élevé que l'Itahen, le Savoyard, le Turc, l'Espagnol; l'Anglais, quoique payant sept fois plus, est quatorze fois plus riche à la fin de l'année ! L'impôt est le signe de la civilisation. Cela ne cesse d'être vrai qu'au moment où l'impôt dépasse les forces du contribuable, le gêne dans ses moyens d'industrie, d'amélioration de ses champs et de travail. C'est là la limite où l'impôt doit s'arrêter : l'obstacle à la production.
S III
Cette remarque faite, reprenons l'observation de notre million. Le percepteur le prend dans la bourse du contribuable ou du propriétaire. Qu'en fait le percepteur.^ Il le porte au receveur général. Qu'en fait le receveur général? Il l'envoie au Trésor public. Qu'en fait le Trésor public;' Il le renvoie aux payeurs. Et qu'en font les payeurs ? Ils le payent à l'instant en solde aux soldats ou aux marins, en salaire aux ouvriers des travaux publics , en appointements aux fonctions civiles, militaires, ecclésiastiques, préfets, sous-préfets, employés, administrateurs, officiers , diplomates, ingénieurs, créanciers de l'Etat, instituteurs, curés, desservants, magistrats, juges de paix, commissaires de police, gendarmes, gardes champêtres, en un mot à tous les grands ou petits fonctionnaires de tous les services de l'Etat.
Et qu'en font, à leur tour, tous ces agents salariés de la République.^ Ils en vivent, ils en font vivre leur famille, ils le dépensent immédiatement en loyer, en subsistances, en nécessités, en améliorations, en luxe ou en plaisirs, qu'ils payent de leur part de ce million qu'on vient de leur compter.
Le soldat en achète son habit, sa chemise, sachaussure, son arme, son pain, sa viande, son vin, son tabac, laine, cuir, fer et acier, blé, vigne, bétail, culture, éleveur de moutons, cultivateur de chanvre, cardeur, tisserand, foulon, tailleur, mineur, mois-
LE CONSEILLER DU PEUPLE. ' m
sonneur, boulanger, engraisseur de bœufs, \igneron, ouvriers, à qui retourne ainsi tout de suite, dans le mois, dans la semaine, dans le jour, une part du million qu'on leur a demandé la veille sous forme d'impôt.
Et qu'en font les officiers, les marins, les fonctionnaires grands ou petits, les préfets, sous-préfets, receveurs, percepteurs, desservants, curés, instituteurs, magistrats? Ils en achètent, en plus large proportion, les mômes objets de consommation nécessaires à tous, plus des objets de consom.mation de luxe ou de plaisir relatifs, plus nombreux et plus chers que ceux du soldat, tels que maisons, meubles, argenterie, soierie, draps fins, chapellerie, passementerie, modes, chevaux, voitures, bijouterie, livres, logements dans les hôtelleries, places dans les chemins de fer, loges dans les théâtres, tableaux, gravures, abonnements aux journaux, musique, etc., etc., toutes dépenses qui, bien qu'elles paraissent improductives le jour où ils les font, redeviennent le lendemain productives d'autres consommations, d'autres dépenses, d'autre travail et d'autre salaire de toute nature; car tous ces ouvriers de toute nature de consommation de nécessité, comme de toute nature de consommation de luxe, sont forcés aussi, le lendemain, de racheter pour leur logement, pour leur vêtement, pour leur nourriture, les objets de première ou de seconde nécessité produits par la terre, por l'industrie, par le travail, et voitures et détaillés jiar le commerce.
§ IV
Et qu'en résulte-t-il au bout du mois ? Deux choses, et deux choses excellentes :
La première, c'est que le million dormant a changé de main et passé des mains du contribuable riche ou aisé dans les mains du travailleur de toute espèce de travaux, et qu'ainsi ce million a fait remuer, en circulant, des milUons de mains qui se dessécheraient sans les alaire.
La seconde , c'est que ces mêmes mains des travailleurs aj^ant à leur tour dépensé ce milHon en objets de première nécessité, tels que loyer de maison, bois de chauffage, blé, pain, vin, chanvre, lin, aliments qui viennent tous du sol ou du travail national, le prix de ces mêmes denrées a monté juste d'autant dans le commerce , et qu'il est rentré sous une autre forme dans la valeur du capital delà propriété et dans le revenu de ce même contribuable qui vient de le payer au percepteur.
Ce million , au fond , n'a fait que se déplacer et disparaître un moment, et il est revenu ou il reviendra à la récolte dans la fortune de celui à qui on Ta emprunté !
Mais ce n'est pas tout, il y revient grossi d'un certain intérêt invisible et réel cependant; car l'Etat ayant été bien servi , le pays bien défendu, le travail bien ravivé , la population agricole ou ouvrière s'est enrichie et accrue dans la proportion du million
bien dépensé et bien circulant; et le capital de toutes les propriétés , de toutes les maisons, de toutes les industries, de tous les commerces et de tous les salaires s'est augmenté aussi, pour tout le monde, dans la même proportion d'un million !
Je défie de contester ce résultat pour ce million. Eh bien ! ce qui est vrai pour un million est vrai pour deux , vrai pour quatre , vrai pour cent , vrai pour quinze cents millions ! Non-seulement l'impôt n'est pas improductif, n'est pas une brèche faite à la fortune publique, mais encore il est une circulation, une excitation, une impulsion, une fructification, une multiplication de la richesse générale du peuple.
Voilà la vérité sur l'impôt. On n'a jamais osé vous la dire pendant que vous étiez monarchie, parce qu'on avait peur d'avoir l'air de flatter les cours avec vos écus ; maintenant que vous êtes république , il faut tout vous dire. Quant à moi, je n'ai jamais vanté les gouvernements à bon marché. Là n'est pas l'avenir. Le progrès, le bon sens est dans les transformations graduelles, prudentes, de l'impôt; là est l'espérance. Les gouvernements à bon marché, savezvous ce que c'est .^ C'est le sol en jachère! c'est le peuple à l'aumône ! c'est l'ouvrier à la misère ! c'est la civilisation au rabais !