‹ La passé, le présent, l'avenir de la RépubliqueChapitre 27 sur 107 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

qu'est-ce que l'impôt?

C'est la part que la communauté s'est réservée de prélever en nature, en argent, ou même en service

personnel sur la personne et sur la propriété de chacnn de ses membres, en retom' des services, des sécurités et des bénéfices que la communauté, autrement dit le gouvernement ou l'Etat, assure à chaque propriétaire ou à chaque citoyen dont la nation se compose.

Voulez-vous une autre défmition plus claire et plus saisissante encore de rimpôt."^ La voici :

L'impôt est le loyer payé par chaque citoyen locataire de la communauté, pour la place qu'il occupe sur le sol, dans l'éditice ou sous la protection des lois de la société.

§ II

'" La société ne s'élève pas, ne s'agrandit pas, ne se soutient pas, ne se répare pas, ne se perfectionne pas, ne se défend pas elle-même sans le concours des individus qui s'y forment en famille, eu groupe, en nation. Il faut qu'elle se conquierre ou qu'elle s'assure d'abord une place sur le globe, un sol national, des frontières ; il faut qu'elle élève sur ces frontières des places- fortes, des villes de guerre, qu'elle fonde des canons pour en garnir les remparts, qu'elle y entretienne des garnisons , des corps d'armées , même en temps de paix, pour les rendre infranchissables à l'étranger; il faut qu'elle ait de plus (surtout si;, comme la France, elle est une nation continentale) des armées nombreuses, habillées, équipées, armées, disciphnées, commandées, pour correspondre, au

besoin, par leur nombre, au nombre des armées coîT" lisées des nations voisines , et servir de garnisons mobiles à toute la partie de son territoire qui n'est pas enfermée dans des remparts.

Il faut que la société solde ces armées, ces journées et ces années de service militaire qu'elle a droit de demander à cinq ou six cent mille de ses enfants, pour que les autres vivent, cultivent et travaillent en paix.

Il faut qu'elle ait de plus une marine militaire^ c'est-à-dire un certain nombre de vaisseaux construits, réparés, armés et montés de matelots et de soldats pour transporter, au premier signe, ses flottes ou ses armées navales dans ses colonies ou aux extrémités de l'univers; carie domaine national n'est pas seulement terrestre, il est aussi maritime ; il s'étend sur toutes les mers où la nation a des points de littoral habités par des Français, des routes libres sur l'océan à maintenir pour son commerce, ou des alliés à protéger.

Ce n'est pas tout, il faut que la société fasse rendre partout la justice sur place à chaque famille, à chaque citoyen à qui l'on fait violence ou iniquité dans son droit. Pour cela, il faut qu'elle élève des tribunaux et qu'elle entretienne des magistrats de tous les degrés, depuis le juge de paix, cette première voix conciliatrice de l'équité, jusqu'au procureur général, ce suprême accusateur pubUc>u nom de la loi contre ceux qui la violent ; et pour prêter force à la loi, pour faire obéir les arrêts de la justice, pour protéger le

droit, la vie, la propriété, le champ, le seuil, la femme , la fille , la personne de chaque citoyen, il faut surveillance, poKce, force publique de sûreté individuelle, depuis le garde champêtre et le sergent de ville, jusqu'au commissaire de police , aux brigades de gendarmerie , aux geôliers des prisons, aux maisons centrales de détention, aux colonies pénales nécessaires pour séparer de la société ceux que la société rejette de son sein.

Or, il faut payer ce système immense et indispensable de protection des citoyens dans leur personne, dans leur honneur, dans leurs biens, dans leur domicile, dans leur vie !

Il faut que la société surveille non-seulement le corps, maisl'àme, l'intelligence, la moralité des générations nouvelles qui vienus'nt naître et grandir tous les ans dans son sein.

Il faut qu'aux familles trop pauvres ou troj) éloignées des villes, elle donne linstruclion, cette lumière de l'esprit, et quelle solde pour cet office , un des plus saints de tous , d'abord la nombreuse milice des instituteurs primaires dans les villages, puis les professeurs difficiles à trouver et chers à payer, qui enseignent, à la solde de l'État, dans les collèges, dans les lycées, dans les cours de droit, de médecine, de chirurgie, d'accoucliemenl^ d'art naval, d'art militaire, de l'école polytechnique, des écoles de peinture, de musique, de sculpture, d'arts et métiers répandus sur la surface du sol, pour élever les professions à la hauteur des sciences, pour

exercer, annoblir, adoucir l'esprit et les mœurs du peuple, et pour maintenir le génie national de la France au niveau de son nom et de sa civilisation devant les autres peuples.

Il faut que la société paye encore dans l'état présent (état mauvais et irrégulier des cultes) le salaire de ceux qui exercent dans son sein la plus haute fonction de l'humanité, celle de rappeler la pensée de l'homme à Dieu, les ministres des cultes.

Il faut qu'elle bâtisse et entretienne les monuments de ces cultes, jusqu'au moment du moins où, mieux inspirée de Dieu, elle rendra plus de liberté et plus de digaité aux cultes, en les remettant entièrement à la conscience des familles et des citoyens, et où il n'y aura plus de religions du budget, mais les religions de l'association libre.

Il faut que la société ait une pensée, une volonté obéie, des yeux et des mains partout, sur les points les plus rapprochés comme les plus éloignés du centre, dans les dernières chaumières des Pyrénées ou des Alpes^ pour être partout présente et serviable aux citoyens, pour faire exécuter toutes ses lois, pour administrer ses innombrables services, pour accomplir et faire accomplir tous ses devoirs , pour avertir le gouvernement du moindre désordre, pour appeler la force publique, pour gouverner, en un mot, le pays; c'est-à-dire, il faut qu'elle entretienne et qu'elle solde une forte et universelle administration publique : ministres, conseillers d'Etat, directeurs généraux, préfets, sous-

préfets, inspecteurs, receveurs payeurs, vérificateurs, percepteurs des contributions.

Tous ces fonctionnaires ou employés de la société doivent vivre de leur salaire comme tout citoyen vit de son travail, et il faut que ce salaire soit proportionné à l'importance des fonctions : premièrement, pour qu'on craigne de le perdre en remplissant mal ses fonctions ; secondement, pour qu'on ne soit pas tenté de suppléer à son insuffisance en se laissant corrompre par les citoyens plus riches, et en vendant la justice et les lois. C'est ce qui arrive partout où les fonctionnaires sont peu payés ou ne sont pas payés du tout. Ils se font payer par les plus riches, et les plus pauvres payent à la fin pour tous. C'est ce qu'on appelle l'aristocratie de la corruption. Les fonctions gratuites ne sont pas seulement la ruine de l'administration et de la justice, elles sont la ruine de la morale dans une démocratie, et finissent bientôt par être la rume du contribuable lui-môme. Le peuple, à cet égard, a des idées très-fausses. La prétendue économie sur les traitements est une économie sur la hberté et sur la grandeur du pays. Un fonctionnaire gratuit n'obéit pas ou obéit mal; il n'a point de responsabilité envers l'autorité supérieure, ni envers le peuple. 11 fait la loi en haut et la loi en bas. Tout emploi qu'on ne craint pas de perdre est un emploi mai rempli. La monarchie paye en faveurs, l'autocratie paye en honneurs, la république paye en justice et en traitement.

Il faut enfin que la société, constituée, défendue, administrée et gouvernée sur son sol en nation, en-

tretienne perpétuellement et sur tous les points du globe des rapports de toute espèce avec les autres sociétés, nations, gouvernements, qui couvrent le globe. Une nation est, à l'égard des autres nations^ exactement ce que chacun de vous est à l'égard des autres citoyens vos voisins. Il y a une loi civile qui fixe les rapports de citoyen à citoyen ; c'est le Code. Il y a une loi politique qui fixe les rapports des nations avec les autres nations ; cette loi s'appelle 1^ droit des gens : gens, ici, veut dire nations; ce droit s'écrit dans les traités entre peuples.

Eh bien! pour étudier, connaître, appliquer réciproquement ce droit des gens , ces traités , chaque nation doit entretenir chez toutes les autres des ambassadeurs, des envoyés, des plénipotentiaires, des consuls chargés de faire respecter leurs compatriotes, de surveiller l'exécution des traités, de faire desnégociations, des représentations, de prévenir les ruptures, d'avertir leur propre gouvernement de ce qui se passe à l'étranger, des aUiances, des coalitions qui se forment , des armées qu'on lève , des flottes qu'on équipe, des trahisons ou des agressions qu'on médite contre la France; d'être, en un mot, la France elle-même présente, vigilante, puissante, menaçante ou conciliatrice, partout, dans toutes les cours et dans toutes les républiques.

Vous comprenez que sans cette institution des ambassadeurs et des consuls, les nations qui ne se surveilleraient pas, qui ne se communiqueraient pas leurs pensées, qui ne s'expliqueraient pas, qui ne se concerte-

raient pas entre elles, se froisseraient, se heurteraient et se combattraient à tout propos ; ce serait la guerre partout et toujours, comme si vous n'aviez ni bornes, ni juges-de-paiX;, ni avocats, ni tribunaux, pour limiter et garder votre part de champ ; au lieu de labourer, vous combattriez tous les jours ; au lieu de charrues, vous conduiriez des caissons sur tous vos sillons.

Eh bien ! la société doit fournir, et fournir avec une certaine splendeur, à ces envoyés, à ces plénipotentiaires, à ces ambassadeurs, à ces consuls, les moyens de vivre honorablement dans ces cours, dans ces capitales , dans ces républiques , dans ces ports lointains , où ils ont à représenter la dignité et la puissance de la France devant les autres peuples. Le respect se mesure , chez les hommes éclairés , à la vertu et au mérite seuls ; mais chez les hommes vulgaires et peu civilisés, le respect se mesure à l'apparence^ à l'extérieur, à la libéralité du fonctionnaire. Une nation qui se ferait représenter par des hommes nécessiteux et embarrassés de vivre passerait chez les autres pour une nation d'indigents. Quand un prêtre porte l'image d'un Dieu, quand un magistrat porte le symbole de la loi, quand un général porte l'épée du pays, ils sont vêtus avec dignité et splendeur ; quand on porte sur soi le nom de la France, on doit le porter décemment, sinon magnitiquement.

Ces agents de la République, au dehors doivent donc être libéralement rétribués, sous peine de dégrader dans l'imagination et dans l'œil des peuples l'idée de la France.

4i8 LE CONSEILLER DU PEUPLE.

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