CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES
Je passe aux questions organiques dont la solution, préparée d'avance dans la pensée publique, doit contribuer plus tard à l'organisation complète et régulière de notre démocratie gouvernementale.
Depuis que la Constitution vit, que les factions se calment, que les ressorts du gouvernement jouent, que l'administration administre, que la majorité' presque unanime de la nation discute et inspire, que le pouvoir exécutif, personnifié dans un président et dans ses ministres, exécute, avec la force invincible et avec la liberté convenable, la volonté du pays ; depuis, en un mot, que la République, au lieu d'être une»
m LE G0.NSE1LLER DU PEUPLE.
révolution, comme dans la première période, puis une dictature de sept hommes, puis un problème en discussion dans une assemblée constituante, est devenue un gouvernement établi, la France respire, les esprits reprennent leur sang-froid, les intérêts leur aplomb, les affaires leur élasticité ; le temps fait son oeuvre, œuvre qui n'appartient qu'à lui seul ; il crée l'habitude du gouvernement républicain ; il démontre par le fait qu'on peut vivre en ordre et en sécurité dans une grande démocratie, quoiqu'un trône ait disparu dans une tempête. Une fois cette habitude cimentée par un peu plus de temps encore, et la République aura répondu à ses incrédules comme le paysan d'Athènes répondit au sophiste grec qui niait le mouvement : en marchant.
Mais on entend partout ce murmure : « Cela tien- »dra-t-il? Oui, nous marchons; les factions anar- D chiques s'éteignent dans le sentiment de la néces-
> site de l'ordre, sentiment poussé jusqu'à l'évidence j> dans un peuple d'ouvriers, dans une nation indus- D-trielle et trafiquante, à qui toute journée d'émeute » coûte trois mois de salaires anéantis et de crédit
> évanoui ! Les factions démagogiques, communistes, » socialistes, radicales, meurent au grand jour comme » ces fantômes que la lumière chasse. La France a
> tellement le génie social, qu'elle aurait inventé la » société et la propriété, si la société et la propriété » n'avaient pas existé avant elle. Ce n'est pas elle qui » les laissera nier ou périr sous trente millions d'in- » térêtS;, ou sous six milUons de baïonnettes. La paix
» du monde est assurée pour tout esprit intelligent » qui sait distinguer, entre les faux courants, le véri- » table grand courant des choses humaines. L'Eu- » rope accomplit ce progrès. Nous sommes dans le » siècle où la révélation de la paix se fait enfin à Fhu- » manité. La France l'accepte, l'Angleterre la veut, y> l'Allemagne en a besoin, la Russie serait en mino- » rite pour la violer; aucun nuage de poudre àl'hori- » zon, si ce n'est du côté de l'Orient. L'Occident se » rasseoit en équilibre sur ses bases; les luttes intéy> rieures entre les trônes qui s'abaissent et les insti- ■» tutions populaires qui grandissent, occuperont y> assez les souverains et les peuples chez eux. Le y> temps des conquérants est passé; le temps deslé- » gislaîeurs commence. Nous pourrions désarmer s'il » ne s'agissait que de défenses extérieures; nosfron- » lières seraient gardées par un écriteau. »
« Mais cela durera-t-il? et sur quoi tout cela est-il T> fondé ? Sur un problème ! sur le suffrage universel, y> qui a sauvé deux fois la nation : une fois au mois de y) mai 18i8, en nommant l'Assemblée constituante, V sagesse improvisée du pays; une fois en 1849, en » nommant l'Assemblée législative, dont la majorité » immense et même la moitié de la minorité , » veulent prêter force et modération au gouvernement » répubhcain.
y> Cependant, ajoute-t-on, que s'en est-ilfallu, aux » dernières élections générales, que le suffrage
» universel ne tombât en cécité ou en démence ?
)> Que s'en est-il fallu que le peuple, égaré ou
» ignorant surtout, n'envoyât à l'Assemblée na-
» tionale une majorité de radicaux, d'utopistes chi-
y> mériques, ou de démagogues arriérés, qui aa-
)) raient constitué une montagne de fantaisie et un
y> gouvernement de démolition et de terreur, au
» milieu d'un pays de bon sens et de paix ? Qui peut
» envisager sans frémir l'invasion des clubs anar-
» chiques dans le sanctuaire de l'Assemblée natio-
» nale? Quelles paniques et quelles ruines ne fe-
y^ raient pas de pareilles mains? Nous savons bien
» que cela ne serait pas long; nous savons bien qu'a-
» près un premier moment d'étonnement muet et de
» stupéfaction inerte du pays, le Nord et le Midi, l'Est
» et l'Ouest, la propriété, la morale, la civilisation,
y* l'honneur, l'industrie, le commerce, l'armée, la
» garde nationale, les ouvriers, le désespoir, la peur
)) même, se lèveraient contre ce gouvernement d'ex-
» trémité, contre cette dictature de l'anarchie, et
» qu'un neuf thermidor, universel et foudroyant, fe-
w rait justice à la France de cette terreur de quinze
)) jours. Mais que de mal, que de désastres, que de
:» sang, peut-être dans ces quinze jours! que d'an-
y> néespour en guérir les blessures! que de sacrifices
» de Hberté, que de proscriptions pour en éteindre le
» souvenir et pour en prévenir le retour ! Quelle ré-
» publique y survivrait»? et quel régime succéderait à
y> cette république? Quelle est aujourd'hui la royauté
» qui n'eût au bout d'un mois contre elle les deux
■» tiers de la nation attachés à des royautés contraires )) ou à la démocratie comprimée? Nous remonterions î) donc le cours des révolutions, pour avoir à le re- » descendre encore? Cela fait trembler l'esprit le plus » ferme, et cependant tout cela ne tient qu'à une » folie, à un vertige, k un égarement du suffrage y> universel ! Sphynx terrible des temps modernes, y> dont personne ne connaît l'oracle, et dont l'oracle » est la vie ou la mort des nations! Pouvons-nous » dormir sous une telle anxiété? le hasard est-il un » gouvernement? »
§ ni.
Je ne nie rien de la réalité de ces inquiétudes, rien de ces possibilités extrêmes de dangers, bien qu'on peut répondre à ceux qui se troublent que les deux épreuves les plus redoutables pour le suffrage universel, l'épreuve faite par le gouvernement provisoire et l'épreuve faite par l'Assemblée constituante, n'ont vérifié aucun de ces pronostics désespérés; la première a produit une assemblée d'une sagesse presque unanime, la seconde a produit une immense majorité de conservation nationale; on pourrait ajouter que si, pendant la fièvre même d'une révolution, la France en masse n'a pas eu le délire du suicide, dans le calme de la réflexion et de l'intérêt personnel bien compris, la France ne se suicidera jamais.
Cependant je serais moins fondé que tout autre à nier que le suffrage universel, organisé comme il l'a été par l'Assemblée constituante avec le scrutin de
liste et l'omnipotence des clubs, ne fût un sérieux danger pour l'avenir de la France et de la République. J'ai été un des premiers frappé de ces vices et de ces dangers, et j'ai protesté de toute l'énergie de ma prévision contre ce mode. Je reconnais donc qu'il y a danger possible pour le pays à jouer tous les trois ou quatre ans à cette loterie de sa souveraineté, sans s'être assuré d'avance qu'il ne tirera pas l'aveuglement, la démence et la violence de l'urne. Je reconnais que les sincères amis de la République doivent rechercher dès aujourd'hui dans leur esprit la meilleure organisation possible, non du principe, mais de l'exercice du suffrage universel, afin d'être prêts à la discuter et à la décréter le jour légal auquel la Constitution a ajourné sa révision. Pour que l'opinion soit faite ce jour là, il faut la faire dès aujourd'hui. Qu'est-ce qu'un principe qui n'est pas organisé.^ Ce n'est qu'une idée. Le suffrage universel chez nous n'est encore qu'à l'état d'idée ; il faut l'organiser, et il sera gouvernement.