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DU SUFFRAGE DIRECT

Vous apercevez d'un coup d'œil les avantages comparés, et les inconvénients comparés aussi, de ces deux modes d'exercer le suffrage universel. Je vais vous les signaler avec une complète impartiaUté.

Dans le suffrage universel direct, le citoyen appelé à nommer lui-même et sans intermédiaire son représentant, paraît exercer plus réellement, plus personnellement, son acte de souveraineté. Son orgueil est flatté, sa dignité s'élève à ses propres yeux, son cœur s'enfle du rôle qu'on lui fait jouer. Il se dit :

LE CONSEILLER DU PEUPLE. fi

On ne trompera pas mon intention, je tiens moimême ma pensée dans ma tête, mon vote définitif dans la main; on ne changera pas ma volonté en route ; cet homme qui va sortir du scrutin , qui va me représenter, qui va parler, discuter mes lois, gouverner enfin, c'est moi-même qui lui ai donné son mandat; ma représentation c'est encore moi! L'électeur s'attache ainsi davantage à son représentant, comme on s'attache à son œuvre. Il l'écoute mieux , il le considère davantage , il lui obéit plus spontanément.

Voilà le seul véritable avantage , la seule supériorité réelle du suffrage universel direct sur le suffrage universel indirect. Il rapproche l'électeur du représentant, il solidarise le peuple et la représentation du peuple , il relève la dignité du citoyen à ses propres yeux, il met la main du peuple jusque sur la tribune.

Voulez-vous voir maintenant ses inconvénients, les voici :

§ ni.

Premièrement, ce mode de suffrage universel direct remue trop souvent la masse entière des citoyens pour les appeler au suffrage. Tout ce qui remue, trouble. Ce trouble trop fréquent des citoyens appelés à élire , les dérange de leurs travaux , dô leurs affaires, de leurs habitudes ; il nuit au travail ; il entretient ou il réveille une perpétuelle agitation d'esprit. C'est une fièvre quelquefois nécessaire à donner au peuple,'pour l'empêcher de trop s'endormir

dans l'indifférence, mais dont un législateur sage ne

' doit pas trop multiplier les accès.

Secondement, après l'accès vient la lassitude. Le peuple, trop souvent appelé au suffrage universel, murmure de ce dérangement ; il se dégoûte de ce travail d'esprit, de ce mouvement de corps, de cette

t?> interruption de travail, de ces réunions électorales, de ces clubs tumultueux, de ces sollicitations importunes, de ces choix à faire entre des candidats qui lui sont également chers ou également indifférents. Il se retire dans son ignorance , il donne sa démission de sa souveraineté , il abandonne l'exercice de son droit aux agitateurs, aux meneurs, aux intrigants des factions rivales. Ces hommes s'emparent seuls de Félection, et le pays, au heu d'être gouverné par le peuple, est gouverné par quelques milhers d'hommes turbulents.

Troisièmement, enfin, la masse du peuple vivant dans ses atehers, dans ses champs, dans ses ha-

"■""meaux , dans ses garnisons , sur ses vaisseaux ; absorbé par ses métiers , ses cultures , ses professions , ses commerces ; n'ayant ni le temps, ni le loisir, ni les moyens matériels, ni l'instruction trans-

^,'cendante nécessaire pour connaître et juger les

ii,!;«pinions, les situations, les aptitudes, les caractères, les probitéSj les morahtés de ses candidats éloignés de lui, nomme au hasard le nom qu'on lui désigne, se trompe ou est trompé, prend un ambitieux pour un patriote, prend un homme de bruit pour un homme de. talent, un intrigant pour un sage, un

rêveur pour un philosophe, et finit ainsi par faire de Furne électorale une véritable loterie, dont le hasard, avec un bandeau sur les yeux, tire pour le peuple

'la souveraineté et le gouvernement.

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