‹ La passé, le présent, l'avenir de la RépubliqueChapitre 89 sur 107 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Avant d'ouvrir par l'histoire de Geneviève cette série de récils et de dialogues à l'usage du i)cup!e des villes et des canij)agncs, nous devons dire dans quel esprit ils ont été conçus, à quelle occasion ils ont été composés, et pourquoi nous dédions ce premier récit à Jîlle Heine Garde, couturière et servante à Aix en Provence. !.e voici.

J'étais allé passer une partie de l'été de 1846 dans cette Smyrne de la Franr.e qu'on appelle Marseille , ville digne par son activité commerciale de servir d'ec/tcZ/g principale à la navigation marchande et de rendez-vous aux caravanes de feu de l'Occident , nos chemins de fer; ville digne par son goût alticpie pour toutes les cultures de l'esprit de s'honorer, comme la Smyrne d'Asie, des souvenirs des grands poi-tes. .l'éliiis logé hors de la ville, trop bruyante pour des malades, d ins une de ces villas, aulrefois baslides, sorties de terre dans toute l.) (•ircoiileienre de son sol pour donner, aver le

i LE CONSEILLER DU PEUPLE

loisir au dimanche, la vue de ses voiles et les brises de sa mer à celle population avide de plaisirs naturels, et qui boit la poésie de son beau climat par tous les sens.

Le jardin de la petite villa que j'habitais ouvrait par une petite porte sur la grève sablonneuse de la mer, à l'extrémité d'une longtic avenue de platanes , derrière la montagne de Nolre-Dame-de-la- Garde, et tout prés de la petite rivière voilée de lenlisques qui sert de ceinture au beau parc et à la villa toscane ou génoise de la famille Borelli. On entendait de nos fenêtres les moindres mouvements de la vague sur les bords de son lit et sur son oreiller de &able, et quand on ouvrait la porte du jardin, on voyait les franges d'écume s'avancer presque jusqu'au mur, et se retirer alternativement comme pour tenter et pour tromper dans un jeu éternel la main qui aurait voulu se tremper dans l'onde. Je passais des heures et des heures assis sur une grosse pierre, sous un figuier, à côté de celte porte, à contempler cette lumière et ce mouvement qu'on appelle la mer. De temps en temps, une voile de pêcheur, ou la fumée rabattue comme un panache sur la cheminée d'un bateau à vapeur, glissait sur la corde de l'arc que formait le golfe, et interrompait la monotonie de l'horizon.

Les jours ouvriers, cette grève était à peu près déserte; mais les dimanches, elle s'animait de groupes de marins, de portefaix riches et oisifs , et de familles des négociants de la ville qui venaient se baigner ou s'asseoir entre l'ombre du rivage et le flot. Un murmure d'hommes, de femmes et d'enfants, heureux du soleil du repos, se mêlait aux babillages des vagues légères et minces comme des lames d'acier poli sur le sable. De nombreux petits bateaux doublaient à la voile ou à la rame la pointe du cap de Notre-Dame-de-la-Garde, ombragée de pins maritimes. Ils traversaient le golfe en rasant la terre pour aller aborder sur la côte opposée. On entendait les palpitations de la voile, la cadence des huit rames, les conversations, les chants, les rires des belles bouquetières ou de ces marchandes d'oranges de Marseille, tilles de Phocée, amoureuses des golfes, et qui aiment à jouer avec les écumes de leur élément natal.

GLNEMHNi;

A l'oxception de la famille patriarcale des Rostand, ces grands ariDateurs qui unissent Smyrnc, Alhcnes, la Syrie, l'Egyple à la France parleurs entreprises, et à qui J'avais dû tous les agrément.; (ic mon premier voyage en Orient; à rexception de M. Miége, agent général de toute notre diplomatie maritime sur la Méditerranée ; à l'exception de Joseph Autran, ce poëte oriental qtii ne vent pas (juitter son horizon parce qu'il préfère son soleil à la gloire, je connaissais peu de monde à Marseille. Je ne cherchais pas à connaître, je cherchais l'isolement pour le loisir et le loisir pour l'étude; j'écrivais l'histoire d'une révolution sans me douter qu'une autre révolution regardait déjà par-dessus mon épaule pour m'arracher les pages à peine terminées, et pour me remettre nn autre drame de la France, non sous la plume, mais dans la main.

Mais Marseille est hospitalière comme sa mer, son poi't et son climat. Les belles natures ouvrent les cteurs. Là où sourit le ciel, l'homme est tenté de sourire aussi. A peine étais-je installé dans ce faubourj;, que les hommes lettrés, les hommes politiques , les négociants à grandes vues, les jeunes gens qui avaient nn écho de mes anciennes poésies dans l'oreille, les ouvriers même, dont un grand nombre lit. écrit, étudie, chante, versilie et travaille à la fois des mains, affluèrent dans ma retraite , mais avec celte réserve délicate qui est la l)udcur et la grâce de l'hospitalité. J'avais les plaisirs sans les gènes de cet empressement et de cet accueil ; mes matinées à l'élude, mes journées à la solitude et à la mer, mes soirées à un petit nombre d'amis inconnus, venus de la ville pour s'entretenir de voyages, de littérature ou de commerce.

Ces questions de c mimerce, Marseille ne les rétrécit pas en (jueslions de petit trafic, «le mesquine épargne et de parcimonie de ca-

pital; Marseille les voit en grand comme une dilatation et une expansion du travail français, et des matières premières de ce travail importées et exportées de l'Europe à l'Asie. Le commerce, pour les Marseillais, est une diplomatie lucrative, locale et nationale à la fois. Il y a du patriotisme dans leurs entreprises, de l'honneur sur leurs pavillons , de la politique dans leurs cargaisons. Leur commerce est une bataille éternelle qu'ils livrent à leurs risques et périls sur les flots, pour disputer l'Afrique et l'Asie aux rivaux de la France, et étendre la patrie et le nom français sur les continents opposés de la Méditerranée.

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