‹ La passé, le présent, l'avenir de la RépubliqueChapitre 90 sur 107 · VU · texte numérisé non relu

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Une rencontre inattendue donnait en ce moment une fermentation morale de plus à ces entretiens sur le commerce à Marseille. Un grand économiste, dont le nom venait de surgir nouvellement en France, et qui promettait ce qu'il lient aujourd'hui, bon sens, courage et conscience, M. Frédéric Bastiat, était à Marseille. Il y avait été appelé pour y traiter, dans des réunions publiques, la question du libre échange, cette révolution du commerce, cette liberté des dix doigts de la main contre l'arbitraire du travail. M. Bastiat, que je connaissais de nom et d'œuvre, vint me voir. H m'engagea à assister à ces réunions. Je connaissais ces questions. Je partageais en grande partie ses opinions sur le libre échange ; je ne différais que sur l'application plus ou moins rapide et plus ou moins révolutionnaire de ses théories. Je les voulais lentes, graduées et transformatrices, pour donner au travail protégé lui-même le temps de se transformer sans périr. J'assistai à de magnifiques séances où M. Bastiat, M. Reybaud, les députés , les académiciens , les grands négociants de Marseille, luttèrent de bon sens et d'éloquence. Je fus amené à y prendre la parole. On me traita en hôte du pays ; Marseille me nationalisa par son accueil. Cette belle ville devint une patrie de reconnaissance pour moi, comme elle était déjà une patrie de mes yeux. Ces séances accomplies, je repris ma solitude et mon travail dans mon f^nbonr;^

Un dimanche, au retour d'une longue course en mer avec M""* de Lamartine, on nous dit qu'une femme, d'un extérieur modeste et embarrassé, était arrivée par la diligence d'Aix à Marseille, et qu'elle nous attendait depuis quatre ou cinq heures dans une petite serre d'orangers qui faisait suite au salon de la villa sur le jardin. Je laissai M""' de Lamartine entrer dans la maison, et j'entrai dans l'orangerie pour recevoir cette pauvre étrangère. Je ne connaissais personne à Aix, et j'ignorais complètement le motif qui pouvait avoir amené cette voyageuse d'une patience si obstinée à nous attendre toute une demi-journée.

En entrant sous l'orangerie, je vis une femme, jeune encore, d'environ trente-six ou quarante ans. Elle était vêtue en journalière (le peu d'aisance ou de peu de luxe ; une robe d'indienne rayée, déteinte et fanée; un fichu de coton blanc sur le cou; ses cheveux noirs proprement lissés, mais un peu poudrés, comme ses souliers, de la poussière de la route en été. Ses traits étaient beaux, gracieux, de cette molle et suave configuration asiatique qui exclut toute tension des muscles du visage, qui n'exprime que candeur et qui n'inspire qu'attrait ; de grands yeux d'un bleu noirâtre, une bouche un peu affaissée aux coins par la langueur; un front pur de tout pli comme celui d'un enfant; les joues pleines vers le menton et se joignant par des ondulations toutes féminines à un cou large et un peu renflé au milieu comme le cou des statues grecques ; un regard de clair de lune réfléchi dans une vague plutôt que du soleil de son pays, une expression de timidité mêlée de confiance dans l'indulgence d'autrui, émanant de l'abandon de sa propre nature. En tout l'image de la bonté qui la porte dans son attitude comme dans son cœur, et qui espère la trouver dans les autres. On voyait que cette femme, encore agréable, avait dû être très-attrayante dans sa jeunesse. Elle avait encore ce que le peuple, qui définit tout sans phrase, appelle le grain de beavté, ce prestige, ce rayon, cette étoile, cet aimant, ce je ne sais quoi qui fait qu'on attire, qu'on charme et qu'on retient. Son embarras et sa rougeur devant moi me donnèrent le temps de la bien regarder et de me sentir moimême à l'aise, en paix et en bien-être avec cette inconnue. Je la priai de s'asseoir sur une des caisses d'orangers recouvertes d'une natte d'Egypte, et pour l'y encourager, je m'assis moi-même sur

vn e caisse en face. Elle rougissait de plus en plus, elle balbutiait, elle passait sa belle main potelée et un peu massive sur ses yeux. Elle ne savait évidemment quelle attitude prendre ni par où commencer. Je la rassurai, et je l'aidai par quelques questions pour lui ouvrir la voie de l'entretien qu'elle paraissait à la fois désirer et rraindrc.

— 3Iadame... lui dis-je. — Elle rougit davantage encore.

■ — Je ne suis pa»; mariée, Monsieur, me dit-elle; je suis lille.

— Eh bien. Mademoiselle, voulez-vous me dire pourquoi vous êtes venue de si loin, et pourquoi vous avez attendu si longtemps notre retour pour m'entretenir ? Est-ce que je puis vous être utile à quelque chose? Est-ce que vous avez une lettre à me remettre de la part de quelqu'un de votre pays?

— Oh ! mon Dieu non, Monsieur, je n'ai rien à vous demander, et je me serais bien gardée de me procurer une lettre des messieurs de mon pays pour vous, ou de laisser connaître seulement que je venais à Marseille pour vous voir. On m'aurait prise pour une vaniteuse qui voulait se rendre plus grande qu'elle n'est en allant s'approcher des hommes qui l'ont du bruit. Oh ! ce n'est pas cela.

— Eh bien ! alors, que venez-vous me dire?

— Mais rien, Monsieur !

— Comment, rien? Mais rien, cela ne vaut pas la peine de perdre deux jours pour venir d'Aix à Marseille, de m'attendre ici jusqu'au coucher du soleil, et de retourner demain d'où vous venez !

— C'est pourtant vrai. Monsieur; vous devez me trouver bien simple. Eh bien, je n'ai rien à vous dire, et je ne voudrais pas pour un trésor que Ton sût à Aix que je suis venue ici!

— Mais enfin, quelque chose vous a poussée à venir; vous n'êtes pas comme ces vagues que vous voyez, qui vont et viennent sans savoir pourquoi. Vous avez une pensée; vous paraissez spirituelle et vive; voyons, cherchez bien, quelle a été votre idée en prenant une place dans la diligence d'Aix, et en vous faisant conduire à ma porte ici?

— Eh bien, Monsieur, dit-elle en passant ses deux mains sur ses joues comme pour en faire disparaître la rougeur et l'embarras, et en rejetant ses belles boucles de cheveux noirs, humides de sueui-, derrière $oh cou, c'est vrai, j'avais une idée, une idée qui ne me

laisbaiL pas dormir pepuis huit jours. Je me suis dit : « Reine! il » faut te contenter ! Tu ne diras rien à personne, tu fermeras ta bou- )' tique le samedi soir de bonne heure, tu prendras la diligence de » nuit, tu passeras le dimanche à Marseille, tu iras voir ce mon- « sieur, tu repartiras pour Aix le dimanche soir, tu seras le lundi » matin à ton ouvrage, et tout sera fini; tu te seras contentée une » fois dans ta vie, sans que les voisins ou voisines se doutent seule- » ment que tu es sortie de la rue on du cours. »

— Mais pourquoi tenieZ'^vous tant à me voir, et comment saviezvous seulement que j'étais ici ?

— Oh ! Monsieur, répondit-elle, voilà : îl y a un monsieur à Aix qui est bien bon pour moi, parce que je suis couturière de ses filles et qiie j'ai été autrefois servante à la campagne dans la maison de sa mère. La famille a toujours conservé de l'amitié et des égards pour moi, parce qu'en Provence les nobles et le pauvre peuple, ca ne se méprise pas, au contraire, les uns en haut, les autres en bas, mais tous de bon cœur sur le même pavé. Donc, ce monsieur et ses demoiselles qui savent mon inclination pour la lecture, et que je n'ai pas les moyens de me procurer des livres et les papiers, me prêtent quelquefois la gazette quand il y a quelque chose qu'ils pensent pouvoir m'intéresser, comme des gravures de modes, des modèles de chapeaux de femmes, des romans bien intéressants ou des vers comme ceux de Rcboul, le boulanger de Nîmes, ou de .lasmin, le coiiTcur d'Agen, ou des vôtres, Monsieur; car ils savent ([ue c'est tout mon plaisir de lire des vers, surtout des vers que chantent bien dans l'oreille ou qui pleurent bien dans les yeux !

— Ail ! j'y suis, dis-je en souriant ; vous êtes poète comme vos brises qui chantent dans vos oliviers, ou comme vos rosées qui pleurent dans vos figues?

— Non, -Monsieur, je suis couturière ; une pauvre couturière de la rue***, à Aix, et même je ne rougis pas de vous le dire ; je ne me fais pas plus dame que ma mère ne m'a fait; j'ai commencé par être domesti(|ue, et j'ai été dix-huit ans servante et bonne d'enfants chez M. de***. Aii ! les braves gens ! Demandez-leur. Ils me regardent toujours comme étant de la famille, et moi de même. Ce n'est que ma r>anté qui m'a obligée d'en sortir et de prendre l'état de coh- Mirière en gros, seule dans ma chambre avec mon chardonneret.

Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Vous me demandiez pourquoi j'étais venue, et comment j'avais su que vous étiez ici. Voilà, Monsieur :

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