VERS A MON CHARDONNERET
Toi dont mon seul re.^ard faisail Ti issonner l'aile,
Oui m'égayais par ton bablL Hélas! te voilà sourd à ra i ^oi\ q li t'a )pc!l('.
Cher oiseau ! la saison i ru ■le
De la vie a Iranriié le lil !
Ne crains pas que 1 oahi cbez les morls l'accoupaj^ne.
0 loi, le |i us doux des oiseaux !
Tu fus pendant six ans ma fidèle to iipagiip.
Oubliant pour :ioi 'a campagne,
Ta mère et lo i nid de loseaux î
Moi je fus avec toi si \ite accoutumée!
>;os jeux ctaieii! mon soûl loisir ; Lorsque tu me voyais dans ma chambre enfermée,
TuchanUiu. \ la \oix aim'c,
Mon ennui devenait plai!»ir '
GENEVIEVE Dans la captivilé je semblais te suffire,
Tu comprenais mes pas, ma voix, Hlon nom même en ton chant lu savais me le dire,
Dès que tu me voyais sourire
Tu le gazouillais mille fois !
Ohî notre vie à deux! qu'elle élait douce et pure, Oh ! qu'ensemble nous étions bien !
Le peu qu'il nous fallait pour notre nourriture, Je le gagnais à îa couture ; Je pensais: mon pain est le sien!
Je variais les grains; puis en forme de gerbe, Cueillie aux bords des champs d'élé,
Tu me voyais suspendre à la cage superbe Un cœur de laitue, un brin d'herbe Entre les barreaux becqueté!
Ouc ne peux-lu savoir combien je le regrelle! Hélas! ce fui à pareil jour
Que tu vins par ton vol égayer ma chambrellc Où maintenant je le regrette Seule sous celte ombre d'amour'
El cela rinissait par deux ou trois strophes plus tristes encore et par un espoir de revoir au ciel son oiseau enseveli pieusement par elle, dans une caisse de rosier, sur sa fenêtre, fleur qui inspirait tous les ans au chardonneret ses plus joyeuses et ses plus amoureuses chansons. Je regrette de les avoir égarées ou déchirées en quittant Marseille.
Je remerciai Reine delà complaisance qu'eUe avait eue de m'ouvrir ainsi ce cœur où l'amour d'un oiseau tenait une si grande place. M'"' de Lamartine entra, raccueiliit avec celte cordialité tendre qui enlève toute timidité à une étrangère, et la mena dîner avec nous, sous un lenslique, où le vent de mer rafraîchissait et ehantail des airs aussi doux que l'ombre du chardonneret de Heine.
dans son Gieille de poète. Accoutumée à vivre avec les paysannes de Saint-Point et de Milly, ma femme n'avait qu'à changer de paysage pour se croire encore avec ses compagnes habituelles de sa vie des champs. Reine l'aima du premier coup d'oeil, s'y attacha par la conformité des bons cœurs, et n'a pas cessé de lui écrire depuis, une ou deux fois chaque année, pour lui envoyer des vœux renfermés dans de petits ouvrages à l'aiguille, de sa main.
Après le dîner, nous allâmes nous asseoir tous les trois sur les bancs d'une barque vide échouée au bord de la mer. Nous reprîmes notre conversation de vieille connaissance avec Reine Garde, tout en jouant avec l'écume qui venait mourir contre la quille ensablée du bateau.
— Vous aimez donc beaucoup à lire? dit Mme de Lamartine, et il faut que vous ayez beaucoup lu pour avoir a])pris ainsi toute seule à si bien parler votre langue et à exprimer en vers si harmonieux vos impressions.
— Oh ! oui, Madame, dit Reine; lire est mon plus grand plaisir après celui de prier Dieu et de travailler pour obéir à la loi de la Providence. Quand on s'est levée avec le jour et qu'on a cousu jusqu'à ce que l'ombre ne vous laisse plus distinguer un fil noir d'un lil blanc, on a bien besoin de reposer un peu ses doigts et d'occuper un peu son entendement. Nous n'avons pas de sociétés, nous autres; nous n'avons que quelques bonjours et bonsoirs sur le pas de la porte, avec les voisins et les voisines, et puis tout le monde rentre, les uns pour préparer le souper, les autres pour coucher ou allaiter les enfants ; ceux-ci pour se délasser en famille, ceux-là pour s'endormir et se préparer au travail du lendemain. Il y en a aussi qui s'en vont dans les lieux où l'on perd son temps et sa jeunesse, les guinguettes, les cabarets, les cafés. Que voulez-vous que les pauvres filles honnêtes comme nous fassent alors du reste de la soirée, surtout en hiver, quand les jours sont courts ? Il faut bien lire ou devenir pierre à regarder blanchir ses quatre murs ou fumer ses deux tisons dans le foyer!
— Mais (juc pouvez-vous lire? demanda ma femme.
— Ah! voilà le mal, Madame, répondit Reine; il faut lire, et on n'a rien à lire. Les livres ont été faits pour d'autres ; excepté
les évangélistes et celui qui a écrit l'Imitation de Jésus-Christ, les auteurs n'ont pas pensé à nous en les écrivant. C'est bien naturel, Madame; chacun pense à ceux de sa condition. Les auteurs, les écrivains, les poètes, les hommes qui ont fait des poëmes, des tragédies, des comédies, des romans, étaient tous des hommes d'une condition supérieure à la nôtre, ou du moins qui étaient sortis de notre condition obscure et laborieuse, pour s'élever à la société des rois, dos reines, des princesses, des cours, des salons, des puissants, des riches, des heureux, des classes de loisir et de luxe, dans leur temps et dans leur pays.
— Ils devaient naturellement vous oublier, lui dis-je, vous laisser de côté, et s'attacher à écrire ou à chanter pour plaire aux personnes des conditions qu'ils fréquentaient; par conséquent, ils devaient avoir leurs idées , s'élever à la hauteur de leur science et de leur goût, parler leur langue, peindre leurs mœurs. Or, celte intelligence, cette science, ce goût perfectionné , délicat et capricieux des hautes classes ; cette langue, ces mœurs, ce ne pouvait pas être les vôtres, à vous, pauvres gens, surtout au commencement et avant que l'éducation donnée au peuple vous eût apprivoisés aux belles choses. Les anciens avaient bien des esclaves , Epictète, Esope ou Térencê, qui devenaient littérateurs, philosophes et poètes ; mais ils n'avaient pas une littérature des esclaves. Ils avaient Socrate, mais qui avait besoin d'être expliqué au peuple par Platon ; Platon qui avait besoin d'être débrouillé par des disciples encore bien savants; Cicéron qui n'écrivait que d'après Platon et pour les Scipion , les Atticus, les lettrés les plus consommés et les plus tins de Rome ; Virgile qui récitait ses pastorales aux princesses de la cour d'Auguste, mais que les vrais bergers et les vraies bergères n'auraient pas compris ; Horace qui ne chantait que le vin , le loisir, l'amour licencieux, pendant que le peuple de son Tibur buvait ses propres sueurs avec l'eau de ses cascades. 11 en buvait le murmure, lui, par ses oreilles; mais les laboureurs, les ouvriers, les tailleurs de pierre romains n'en buvaient que l'eau claire. Ses vers étaient si contournés, et si remplis de double sens et de figures empruntées à la Grèce et à l'histoire, que le peuple de son temps ne pouvait ni le chanter ni le comprendre. Il en a été de même depuis presque partout.
— C'est vrai, dit Reine, excepté Robinson et la vie des Saints, qu'est-ce donc qui a été écrit pour nous autres?.... Ah ! il y a encore Télémaque et Paid el Virginie, ajouta-t-elle, c'est vrai ; c'est bien amusant et bien louchant, surioui Paul et Virginie. Mais, ce-
pendant, Télémaque traite de la manière dont il faut s'y prendre ponr gouverner un peuple , et cela ne nous regarde gueres ; cl ce livre a été écrit pour rédncalion du petit-fils d'un roi ; ce n'est pas notre état, à nous, n'est-ce pas, Madame? Quant à l'autre, il touche bien le cœur de tout le monde ; il dit bien comment on s'aime, comKient on ne peut pas vivre l'un sans l'autre, comment on désire se marier ensemble pour être heureux, et comment on est séparé par des parents ambitieux qui veulent plus de biens que de bonheur pour leurs enfants. Mais enfin, Mlle Virginie est la fille d'un général ; elle a une tante qui en veut faire une femme de qualité ; on la met au couvent pour cela; toutes ces aventures bien belles cependant, ne sont pas les nôtres. Ce sont des tableaux de choses (jue nous n'avons pas vues que nous ne verrons jamais chez nous, dans nos familles, dans nos ménages, dans nos états. C'est plus haut que notre main, Madame, nous n'y pouvons pas atteindre. Qtii est-ce donc qui fait des livres ou des poëmes pour nous ? Personne ! excepté ceux qui font des almanachs, mais encore qui les remplissent de niaiseries et de bons mots balayés de l'année dernière dans l'année nouvelle, ceux qui font des romans que les filles sont obligées de cacher aux mères de familles honnêtes, et ceux qui font des chansons que les lèvres chastes se refusent à chanter. Je ne parle pas de M. Béranger qui en a bien, dit-on, quelques-unes sur la conscience, mais qui met maintenant la sagesse et la bonté de son âme en couplets qui sont trop beaux pour être chantés ! Ah ! quand viendra donc une bibliothèque des pauvres gens? Qui est-ce qui nous fera la charité d'un livre?
Elle dit cela avec un bon sens supei'ieur a son éducation et avec un accent si pénétré de l'indigence intellectuelle des classes aux* quelles elle appartenait, que cela me fit réfléchir un moment a la vérité et à la gravité de son observation.
— J'y avais déjà pense quelquefois, dis-je en m'adressant à ma femme et à Reine, mais jamais tant qu'en écoutant ce que vous venez de dire. C'est vrai, pourtant, le peuple qui veut s'instruire, .se distraire, s'intéresser par l'imagiujition, s'attendrir i)ar le seitiment, s'élever par la pensée, va mourir d'inanition ou s'enivrer de corruptions si on n'y prend garde. Il faut que la société s'en occupe.
IJENEVIÈVE 2!
on il faut que Dieu suscite un ^ni-uie populaiie, un Homère ouvrier, un Milton laboureur, un Tasse soldat, un Danlc industriel, un Féiielcn de la chaumière, uu llacine, un Corneille, un Buffon de l'atelier, pour faire à lui seul ce que la société égoïste ou paresseuse ne veut pas faire, un comiuencenient de littéiature, une poésie, une sensibilité du peuple !
Je passe en revue, par la pensée en ce moment, tous les rayons d'une bibliothèque bien composée. Je mets en idée la main sur tous les principaux noms qui la meublent, et je cherche à y grouper une collection de volumes qui puisse alimenter la vie intérieure d'une honnête famille de laboureurs, de serviteurs, d'ouvriers, hommes, femmes, enfants, jeunes filles, vieillards; livres à laisser sur la table et avec lesquels chacun puisse causer en silence, le dimanche ou le soir, sans avoir besoin qu'on les traduise ou qu'on les lui explique pour les entendre. Voyons, (jii'est-ce que je trouve sous la main î*
— Voilà la Bible. C'est un beau livre, plein de récits populauvs comme l'enfance du genre humain; mais plein de mystères, de scandales de mœurs, de crimes et de férocités qui dépraveraient l'esprit, le cœur et les mœurs, si on la jetait non commentée et non châtiée dans les mains des enfants et dans l'inintelligence bistorique des masses. Voilà Homère, Platon, Sophocle, Eschyle! Mais ce sont d'autres époques, d'autres mœurs, une autre langue ^ c'oM du grec. Rien! Voilà Virgile, Horace, Cicéron, Juvénal, Tacite! Mais c'est du latin ! le peuple ne le sait pas. Rien! Voilà Milton. Shakespeare, Pope, Dryden, lord Ryron, Crabbe, surtout! C'est do l'anglais. Rien! Voilà le Tasse, le Dante, Pétrarque, trois admirables poètes. Mais c'est de l'italien. Rien! Voilà Scliiller, Goethe, Wiéland, Gessner! Il y a en eux de belles pages pour le peuple.; la poésie allemande y descend parce que le peuple monte à elle. Mais c'est en allemand. Rien! Voilà Cervantes, Caldéron, Lope do Véga ! Mais ce sont des parodies du génie chevaleresque dont ce temps-ci n'a pas à se corriger ; d'ailleurs c'est espagnol. Rien! Voilà les grandes et sublimes poésies orientales, indiennes, persanes,arabes. 11 y a là des trésors enfouis d'imagination et de sagesse humaine dont on pourrait monnayer les lingots pour l'humaniti' à venir! Mais c'est en persan, en arabe, en sauscrit; il fiHit des uii-
2^ I.E CONSEILLER DU PEUPl R
iii'iir.-î ci dos niounayeurs de ces poëiiics; ils no sont ji.ts vomis
encore, itioii !
Voilà nos vieux poètes français; ce ne seni (jiie romans <lc chevalerie, avenUires cyniques, rimes galantes et fades à dos Amaryllis de fantaisie ou à des beautés de cour. Rien! Voilà Pascal; des polémiques scolasti(jues sur des rarfiiionienls de doj;nies inintelligibles au simple bon sens, ou ipielquos pensées sublimes d'expression, mais sublimes comme l'abîme est subliuie d'inconnu, de pro- 'ondenr, do désespoir! Ce livre ferait lics ft)us s'il ne faisait pas des anachorètes! lîien! Voilà Bossuot; langue prophétique, éloquence biblique, histoire systémalique, faisant rouler les inondes autour d'une i)euplade de désert, orateur tonnant sur la tète des rois, mais faisant luire, avec une complaisance à la fois sévère et habile, ses éclairs sur les cours, et ne foudroyant que le peuple, qu'il livre corps et âme au moderne Cyrus; un choix, dos fragments, des échantillons du génie de la langue et du discours. lUen autre! Voilà Féne!ou ; beaucoup à prendre dans Télcmaque et dans les Correspondances. L'âme religieuse, la philosophie humaine, l;i gràctt, rouclion. l'odeur de vertu; mais dos pages et pas de livre jiour le |jeuple ! Voilà (Corneille; mais c'est uu génie poliliifue et résumeur, qui éclate trop haut pour le cœur humain. Uuelques scènes, quwlques maximes, quelques explosions en vers ! Uien de plus. Le peuple vit de détails de sentiments et non de résumés. Le génie, pour lui, est dans l'àme; celui de Corneille est comme celui de Tacite, dans le mot! Voilà Racine; celui-là était né pour devenir le poète du peuple; malheureusement il n'y avait pas de peuple de son temps. Les cours l'ont pris, qu'elles le gardent. On ne peut extraire de lui, pour les masses, que ses deux tragédies bibliques, Alluilie et Eslher, parce que là sa poésie s'est faite popuhire en se faisant religieuse. Le reste est aux salons.
Voilà Voltaire! esprit encyclopédique, mais toujours esprit, bon sens, lumière, critique, satire, finesse, raillerie, enjouement, quelcjuefois cynisme! Jamais âme, tendresse, amour, pitié et piété, ces dons du génie à ceux qui souffrent. Philoso[)he des heureux, aristocrate des intelligents, poète de demi-jour, peu à prendre pour les simples de cœur, lustre des bibliothèques s'éteignant dans le champ en plein soleil, ou déplacé dans la mansarde de l'indigent!
Voilà tous nos historiens. Pas un pour le peuple depuis les chrouiqueurs ! Montesquieu, trop haut; RoUin, excellent, mais trop servile traducteur de l'antiquité et trop long pour des lecteurs qui comptent le temps !
(iiiNKviÈvi!; in
Vitilà nos romanciers! Tons jti'cininl Iciiis pert^onnages ilans les rangs élevés de la socielé et donnant au sentiment le jargon du salon au lieu de la Iangu(3 de la nature illettrée! Kien, ou presque rien !
Voilà nos philosophes! Descartes, Malebranche, Condillac, et tous les modernes; vous pouvez les réimprimer tant que vous voudrez, je vous délie de les taire lire au peu[)le, parce que la philosi>phie du peuple ne raisonne pas, elle sent. Sa dialectique, c'est un instinct; sa logique, c'est une impression; sa conclusion, c'est une larme ! Il n'y en a point là pour lui. Il ne connaît de J.-J. Rousseau que les cent premières pages du Vicaire savoyard et quehpies chapitres des Confessions, où il voit un horloger de génie aux prises avec ses misères et des sentiments qu'il reconnaît en lui-même. De Cliàteauhriand il ne lit que liené et Alu!a, où la philosophie est délayée de larmes et où la piété est fondue dans l'amour. ïUen !
Voilà nos théâtres. Ils ont été écrits pour les cours ou pour les classes exclusivement lettrées. La preuve que le peuple ne les sent pas assez faits pour lui, c'est qu'il les laisse aux scènes académiques et (|u'il a inventé pour lui les mélodrames, parce que son vrai drame n'a pas encore été inventé pour lui. Rien!
Voilà nos savants! Ils sont écrits en algèbre et voilés d'une terminologie gallo-grecque qui laisse les sciences naturelles à l'état de mystères pour tout ce qui n'est pas initié. Celui qui mettra la science usuelle en langue vulgaire et sensible aux ignorants, n'est pas encore venu. Je me trompe, il commence à poindre en Angleterre dans le fils d'Herschell. lUen encore ici !