XVI
— Vous êtes donc qiiei(|uelois triste? lui deiuandai-je avec un véritable intérêt.
— Pas souvent, Monsieur, gràceàDieu;je suis de bonne humeur, mais enfin tout le monde a .ses peines, surtout (punid oji n'a m parents, ni famille, ni mari, ni enfants, ni nicco autour de soi, et qu'on remonte le soir toute seule dans sa chambre pour se réveillei' toute seule le matin, et n'entendre que les pattes de son oiseau sur les bâtons de sa cngc !
Encore s'ils ne mouraient pas, Monsieur, s'ils ('tyieut comme les perruches et les perroquets qu'on voit sur le (juai du port à Marseille, et qui vivent, à ce qu'on dit, cent cl un ans ! ou serait sûr de ne pas manquer de compagnie jus((u'a la fin de ses jours ! Mais vous vous y attaclioz, et puis cela meurt; un beau matin vous vous réveillez et vous n'entendez plus chanter votre ami près de la fenêtre; vous l'appelez des lèvres, il ne répond pas; vous sortez du lit, vous courez pieds nus vers la C3ge, et qu'est-ce que vous voyez? Une pauvre petite bète, la tête couchée sur la planche, le bec ouvert, les yeux fermés, les pattes raides. et les ailes étendues dans sa jiauvre prison ! Adieu, tout est fini ! Plus de joie, plus de chanson, plus d'amitié dans la chambre; plus personne qui vous fête quand vous rentrez !
Ah ! c'est bien triste. Monsieur, croyez-moi .' — Et elle refoula deux larmes qui se formaient sous sa paupière.
— Vous pensez à votre chardouncref , Mademoiselle Heine? lui dis-je.
— Hélas! oui. Monsieur, dit-elle avec honte, j'y |)ense toujouis depuis <|ue je l'ai perdu connue cela. Onand on n'a pas beaucoup d'amis, voye/.-vous, ou tient au peu (jue le bon Dieu nous en laisse! (lelui-la m'aiuiail l.uil' >'<ius nous pailinus faut, iiou? nous fètion
16 LE CONSEILLER DU l'EL'PLli
tant tous les deux! Ah ! ou dit que les bêles n'ont pas d'âme ! Je ne veux pas offenser le bon Dieu, mais si mon pauvre oiseau n'avait pas d'âme, avec quoi donc qu'il m'aurait tant aimée ? Avec les plumes ou avec les pattes peut-être? Bah! bah! laissons dire les savants ; j'espère bien qu'il y aura des arbres et des oiseaux en paradis, et je ne crois pas iaire mal pour cela encore. Est-ce que le bon Dieu est un trompeur? Est-ce qu'il nous ferait aimer ce qui ne serait ([ue mort et illusion ''.
— Est-ce que vous n'avez rien écrit. Heine, sur ce chagrin qui paraît tant vous serrer le cu>ur''
— Si, Monsieur, pas plus tard que dimanciie dernier en regardant sa cage vide et le mourron séché qui y pendait encore, et ea me sentant pleurer, je me suis mise à lui écrire des vers, à mon pauvre chardonneret, comme s'il avait été là pour les entendre. Mais je n'ai pas pu les finir, cela me faisait trop de mal.
— Dites-moi ces vers, ou du moins ceux dont vous vous souvenez; ici, là, peu importe; c'est le sentiment ipie j'en veux, ce ne sont pas les rimes.
Elle chercha un moment dans sa mémoire, puis elle dit d'une Aoix émue et caressante comnie si elle av;iit parle à l'oiseau lui-même :