‹ La passé, le présent, l'avenir de la RépubliqueChapitre 95 sur 107 · XXV · texte numérisé non relu

XXV

— Oui, Reine, n'en doutez pas, repris-je, l'ère de la littérature populaire approche ; et quand je dis populaire, vous m'entendez liien, je veux dire la plus saine et la plus épurée des littératures, car j'entends par peuple ce que Dieu, l'Évangile, la philosophie, et non pas les démagogues, entendent par ce niot : la partie la plus nombreuse et la plus importante par conséquent de rhumanité. Avant dix ans, si les institutions nouvelles n'ont pas d'éclipsé qui les stérilise et qui les change en tyrannie momentanée, vous aurez une librairie du peuple, une science du peuple, un journalisme du peuple, une philosophie, une poésie, une histoire, des romans du peuple, une bibliothèque appropriée aux esprits, aux cœurs, aux loisirs, aux fortunes du peuple à tous ses degrés!

— Mais qui est-ce qui nous fera cela? dit-elle avec une expression mêlée de joie et d'incrédulité.

— Qui est-ce qui vous fera cela? répondis-je; les plus grands parmi ceux qui savent, qui pensent, qui chantent, qui écrivent. De même que c'était un honneur, il y a quelques siècles, d'instruire les cours, de parler aux rois, déplaire aux sommités seules alors éclairées du

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monde; île même ce sera nu lioniienr, el une vertu Identùi, d iiis- Iruire les petits, de parler aux masses, déplaire au peuple lionnète; où le goût du bon et du beau se propagera avec l'instruction et par la lecture. La gloire se retournera avec l'auditoire, voilà tout. Elle était en haut, elle sera en bas. Le génie se tourne aussi toujours par sa nature du côté où est la gloire. La gloire, ce sera alors le nom d'un écrivain sur les lèvres de vos femmes, de vos enl'ants, de vos vieillards, dans vos chaumières, dans vos mansardes, dans vos métiers! Pourquoi veut-on être lu? C'est pour être admiré quelquefois; mais plus souvent c'est pour être compris, senti et aimé de ceux qui nous lisent. Eh bien, ne sera-t-il pas [)lus doux pour un poëte d'avoir ses vers dans la mémoire de trente ou quarante millions d'hommes, que dans les rayons de luxe de cinq ou six mille bibliothèques? Ne sera-t-il pas plus doux pour mn écrivain d'être de la famille de ces quarante millions dliomnies, sur leur table, sur leur métier, sur leur charrue, à leur foyer, que d'avoir un siège dans une Académii! de quarante écrivains comme lui, et une j^eusion d'une cour ou sur le budget d'un ministre ? Qu'en pensez-vous pour vous-même ; voyons, inleriogez-v«us?Qu'aimeriez-vous mieux, de savoir vos vers dans la bouche d'un million de petits enfants, récitant vos strophes à la fin de leurs prières, ou devant les genoiix de leurs mères, ou de les savoir imprimés sur beau papier et reliés de beau maroquin sur les rayons de quelques amateurs de poésie:'

— Oh ! j'aime mieux la mémoire des enfants et des pauvres gens ! s'écria-t-elle; c'est une édition vivante!

— Ajoutez : et aimante, repris-je.

— Oui, au bout du compte, il n'y a que cela, Madame, n'est-ce pas? répondit-elle en se tournant vers ma femme. Toute gloire qui ne se convertit pas en amitié, c'est du grain qui ne germe pas c'est de la lumière qui ne chauffe pas; .Monsieur a raison.

Je voulus aller plus loin et lâler le vrai goût et le vrai sentiment littéraires dans le peu[)le, dans le cœur même de celte excellente iemme néo parmi les domestiques et vivant parmi les artisans.

— Comment, lui demandai-je, mademoiselle Heine, concevriezvous la nature des ouvrages qui conviennent aux mœurs, aux sentiments, à l'iîsprit des j)ersonnes de votre condition ? Quels seraient li's premiers cl les meilleurs livres (pi'il faudrait, si on en avai/ /e

talent, composer en commençant, pour les paysans, les domestiliques, les artisans, les ouvriers, leurs femmes, leurs enfants, entin pour tous ceux (|ui ont peu à lire et qui ont peu lu jusqu'à présent?

— Ah! Monsieur, je ne sais pas trop ; c'est bien difficile à dire. On n'a pas de goût quand on ne l'a pas encore exercé.

— Mais enfin, jugez par vous-même et répondez-moi. Quel est l'ouvrage qui enlèverait, qui attacherait, qui impressionnerait vivement et puissamment votre àme telle qu'elle est ou telle qu'elle était avant d'avoir lu ce qu'on vous a prêté?

Serait-ce une belle philosophie à la fois religieuse et rationnelle, établissant en maximes courtes, sublimes, claires comme des rayons de soleil, les grands principes de la sagesse humaine et de la vertu perfectionnée de siècle en siècle dans l'intelligence et dans la conscience du genre humain; un c^itéchisme de la pensée des hommes?

— Oui, dit-elle sans enthousiasme, cela ne ferait pas de mal. Mais les maximes... c'est un peu froid. Monsieur, pour nous; ce sont des morceaux de pensées qu'on tourne et qu'on retourne bien un moment dans ses mains pour les voir briller, mais ce ne sont pas des personnes. Nous autres, nous ne nous attachons qu'aux personnes, parce qu'on peut les aimer ou les haïr ; mais des pensées... ça n'aime ni ça ne hait; c'est mort! Nous aimerions mieux autre chose.

— Une belle histoire universelle, lui dis-je, bien claire, bien déduite, bien racontée, ramifiée comme les branches do ce platane devant vous, où les racines sortiraient de lerre, le tronc des racines, les branches du tronc, les rameaux dos branches, et qui vous ferait suivre de l'œil toutes les grandes familles de l'espèce humaine, depuis les temps primitifs jusqu'à aujourd'hui, avec les progrès, les décadences, les morts et les renaissances des races d'hommes, des idées, des religions, des institutions, des arts, des métiers ? Cela vous irait-il?

— Pas à tous, Monsieur ; ça ferait bien tout de même pour les jeunes gens un peu instruits et pour les vieillards curieux du . temps passé; mais la masse, les femmes, les filles, les enfants, ne liraient pas beaucoup ce livre. C'est trop loin de nous, cela ne nous regarde pas, cela passe devant l'œil comme un torrent qui éblouit et qui noie notre esprit; nous aimerions mieux une pleine main d'eau puisée dams une petite source à notre portée. Ce qui est grand est grand, mais c'est comme le ciel, c'est confus ; et, comme on dit, on n'y voit que des étoiles.

Un abrégé de toutes les sciences et de tous les arts , expliqués simplement et nettement, de manière à vous faire connaître tout ce que l'homme a découvert, inventé, imaginé, perfectionné en tout genre d'art et d'industrie, cela serait bon; cela vous donnerait une idée de vou>mèmes, tm respect pour vos facultés, une espérance et un désir d'arriver toujours à mieux, une émulation de siècle à siècle, et puis cela détruirait beaucoup d'idées fausses que vous avez sur quantité de phénomènes naturels ou artificiels que vous prenez pour sortilèges?

— Oui encore; mais cela ne plairait qu'aux studieux parmi nous, et nous n'avons guère le temps d'étudier pour étudier. Et puis, quand nous amions lu cela, que nous resterait-il dans l'âme? Un nuage de mots, de lignes, de choses, de faits et de machines, qui s'embrouilleraient dans l'esprit. Nous avons assez de notre métier, nous n'avons pas besoin de savoir les métiers de chacun.

— De beaux poèmes comme ceux de Virgile, d'Homère, du Tasse, qui racontent en vers les batailles des héros, les assauts, les incendies de villeSi les destructions d'armées, les conquêtes des peuples ?

— Nous ne lirions pas cela du tout, Monsieiu'. C'était bon du temps des Grecs et des Romains, où les nations ne pensaient qu'à se battre, et où les peuples croyaient à toutes sortes de fables, de dieux, de déesses, de gens descendus du ciel pour se battre avec ceux-ci contre ceux-là. Maintenant le peuple ne croit pas à ces imaginations de poètes ; il veut que les poètes lui chantent du vrai et du bon, ou bien il n'écoute pas.

— Et de beaiLX romans où l'on voit des messieurs et des dames qui s'aiment, qui se parlent, qui s'écrivent des lettres d'amour, qui se trompent, qui se brouillent, qui se raccommodent, et qui finissent, après quatre volumes de malentendus et d'aventures, par se marier et pur vivre riches et heureux dans un magnlAque hôtel de Paris ou de Londres?

— C'est comme si on nous parlait la langue de la Chine ou du Japon, Monsieur; nous n'y comprenons absolumenl rien. Des romans de femmes de chambres ou de couturières, oui, nous les lirions bien avec plaisù", ceux-là ; mais plût à Dieu qu'ils ne nous en fissent pas, ou qu'ils en fissent d'autres ! car c'est là. Monsieur, la peste des pauvres mères de famille honnêtes ! Elles sont toujours à chercher dans les poches de leurs fils ou de eurs filles, pour y surprendre ces vilains petits livres, et pour les jeter an fiea. Est-il possible qu'il y ait des écrivains d'esprit qui s'amusent à jeter comme ça du poison dans de jeunes cœurs, comme on sèmerait de l'arseui* dans les boutons d'un bouquçt pour faire respirer la mort en croyant s'embaumer la bouche ! Oh ! non ; justement, voilà le malheur, c'est qu'on nou f!^ bien des livres; mais ce sont des li/res contre nous. El p:'s ces Mes:,5

sieurs parlent après des pauvres gens qui vendent leurs enfants; mais la monnaie avec laquelle on les achète, qui est-ce donc qui l'a faite, si ce n'est pas eux, avec leurs romans à deux sous ?

— Mais de simples histoires vraies et pourtant intéressantes, prises dans les foyers, dans les mœurs, dans les professions, dans les familles, dans les misères, dans les bonheurs, et presque dans le langage du peuple lui-même ; espèce de miroir sans bordure de sa propre existence, où il se verrait luimême dans toute sa naïveté et dans toute sa candeur; mais qui, au lieu de réfléchir ses grossièretés et ses vices, réfléchirait de préférence ses bons sentiments, ses travaux, ses dévouements et ses vertus, pour lui donner davantage l'estime de lui-même et l'aspiration à son perfectionnement moral et littéraire, qu'en pensez-vous ?

— Ah ! Monsieur, s'écria-l-elle, je pense que ce sont véritablement là les livres qui attacheraient les artisans, surtout les femmes et les filles des artisans. Et comme vous savez bien que c'est la femme qui est le sentiment de toute la famille, par conséquent, lorsque la femme ou la jeune fdle de la maison lit un livre, c'est comme si son père et ses frères l'avaient lu. Nous sommes le cœur des logis. Monsieur; ce que nous aimons, les murailles l'aiment. L'instituteur de l'esprit est à l'école, mais l'instituteur de l'âme est au foyer. C'est la mère, la femme, la fille ou la sœur de l'ouvrier honnête qui sont ses véritables muses , comme on appelle ces inspirations intérieures à l'Académie de Marseille. Ce qu'elles soufllent est respiré par tous les parents et par tous les amis par-dessus tout. Ce soat elles, comme je l'ai vu tant de fois dans les soirées de famille d'ouvriers, ce sont elles qui choisissent le livre, qui allument la lampe le dimanche, et qui disent : « Je vais vous lire ur.e histoire ; écoutez-moi bien ! »

— II faudrait, n'est-ce pas, que ces histoires fussent prises dans la condition même de ceux qui les lisent?

— Oui, Monsieur, sans cela pas d'attention; on dit, « Cela est plus haut que nous ; n'y regardons pas ! »

— Il faudrait qu'elles fussent vraies !

— Oui, Monsieur. Nous n'aimons pas beaucoup les imaginations, parceque nous n'en avons pas beaucoup nous-mêmes. Nous ne nous intéressons qu'au vrai, parceque nous vivons dans les réalités, et que la vérité, c'est notre poésie, à nous.

-- Il faudrait qu'elles fussent très simples et très naturelles, ces histoires ; qu'il n'y eût quasi point d'événements ni d'aveniures pour ressembler au courant ordinaire des choses ?

— Oui, Monsieur, parcequ'il n'y a quasi pas d'événements ni d'aventures dans noire vie et que tout consiste en deux ou trois sentiments qui forment oute notre existence.

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— Il faudrait qu'elles fussent en prose, n'est-ce pas, encore?

^^Oui, Monsieur, c'est plus simple pour nous; nous aimons qu'on nous parle comme nous parlons. Les auteurs devraient garder les vers pour e; cantiques, pour les prières, ou bien comme je fais, moi, pour pleurer les morts, pour regretter les absents, pour rappeler les vieux souvenirs, pour gémir sur les séparations éternelles ; parceque les vers, voyez-vous, ça ne parle pas, ça ne raconte pas bien, mais ça pleure et ça chante, et ça crie e» nous comme une voix qui ne sort pas tous les jours du cœur, mais qui n'e» sort que quand il est exlraordinairement frappé ou ému.

— Il faudi ait que ces livres ne coûtassent presque rien à acheter, n'estce pas encore, afln qu'une semaine de lecture ne coûtât pas à l'artisan ou au laboureur autant qu'une soirée au cabaret?

— Oh ! oui, surtout, dit Reine, en approuvant d'un geste de tête, il faudrait qu'un livre comme ceux dont nous parlons ne fût pas plus cher qu'une bouteille de vin, un jeu de cartes, une tasse de café ou une pipe à fumec Alors le père ou le frère dirait : « Voilà une bouteille que je vais boire ou une pipe que je vais fumer tout seul, et il ne restera rien dans le verre ou dans la terre cuite quand ça sera fini ; et voilà à côté, pour le même pris, un volume à lire qui fera passer le temps à ma femme, à mes enfants, à moi, et qui restera à la maison après, avec du plaisir dans la mémoire, de douces larmes dans les yeux, de bons sentiments dans le cœui'. Voyons, lequel faut-il acheter ? » Et il achètera le volume, Monsieur, à moins qu'il ne soit un égoïste, un homme dur ou un débauché. Et puis encore il fera un calcul tout simple, s'il calcule bien. Il dira : « Si je vais passer ma soirée hors de chez moi, dans les lieux publics, il m'en coûtera peut-être une journée ou deux de mon salaire, et si je la passe à la maison avec mes enfants et mes voisins à écouter lire un bon livre, il ne m'en coûtera rien que la chandelle, et j'aurai économisé sur mon pécule en enrichissant mon intelligence et en polissant mes mœurs. »

N'est-ce pas vrai cela ?

— Parfaitement vrai, et cette réflexion ne pouvait venir que de vous, qui savez le prix du temps de l'ouvrier. Aussi il faudrait que ses livres fusseirt courts, n'est-ce pas?

— Oui, Monsieur, longs comme la durée d'une chandelle, à peu près, pas davantage; parceque les hommes de travail n'ont guère d'autre temps à consacrer aux livres que le dimanche, et que si l'histoire n'était pas finie avant qu'on se couchât, la semaine en passant dessus le ferait oublier. On ne saurait plus où on en est, on ne se rappellerait plus le dimanche suivant les noms et les choses. 11 n'y a que les gens de loisir qui peuvent lire des livres en beaucoup de volumes : ils prennent leur plaisir en gros comme

leurs provisions chez l'épicier. Pour nous, nous ne pouvons les prendre qu'en détail : une once de sel, une page de sentiment, une goutte de larmes ! ^ou par sou, voilà le peuple : il faut le prendre comme Dieu Ta fait !

xxvn.

Cette conversation me flt venir la pensée d'essayer de remplir bien imparfaitement le programme de cette intéressante fille par quelques récils, en prose et par quelques chants populaires en vers, pour les dimanches du peuple affamé de lecture et qui n'a pas encore d'écrivains à lui. J'ai beaucoup vécu avec les paysans, avec les matelots, avec les ouvriers, avec les boLS et fidèles domestiques qui font partie de nos familles ; j'ai passé bien des heures dans les chaumières, dans les casernes, sur le pont des i; aliments, sur les bords des roules, sm' les montagnes avec les bergers, derrière la charrue avec le labouieur, dans les sentiers de la vigne avec les vignerons, le long des fosses des grandes routes, à causer intimement avec toutes ces intelligeuces ui.lie^, simples et bonnes, dont la langue, les mœurs, les senlimeuts, rue sont plus familiers que ceux du salon. J'ai été témoin ou confident de sejil ou huit vies obscures, mais pleines d'intérêt, de doulems ou de boiiheors cachés qui, s'ils étalent r^acontés comme ils ont été sentis, seraient de vériiaL les petits •poèmes vrais du cœur humain. J'en connais les sites, les éYéneaiente, les acteurs. Je vais tenter de les écrire aussi simplement qu'ils m'ont été .racontés. Je les publierai un à un en volumes détachés, à bas prix, sans luxe de papier ni d'impression, pour les rendre accessibles aux plus pauvres familles d'artisan. Je n'y mettrai ni prétentiea de style, ni effort de taleutt, ni esprit de système; la natme, la nature, et encore la nature : voilà tout le génie pour ces sortes de productions. Le peuple s'en insphre de plus près encore que nous. S'il la retrouve dans ces tableaux sans art, il s'y plaira et en désirera d'autres. Des mains plus libres et plus fraîches les lui prodigueront. La littérature populaire sera ébauchée; elle ne peut commencer et finir que par des ouvrages de sentiment, car les classes lettrées de la population sont iulelligence ; mais les classes illettrées ne. sont que cœur! C'est donc par le cœur qu'il faut élever le peuple au goût et à la culture des lettres. L'évangile du sentiment est comme l'évangile de la sainteté : il doit être prêché d'abord aux smiples et dans on langage auasi simple que le cœiu* d'un enfant !

xxvni.

Ces idées, que je pensais tout haut devant la couturière d'Aix, me rappelèrent quelques pages que j'arais écrites quelques années avant, çogime

"GENEVIÈVE. Zo

par pressenlimenf, sur la manière de concevoir et d'écrire l'histoire poulie peuple. Je cherchai ces pages dans mon portefeuille, et je fes lui lus. Les voici :

Jusqu'à présent, on a beaucoup flatté le peuple. C'était montrer qu'on ne l'estimait pas encore ; car on lie flatte que ceux qu'on veut séduire. Pourquoi l'a-t-on flatté? C'est qu'on faisait du peuple un instrument et non un but. On se disait : La force est là ; nous on avons besoin pour soulever des gouvernements qui nous gênent, ou pour absorber des nationalités que nous convoitons; appelons le peuple à nous, enivrons-le de lui-même; disons lui que le droit est dans le nombre; que sa volonté tient lieu de justice; que Dieu. est avec les gros bataillons; que la gloire est l'amnistie de l'histoire ; que tous les moyens sont bons pour faire triompher les causes populaires, et que les crimes mêmes s'efl'accnt devant la grandeur et la saiateté des résultats; il nous croira, il nous suivra, il nous prêtera sa force matérielle; et quand, à l'aide de ses bras, de son sang, et même de ses crimes, nous aurons déplacé la tyrannie et bouleversé l'Europe, nous licencierons le peuple et nous lui dirons à notre tour : Tais-toi, travaille et obéis î... Voilà comment on a transporté dans la rue les vires des cours, et donné au peupte un tel goût d'adulation et un tel besoin ds complaisance et de caresses, qu'à l'exemple de ce. taincs souverainetés du Bas-Empire, il n'a plus voulu qu'on lui parlât qu'à genoux. Ce n'est pas cela ; il faut lui parler debout, il faut lui parler de n'.veau, il faut lui parler en face. Il ne vaut ni plus ni moins que les autres éléments de la nation. Le nombre n'y fait rien. Prenez un à un chacun des individus qui composent une foule, que trouvez- vous ? Mêmes ignorances, mêmes erreurs, mêmes passions, souvent mêmes vices qu'ailleurs. Y a-t il de quoi s'agenouiller ? Non. Multipliez tant que vous voudrez toutes ces ignorances, tous ces vices, toutes ces passions, loules ces misères par millions d'iiommes, vous n'aurez pas changé 1-^ur nûiure; vous n'auj-ez jamais qu'une multitude. Laissons donc le nombre, cl ne respectons que la vérité. C'est devant la vérité seule qu'il faut vous placer en écrivant l'histoire à l'usage du peuple; et ne croyez pas que vous serez moins lu, moins écouté et moins populaire pour cela. Le peuple a deux goûts dépravés : Tadulation et le mensonge ; mais il a deux goûls naturels : la vérité et le courage. Il respecte ceux qui osent le braver ; ceux qui le craignent, il les méprise. 11 y a dos animaux féroces qui ne dévorent que ceux qui fuient on qui tombent devant eux. Le peuple est comme le liou, qu'il ne fout pas aborder de rôle, mais en face, les yeux dans rcs yeux, la main dans sa crinière, a^vec celte famirarité ferme et confiante qui prouve qu'on se livre, Biais «fu'on s'esiimc, et qui dit aux mullitudcs : Coniploz-vous tant que vcus voudrez: moi, je me sens.

S!l LE CONSEILLER DU PEUPLE.

Cela dit, quel point de vue choisirez- vous pour écrire celle histoire populaire ? Il y en a trois principaux auxquels vous pouvez vous placer : le point de vue de la gloire, le point de vue du patriotisme, le point de vue de la civilisation ou de la moralité des actes que vous allci raconter. Si vous écrivez au point de vue de la gloire, vous plairez beaucoup à uiio nation guerrière, qui a été éblouie bien avant d'être éclairée, et que cet ébîouissement a aveuglée si souvent sur la valeur des hommes et des choses qui brillaient dans son horizon. Si vous vous placez au point de vue exclusif de son patriotisme, vous passionnerez beaucoup un peuple qui a pour son sublime égoïsme l'excuse môme de son salut et de sa grandeur, et qui, en se sentant si grand et si fort, a pu croire qu'il était seul, et que l'Europe se résumait en lui. Mais ni l'un ni l'autre de ces points de vue ne vous donneront la vérité vraie, c'est à dire la vérité générale; ils ne vous donneront que la vérité française; or la vérité française n'est qu'à Paris; passez la frontière, c'est un mensonge. Ce n'est pas à cette vérité bornée par les limites d'une nation que vous voulez réduire l'intelligence du peuple. Que vous reste-t-il donc à choisir ? Le point de vue universel et permanent, c'est à dire le point de vue de la moralité des actes individuels ou nationaux que vous avez à décrire. Tous les autres sont éclairés par un jour faux ou conventionnel ; celui-là seul est éclairé par un jour complet et divin ; celui-là seul peut guider l'incertitude des jugements humains à travers le dédale des préjugés, des opinions, des passions, des égoïsmes personnels et nationaux, et faire dire au peuple : Ceci est bien, ceci est mal, ceci est beau. En un mot, si vous voulez forrier le jugement des masses, les arracher à l'immorale théorie du succès, faites quelque chose qui n'a pas encore été fait jusqu*ici : donnez une conscience à L'histoire. Voilà le mot du temps, voilà l'œuvre digne du peuple et l'entreprise digne de vous ! Avec un tel procédé historique, vous plairez moins immédiatement peut-être à l'Imagination passionnée des masses ; mais vous servirez mille fois plus leur cause, leurs intérêts et leur raison. Vous trouverez partout ces trois aspects : l'aspect purement individuel, la gloire; l'aspect exclusivement national, le patriotisme; enfln l'aspect moral, la civilisation. Et, en pressant le sens de chacun des événements dans la main d'une logique rigoureuse, vous arriverez partout et toujours à ce résultat, que la gloire et le patriotisme même, séparés de la moraUté générale de l'acte, sont stériles pour la nation et pour le progrès réel du geiu'e humain, et qu'en un mot il n'y a point de gloire contre l'honnêteté, point de patriotisme contre l'humanité, point de succès contre la justice.

Quel beau commentaire de la Providence qu'une histoire ainsi écrite à l'fisage (les masses! et j'ajoute : quel bienfait pour le pevpl\ et quel gare

de sa future puissance mis ainsi dans sa main avec un pareil livre î Apprendre au peuple par les faits, par les dévouements, par le sens caché de ces grands drames historiques où les hommes ne voient que les décorations et les acteurs, mais dont une main invisible combine le plan ; lui apprendre, dis je, h se connaître, à se juger, à se modérer lui-même ; le rendre capable de discerner ceux qui réblouissent de ceux qui Téclairent; lui mettre la main sur chaque homme, sur chaque grand événement de sa propre histoire, et lui dire : Pèse- toi toi-même, non pas au faux poids de tes passions du jour, de tes préjugés, de tes colères, de ta vanité nationale, de ton étroit patriotisme, mais au poids juste et vrai de la conscience universelle du genre humain et de l'utilité de l'acte pour la civilisation ; le convaincre que rhislroirc n'est point un hasard, une mêlée confuse d'hommes et de choses, mais une marche en avant à travers les siècles, oîi chaque nationalité a son poste, son rôle, son action divine assignée, oîi chaque classe sociale elle-même a son importance aux yeux de Dieu; enseigner par là au peuple à se respecter lui-même pour ainsi dire religieusement, avec conscience de ce qu'il fait, à l'accomplissement progressif des grands desseins providentiels ; en un mot, lui créer un sens moral et exercer ce sens moral sur tous ces règnes, sur tous ces grands hommes et sur lui-mèuie, j'ose dire que c'est là donner au peuple bien plus que l'empire, bien plus que le pouvoir, bien plus que le gouvernement; c'est lui donner la conscience, le jugement et la souveraineté de lui-même; c'est le mettre au dessus de tous les gouvernements. Le jour où il sera, en effet, digne de régner, il régnera. Les gouvernements ne sont que le moule où se jeite la statue d'un peuple, et où elle prend la forme que comporte sa nature plus nu moins perfectionnée. Tel peuple, tel gouvernement, soyez-en sur; et quand un peuple se plaint du sien, c'est qu'il n'est pas digne d'en avoir nn autre. Voilà l'ai rèt que Tacite portait déjà de son temps, il est encore vrai de nos jours.

Eh bien ! dis-je à Reine, voilà les idées que je me faisais de la littérature, histoire, poésie, philosophie, science, théâtre pour le peuple, bien avant l'époque où je vous parle. Il faut en arriver là. Rien n'est tiop haut, rien n'est trop beau pour les masses. Ce sont les écrivains qui manquent au peuple; ce ne sont pas les lecteurs qui manquent aux écrivains. Ah ! si j'avais le talent de tels ou tels écrivains de nos jours, et leur jeunesse, et leurs loisirs, et leur plume, que ne ferais-je pas da is cet ordre a'idées ! Il y a un

monde i ouveau à découvrir, sans aller, comme Chrislophe Colomb, traverser l'Ailaalique. Ce monde nouveau, c'est la sensibilité et la raison des masses ! La géographie de l'univers moral ne sera complète que quand ce continent populaire sera découvert, conquis et peuplé d'idées par les navigateurs de la pensée. Ou l'entrevoit déjà ; il ne reste qu'à l'aborder.î

— C'est bien poétique, savez-vous, pourtant, ce que vous me dites-là, Monsieur, répartit eu souriant la couturière, et cependïni je le comprends.

— Pardonnez-moi, lui dis-je; je n'aurais point parlé ainsi devant une antre femme de votre état; mais vous êtes poète aussi : vos vers m'ont fait oublier vos ciseaux ! D'ailleurs, il n'y a pas besoin d'être toujours plat pour être populaire ; le peu[.lo est un grand pcèie aussi, car il est l'enfant pas encore sevré de la nature, et la natm'e ne parle qu'eu image comme Dieu.

Cependant la b: ise de la mer tombait insensiblement sur les flots pour faire place à la brise de terre, qui commençait à respirer à travers les pins maritimes de la côte ; les vagues devenaient roses à leur sommet comme les neiges quand le dernier rayon du soleil les effleure en se retirant. La nuit tombait sans que nous nous en lussions aperçus, tant nous nous trouvions à notre aise aYe(^elte simple fdle de village. La diligence d'y^ix allait partir; ma femme embrassa Reine comme une ancienne connaissance.

Elle nous remercia de notre accueil sans façon, et partit contente de sa journée, en nous assurant bien quelle n'en dirait rien à ses voisines le lendemain, de peur qu'on ne la crût ime intrigante. Hélas ! il suffisait de voir sa timide et candide physionomie pour qu'il fût impossible de voir en elle autre chose que ce qu'elle était, une jeune fdle simple, douée d'une imagination sensible sur un immense fonds de bonté.

Au moment où elle passait le seuil de la porte du jardin pour monter dans la/lilin[ence,,je la rappeUii, et je lui dis : « Reine! si jamais j'écris un ou deux de ces récits populaires dont vous m'avez donné l'idée, vous me per- . mettrez de vous dédier le premier, n'est-pas, votre nom lui portera bonheur. »

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