FIN DE LA PRÉFACE
L'imagination est le miroir de la nature, miroir que nous portons er: noup, et dans lequel el'ese peint. La plus belle imagination est le miroir te plus clair et le plus vrai, celui que nous ternissons le moins par le souilla de nos inventions, celui que nous colorons le moins par les teintes artificielles et trop souvent fausses de notre propre fantaisie que nous appelons notre gû. nie. Le génie ne crée pas, il retrace; Dieu s'est réservé en tout la création. JJoinère, la plus vaste et la plus palbélique imagination qui ait jamais décrit la nature et fait palpiter le cœur humain, n'est qu'un copiste parfait. Ces couleurs qu'il délaie avec nos larmes sur sa palette ne sont que les couleurs que nous voyons tons et les larmes que nous versons tous. Il les a mieux vues et mieux senties, voilà son génie. Les poètes qu'on accuse d'être des assembleurs de fictions et des récitaleurs de mensonges, sont les plus vrais de tous les bommo?. Ils observent, ils sentent et ils écrivent; ils changent les noms de leurs personnages : voilà toute leur invention ; mais si ces personnages n'étaient pas réels dans la nature, ils ne les auraient pas conrus, et s'ils ne les avaient pas conçus réellement dans leur imagioaiion, ils ne les enfanteraient pas, ou ils n'cufanlciaicnl que des monstres et des fantômes. Tout poème est donc une vérité.
J'ai raconté, dans les Confidences^ quelle était l'aventure vraie que j'avais
récitée ou chantée à demi-voix dans ce poème domestique de Jocelyn. Les ' ecteurs des Confidences connaissent le pauvre et intéressant vicaire de village à qui j'ai donné, dans mes vers, le nom de Jocelyn; ils connaissent la belle et louchante enfant du château de ***, à qui j'ai donné le nom de Laurence. Je ne me suis guère permis d'autre altération de la vérité dans ©e petit drame, tableau de cheminée, qu'on suspend à un clou de laiton dans sa chambre ou dans sa mansarde, et qu'on regarde par distraction, quand on a envie de se rappeler sa jeunesse, de rêver, de pleurer ou de prier.
Beaucoup d'oisife, de jeunes hommes, de jeunes flUes, m'ont écrit, de tous les coins du monde, à l'occasion de ce poème qui a eu le seul succès f u'il pouvait avou-, un succès de cœurs malades, une gloire d'intimité, une immortalité de coin de feu, musa pedeslris ! Tous ces cœurs touchés, toutes ces voix émues, toutes ces plumes tremblâmes, me demandaient si ce drame était vrai, si Jocelyn avait vécu, si Laurence avait aimé et était morte ainsi, si je les avais connus, si j'avais eu en moi ou autour de moi les tristes et saintes confldencos de leurs amours et de leurs malheurs ; s'il fallait s'y intéresser seulement comme à des personnifications imaginaires de sentiments nés de mes rêves, ou s'il fallait véritablement pleurer et prier sur leurs deux tombeaux, et s'y attacher comme à deux êtres qui avaient réellement vécu parmi nous, et qu'on pouvait espérer retrouver un jour aimants, aimés, heureux, dans une autic vie. 0 sainte naïveté des cœurs sensibles ! Ils ne veulent pas perdre leur sensibilité sur une fiction, et ils ont raison. Les larmes sont trop précieuses pour qu'on les répande ainsi sur des chimères, et sans qœiine ombre réelle au moins les entende tomber et les recueille là-haut. Tromper ces cœurs-là, c'est le péché contre le Saint-Esprit, le crime sans rémission des poètes, car c'est le crime contre la nature; c'est tendre un piège à la mélancolie pour lui rire au visage ensuite ; quand elle pleure, c'est faire pleuvoir des larmes sur le sable pour arroser une illusion. C'est mal; et cela fait souvent, souvent, un mal réc! aux imaginations tendres que vous trompez ainsi. Car les âmes neuves et simples, et ce sont les plus belles, prennent souvent à cœur et au sérieux les sentiments avec lesquels le poète joue ainsi. On connaît les sept ou huit suicides que Werther, celte ironie de Coèttie, lit accomplir en Allemagne, après l'apparition de ce beau livre.
On sait que Bernardin de Saint-Pierre fut obsédé toute sa vie par des interrogations épistolaires sur Paîil et sur Firginie, et que les pèlerinages ont tracé un sentier au tombeau imaginaire sous les lataniers. Moi-même, dont les écrits sont bien loin d'avoir sur l'imagination de l'Europe cette contagion. J'ai eu cependant ma part de cette correspondance avec les
âmes désœuvrées de mon temps. J'ai reconnu à des signes certains que j'avHis touché quelquefois juste et fort. Le contre-coup a été souvent jusqu'à 1h passion et la colère. C'est ainsi qu'après avoir pul:l:é l'a.inée dernière l'él>isode de Graziella, Iiistoire véritable où je me peins avec l'uiipartiale sévérité de la distance et du temps, j'ai reçu une foule de étires signées ou anonymes, pleines de reproches sanglants, de malédictions et d'imprécations contre la dureté, la sécheresse et la légèreté de cœur dont je m'accuse Hioi-même dans ce récit envers cette belle et malheureuse enfant.
Après que les Confidences ont répondu sur Laurence et sur Jocelyn, ©n m'a interrogé sur les détails accessoires du di ame, sur les paysages, sur les personnages secondaires, sur le tisserand, sur l'évêque, sur l'ami, sur la servante, sur le chien enfin, et sur les oiseaux; on a voulu savoir d'où veaait celte pauvre Marthe , et où elle était allée après la mort du curé ; et si Marthe était son vrai nom; et si sa bonté et son dévouement pour son Kaître n'étaient pas une invention aussi du poète, une couleur grise et «douce à l'œil dans le tableau, une harmonie calculée avec cette nature alpestre et cette vie sans espoir. J'ai répondu vingt fois en causant ; voici l'occasion de répondre plus explicitement, et à un plus grand nombre de curieux de sentiments. Non, Marthe n'était pas le vrai nom de la servante de Jocelyn, pas plus que Jocelyn n'était le vrai nom du curé de B..., pas plus que Valneige n'est le nom du village. Elle s'appelait et s'appelle encore Geneviève, car elle n'a pas suivi son jeune maîire au tombeau, et je a vois encore de temps en temps dans la cour, sous les tilleuls, les jours «l'été, quand je passe devant la grille de C... Voici son histoire uniforme, cmirie et pâle comme une journée d'hiver qui n'a qu'une heure de soleil «lire deux longs crépuscules.
Je me souviens de l'entretien dans lequel elle me la raconta, comme si c'^îtait hier. J'ai reçu du ciel une mémoire des lieux, des visages, des accents de voix, pour laquelle le temps n'exisie pas. Vingt ans pour moi c'est une nuit. Cette mémoire est celle des choses extérieures. Mais, pour les attachements, les seniimenls, les coups ouïes contre coups reçus une fois au cœur, je n'ai pas besoin de mémoire. Cela ne cesse pas de retentir en moi. Cela n'a pas été, cela est; cela n'est pas un temps de la langue pour ma nature, tout y est présent. Une secousse donnée à ma faculté de sentir se perpétue et se renouvelle à tout jamais sans s'allaiblir. Le balancier de ■ion souvenir, sans avoir besoin d'être remonté, a toujours la même oscillalion. J'ai véritablement dans ma fibre intérieure ce mystère de mouvement perpétuel que les mécaniciens cherchent vainement hors Dieu. C'est ce qui m'a donné de bonne heure la conviction et comme l.i sensation de l'immalérialilé de l'âme et de l'infini. Je suis sûr que je
ne me tromperai pas d'une circonstance, pas d'un détail, pas d'un mot, pas d'un son de voix, en me rappelant aujourd'hui pour vous ma conversation avec Geneviève. Mais, d'abord, faisons son portiait. Cela est plus difficile, car les mots disent, mais le pinceau seul peint. Je n'ai qu'une langue et point de pinceau.
Conversation arec Cieneriève;
Je passai quelques jours au presbytère de B..., après la mort et la sépulture de Tabbé D..., que j'ai nommé Jocelyn dans mes vers. J'avais 5 y remplir les devoirs bien tristes, mais bien faciles, d'exécuteur testamentaire, et même d'héritier, car le mourant m'avait chargé de payer ses petites dette» sur la terre pendant qu'il irait en recevoir l'intérêt au Ciel. Elles avaient toutes été contractées pendant l'année de l'épidémie et de la disette, pour acheter des médicaments chez les pharmaciens, et du riz et du sncre chezles épiciers de la petite ville voisinede G..,, pour les malades. Mais il y avait im inventaire à dresser, des livres à trier, des papiers à parcourir, quelques pauvres meubles et un peu de linge à vendre ou à distribuer, la servante, le chien, l'oiseau à recueillir, la maison enfin, et le jardin à mettre en ordre et en culture, afin que tout présentât un air de décence, de soin et de propreté aux yeux du vicaire qui viendiait occuper sa place, et qu'aucune mauvaise herbe, aucun brin de paille ou aucune plume oubliés par la négligence ne souillassent le nid d'où le cygne des neiges s'était envolé.
Pendant ces journées employées à ces soins pieux pour la mémoire de mon ami, je n'avais d'autre compagnie que Geneviève. Elle allait et venait tout le jour, de la cour au jardin, du puits au bûcher, de la cave au grenier, de la cuisine à la salle, de la niche du chien au pigeonnier, à la cage des poules, des colombes et des oiseaux. Elle prenait la bêche et le râteau dans les carrés du jardin, pour sarcler quelques choux et les laitues, ou pour niveler un peu les allées dont le sable s'était incrusté de mousse verdâtre pendant la maladie de Jocelyn; elle jetait bientôt ces outils de jardinage pour prendre le balai et pour nettoyer de la moindre poussière les recoins les plus reculés de l'cscaiie;' ou des corridors; puis elle déposait le balaî pour prendre l'époussetoT et pour épousseter et frotter les meubles et les jambages de pierre des cheminées, jusqu'à ce que le noj^er des armoires et l'épidcrme ciré des tables de sapin devinssent des miroirs où son bras se réfléchissait; puis elle laissait encore les meubles et reprenait le fil et l'aignille pour faire des reprises aux chasubles, aux nappes d'autel, aux petites serviettes fines avec lesquelles le prêtre essuie les bords du calice après
GENEVIÈVE. hl
qu'il a bu le vin mystique ; puis elle se relevait comme en sursaut de sa chaise, jetait sur le bras le linge de la sacristie et| allait rallumer le feu, écumer la marmite de terre du foyer, ouvrir la porte de la cour et regarder du côté de la sacristie pour voir si son maître ne revenait pas comme ù Tordinaire pour l'heure du repas. Le chien, qui sortait avec elle, allait en flairant jusqu'à la fosse fraîchement recouverte de terre. II jetait deux ou trois hurlements au bord de la fosse pour éveiller ^son maître. Il revenait lentement, en s'arrètant et en se retournant souvent, la tête basse, l'œil consterné, les oreilles dressées, l'une 'en avant, l'autre en arrière, comme étonné de ne pas ramener derrière lui quelqu'un qu'on attendait toujours. Geneviève alors appelait le chien, d'un accent de triste impatience, le faisait rentrer dans la cour, et remontait elle-même, les yeux rouges, l'escalier extérieur.
Pendant quelques minutes on n'entendait plus son pas dans la maison» Elle pleurait seule dans la cuisine, puis elle ressortait pom* aller faucher de l'herbe à la chèvre. On eût dit qu'un esprit inquiet la chassait d'une place à l'autre comme pour chercher malgré elle quelque chose qu'elle ne trouvait plus nulle part. Oh ! Dieu seul connaît le vide que la disparition d'un solitaire creuse dans le cœur d'une pauvre femme, d'un seul ami, d'un chien, d'une cage d'oiseau, d'un jardin et de la nature même, vivants ou morts dans le petit cercle immédiat autour de lui ! Pendant que personne ne se doute qu'il manque un souffle au monde, il manque l'air et la vie à deux ou trois êtres qui vivaient de l'être évanoui ! Tout se tient dans ce ciment de vieilles et chères habitudes ; ôtez un grain de sable, le mur s'écroule, le mur écroulé, que devient la mousse qui le drapait; la mousse séchée ? que deviennent le nid de l'insecte et la fente du lézard? Autour du cœur de l'homme le plus isolé, il y a un monde invisible qui vivait de lui. Quand ce cœur est froid, que devient-il?... Ce que devenait la servante, une âme en peine, un regard sans voir, un pas éternel sans but, une activité sans repos, une vie machinale, une mort qui vit. Telle était Geneviève.
J'ai toujours contemplé avec un pieux respect et avec un sourire d'attendjissemcnt ce qu'on appelait l'esclave ou rallVanchi dans ranti(|uité, la nourrice en Grèce, ou dans le moyen âge le domestique^ c'est à dire la partie vivante de la maison, domus en France, la famille en Italie et en Espagne, véritable nom de la domesticité, car le domestique n'est, au fond, que le complément, l'extension de cette chère et tendre unité de l'association humaine qu'on appelle la famille; c'est la famille moins le sang, c'est la famille d'adoption, c'est la famille viagèie, temporaire, annuelle, la famille à gajes.
U'i LE CONSEILLER DU PEUPLE,
si vous voulez ; mais c'est la famille souvent aussi incorporée, aussi aimante, aussi désiniCTCssée, aussi payée par un salaire de sentiments, aussi dévouée à la considération, à l'honneur, à rinlérêt, à la perpétuité de la maison, que la maison même ; que dis-je? souvent bien plus. J'ai été frappé de bonne heure de cette phrase de Thistorien des proscriptions sanglantes du triumvirat romain (l'Octave, A' Antoine et de Lcpide. Il raconte les spoliations, les massacres, les fuites nocturnes, les refuges cherchés dans les antres, dans les forêts, chez les amis ; les ingratitudes, les lâchetés, les perfidies, les ventes des proscrits par ceux chez qui ils cherchaient l'hospitalité, le secret, le salut; les victimes attirées aux pièges, marchandées, vendues, livrées par les délateurs au glaive des bourreaux d'Octave, et il termine cette énumération de ces trois ou quatre mille assassinats par ce résumé, qu'on n'a pas assez lu quand on apprécie la nature humaine, non au cœur, mais à la condition sociale :
« Chose éternellement notable, dit Velleius Paterculus, pendant ces
« proscriptions, la fidélité des mères et des femmes fut complète et sublime ;
« celle des affranchis, douteuse et médiocre ; celle des fils, nulle : beau-
« coup trahirent par cupidité leurs pères; celle des esclaves domestiques,
admirable et presque générale. »
Ainsi fut-il pendant les proscriptions françaises de 1793 et 17%; sur dix pioscrits, neuf furent cachés par les dévouements domestiques. La famille fut sauvée par les serviteurs. L'humanité devrait un monument éternel à la domesticité. Et le cœur des familles, des enfants, des vieillards, que ne lui doit il pas ? El la politique elle-même, que ne lui de/rait-elle pas, si elle savait considérer le domestique à sa vraie place dans la civilisation?
Aussi, pendant le peu de jours que j'ai passés au pouvoir, quand il a été question, dans les conseils de gouvernement, de donner ou de retirer le droit électoral aux domestiques, j'ai été bien loin d'imiter à leur égard le stupide rigorisme de la Convention, qui excluait du droit de citoyen et de suffrage les individus en état de domesticité : législation brutale et aveugle, qui refaisait des esclaves là où la nature a fait plus que des hommes libres : des enfants, des fils, des frères, des amis d'adoption. J'ai dit : Honorez le domestique, vous fortifierez la famille, ce pivot de toute démocratie morale ; car le domestique est à la famille ce que la cour ictérieure est à la maison. Voulez vous donner des millions de voix à la sainte influence de la famille ? voulez-vous que vos élections soient inspirées par l'esprit de famille? voulez-vous que les intérêts de conservation p.'évalent sur l'esprit de désordre? voulez-vous contrebalancer par un suffrage réfléchi, religieux, coïntércssé au sol et aux murs, les suflVages irréfléchis, lurbu ents, tumultueux de ces masses flottantes qui fermentent ou divaguent sur la surface de vos popula-
lions? voulez-vous faire plus? voulez vous mettre du cœur dans vos institutions électorales, et donner au sentiment le rôle qu'il a dans la nature humaine et qu'il doit avoir dans une législation populaire? Donnez le suffrage aux domestiques ; vous donnerez ainsi dix voix pour une au père de de famille ; vous donnerez une voix aux femmes, aux vieillards, aux enfants, à la propriété, aux mœurs, aux habitudes; une voix à la maison ! C'est le suffrage électoral donné aux habitués du foyer qui sera le salutaire correctif des abus et des égarements du suffrage universel dépaysé. Si l'aristocratie antique ne l'avait pas compris, c'est qu'elle n'avait que des esclaves; si la féodalité ne l'avait compris, c'est qu'elle n'avait que des serfs, et que nous, nous avons une domesticité libre, c'est à dire des serviteurs, des hommes et des femmes greffés sur le tronc de la famille par la cohabitation, par l'attachement mutuel, par la fidélité, égale souvent à celle des filles ou des fils. Car, s'il y a des liens dans le sang, il y en a de presque aussi forts dans la llamme du môme foyer.
La domesticité dans le moyen âge donna les mêmes preuves de parenté et de dévouement à la famille que le vieux serviteur Eumée en donne, dans Homère, au fils de la maison, Ulysse, visitant ses foyers usurpés. Il y a dans la belle et pathétique histoire de Marie Stuart, par M. Dargaud, œuvre inédite et qui paraîtra bientôt, un récit d'une servante ou nourrice, comme on les appelait alors, que je n'ai jamais lu sans bénir et sans glorifier dans mon cœur la domesticité. Le voici :
« Le duc de Norfolk, parent et héritier du trône de la reine Elisabeth, se prend d'amour pour la Cléopûlre moderne, pour la captive iVlIobjroody pour la belle et infortunée Marie Stuart, reine d'Ecosse. Il conspire avec ses vassaux pour l'enlever de son cachot et pour lui rendre un trône avec son cœur. Elisabeth découvre le mystère de ces amours, rompt la trame, arrête Norfolk et le fait condamner à avoir la tète tranchée sur un échafaud dressé dans la Tour de Londres. Le duc, accompagné de ses amis, à qui il ctaît permis alors de faire cortège au mourant, s'avance fièrement vers le lieu du supplice. Arrivé au pied de l'échafaud, il a soif et demande à boire. « Une femme âgée et voilée, qui l'avait suivi tout en pleurs, dit l'histo- << rien, lui présente une coupe que le duc reconnut aussitôt. C'était sa « propre coupe, celle de ses ancêtres, et cette femme, prévoyante etattca- « tive jusqu'à la mort était sa nourrice, la servante de ses châteaux. Elle « versa de l'aie dans la coupe , le mourant y trempa ses lèvres. Lorsqu'il " rendit la coupe vide à la pauvre femme, elle saisit et baisa en pleurant « la main de son maître. Que Dieu te bénisse ! lui dit le duc, et que nos « enfants te vénèrent à cause de ce que tu as fait! Puis comme il sentit « qu'il s'atendrissait à l'heure où l'homme a besoin de sa force, il monlA
Ûft LE CONSEILLER DU PEUPLE.
« rapidement les degrés de l'échafaud, appuyé sur le bras du doyen de
» Saint-Paul. »
L'antiquité n'a rien de plus naïf et rien de plus touchant que cette coupe reconnue à l'heure où on laisse tout sur la terre, et cette main de servante tendant au Seigneur la coupe de l'échafaud.
Geneviève paraissait avoir trente-cinq ou quarante ans à cette époque. L'âge n'était pas lisible sur ses traits usés par la fatigue. On sentait que la misère avait soufflé là de bonne heure, comme la bise qui gèle une plante au printemps, et qui la laisse plutôt languir que vivre le reste de sa saison. Elle était grande, mais un peu voûtée, et la poitrine très enfoncée et très a'euse par l'attitude habituelle d'une fille qui coud du matin au soir. Ses bras étaient maigres, ses doigts longs et effilés ; bien que ses mains fussent d'une blancheur et d'une propreté parfaite, l'ongle du troisième doigt de la main di'oite était cerné à l'extrémité par une tache bleuâtre : c'était la trace du dé de cuivre qu'elle portait presque toujours, et qui avait déteint sur sa peau. Elle portait le costume des paysannes de ces montagnes : une robe de grosse laine bleue galonnée sur les coutures d'un passe-poil de velours amarante. Une coillo blanche, bordée de dentelles très larges qui battaient ses joues, laissait à peine apercevoir les racines de ses cheveux, relevés sur les tempes et cachés sous sa coiffe. Ses traits délicats et maladifs n'avaient aucune carnation. Sous sa peau fine et transparente, on ne voyait ni rougir ni circuler aucun sang ; les petites veines bleues qui se ramifiaient sur SCS tempes étaient aplaties comme des canaux que la sève, un peu tarie, n'a pas la force dégonfler. Ses joues étaient à peine revêtues d'un épidenne imperceptiblement ridé par le frisson habituel de la peau dans cet air des neiges. Ses yeux, frangés de très longs cils noirs, étaient largement fondus, quoique profondément encaissés sous les paupières. Ils étaient bordés au dessous d'un ourlet noir, comme des yeux qui ont beaucoup veillé et beaucoup pleuré. Leur couleui» était un bleu pâle sans aucun éclat ; ils se laissaient regarder sans mouvement, comme de l'eau à l'ombre ; on voyait jusqu'au fond, et l'on n'y voyait que simplicité, sensibilité et langueur. Ces beaux jeunes yeux de femme de haute et fine race avaient l'air dépaysés dans le cadre d'un visage déjà vieilli et fané. Ses lèvres un peu grosses et déprimées vers les coins étaient légèrement plissées quand elle les fermait. Mais, aussitôt qu'elles s'ouvraient, soit pour parler à ses oiseaux, soit pour saluer les pauvres femmesdu village qui passaient en l'appelant sous sa fenêtre, ses lèvres détendues laissaient voir des dents blanches comme les cailloux de la fontaine, et un sourire où la mélancolie se fondait dans la bonté.
GENEVIÈVE. ho
Toute l'expression de ce visage était dans cette bouche par oîi son cœur sem])lail s'ouvrir et se répandre sur tous les traits. Le timbre de sa voix révélait ce tremblement intérieur d'une fibre brisée par une perpétuelle émotion du cœur. C'était une complainte d'accents qui semblait toujours chanter en parlant.
Cette voix reposait et touchait à la fois. Je n'en ai jamais entendu de pareille que dans les chàlcts du Valais en demandant autrefois mon chemin ou du lait aux vieilles femmes des montagnes. Les passions et les continuels commérages des villes donnent quelque chose de dur et de rauque à la voix des femmes; la solitude et la sérénité des montagnes la rendent douce comme un soupir, accentuée comme un sentiment, sonore et timbrée comme une cloche dans le lointain à travers les bois. Telle était la voix de Geneviève. Pendant que je lisais dans le jardin, sans qu'elle me vit, je ne me lassais pas de l'entendre parler à ses poules, ou chanter à demi-voix en tri cotant près de la fenêtre, pour distraire les oiseaux, qui lui répondaient.
Au bout de huit ou dix jours, elle s'était tellement accoutumée à rati présence dans la maison que je ne lui inspirais plus aucun embarras. Eile savait que j'avais été l'ami le plus cher de son maître. Elle reportait tout naturellement sur moi l'attachement respectueux qu'elle avait pour lui. D'ailleurs elle avait besoin de servir quelqu'un et d'aimer celui qu'elle servait. Tout son service n'était qu'inclination naturelle et satisfaite à obliger. Elle se rendait heureuse elle-même en prévenant les moindres désirs de ceux auxquels son état de servante la dévouait moins encore que son cœur. Ma jeunesse aussi l'intéressait; elle était lier de remplacer autant qu'elle pouvait son maître mort dans l'accueil qu'il aurait fait vivant à ce jeune homme pour qui elle connaissait sa tendresse. Elle tenait à l'honneur de la maison et à la grâce de l'hospitalité, même après que la maison était vide et que l'hôte était parti pour un autre séjour. Elle s'empressait à tout. Elle savait par son maître la simplicité de mes goûts. Jamais, chez ma propre mère, ils n'avaient été 'si complètement et si gracieusement prévenus par les bonnes femmes du ménage ou du jardin. Jamais les livres et les papiers n'avaient été plus religieusement retrouvés à leur pli ou à leur page marquées sur ma table de bois; jamais les tisons dormant le jour sous la cendre n'avaient été plus soigneusement rapprochés le soir, pour donner une douce tiédeur à la veillée; jamais mes chiens n'avaient eu une natte de paille plus épaisse pour se coucher au pied de mon lit, ni une eau plus limpide pour boire dans une jatte de terre vernie; jamais je n'avais trouvé plus exactement, au retour de mes longues chasses dans les bois, la farine
us LE CONSEILLER DU PEUPLE.
4e maïs bouillolant à petit fou dans la marmite sous sa croule dorée, la poamie de terre soiis la cendre, le choux, la rave, la courge du jardin cuits au four, et le pain de seigle plus savoureux et plus frais sous la serviette de chanvre écru dans la huche; jamais le beurre ou le miel de la plaine n'avaient été si jaunes, sî onctueux, si attentivement battus dans l'étable ou si proprement servis dans le rayon de cire. C'était le régime auquel j'avais été iabitué à la campagne, pendant mon enfance, chez une ti ère sobre et tendre, le régime des Chartreux assaisonné par la tendresse et par la grâce Àc la femme.
Selon l'habitude de ces montagnes, nous prenions nos repas du soir ^nns la cuisine, sur la seule table de noyer massif longue et étroite qu'il ? eût dans la maison. A l'extrémité de cette table, Geneviève, comme du temps de son maître, étendait la nappe, mettait mon assiette, mon couvert d'étain, et posait les plats, le pain et le vin. Je m'asseyais sur un des bancs de bois qui régnent des deux côtés de la table. A l'autre bout il n'y avait point de nappe, il n'y avait qu'une écuelle et une assiette de terre dans lesquelles la servante prenait sa soupe et sa portion de lard, de courge, de salade ou de choux en même temps que moi; mais, selon les rites du pays, elle mangeait debout, son écuelle à la main, continuant à me servir, allant €t venant, comme le reste du jour, dans la cuisine, attisant le foyer, battant le beurre, grillant les châtaignes, jetant des morceaux de son pain au chien qui l'épiait, assis devant son tablier, et qui ne perdait pas sa main de l'œil. Je ne cherchais nullement à la contraindre dans ses habitudes respectueuses et familières à la fois de ménagère, je l'aurais plutôt embarrassée et fiumiiiée en la forçant de s'asseoir vis-à-vis de moi. Seulement je causais ovec elle tout en soupant lentement, les coudes sur la table, à la façon des montagnards désœuvrés.
Après le souper, je me rapprochais du foyer où elle jetait de moments en moments des équan issures pétillantes de sapin. Je faisais sécher à la flamme îe canon et les bassinets huilés de mon fusil entre mes jambes ; je détachais aies guêtres de cuir, je les ramollissais au feu pour le lendemain. Geneviève levait le couvert, distribuait le fond des plats à ses chiens ou à ses poides, repliait le nappe, remettait, soigneusement euveloppé, le pain dans la huche, allumait la lampe au bec de fer suspendue à côté de l'àtre, au manteau de pierre noire de la haute cheminée, puis elle s'asseyait un peu en arrière de moi pour tricoter des bas de grosse laine blanche qu'elle avait filée dans l'autre saison.
Kous causions alors plus Icngueuient et plus familièrement que le reste
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de la journée, au seul bruit de la cascade dehors et du feu qui pétillait dedans; nous parlions du mort, de ses vertus, de ses charités, de sa pauvreté, de sa résignation dans ce désert oîi on Tavait relégué comme pour cacher son état naturel et ses talents enfouis à tout autre œil qu'à l'œil de Dieu et des pauvres, de ses habitudes, de ses méditations, de ses prières, du mystère de sa jeunesse à demi révélé par les pèlerinages qu'il faisait de temps en temps au tombeau ou à la grotte des aigles; de sa dernière maladie, de ses suprêmes paroles, de sa joie quand il avait senti que Dieu consentait enfln à abréger sa pénitence et à le rappeler à lui; puis, de la douleur inconsolable de ses paroissiens, des femmes et des vieillards qui venaient déjà de loin s'agenouiller sur sa fosse, comme sur celle d'un saint ; de la nudité de son presbytère; de ce qu'allaient devenir les colombes, le chien, les oiseau.'î, les aibres qu'il taillait, la source qu'il dirigeait, les pots de ileurs qu'il soignait l'été au jardin et qu'il abritait l'hiver dans sa chambre ; des hirondelles même dont il respectait les nids sous les corniches du chœur, et qui ne les trouveront plus au printemps prochain.
Dans ces conversations, la pauvre fille ne me parlait jamais d'elle. Elle paraissait s'inquiéter bien plus de ce que deviendraient le chien, les oiseaux, les meubles, les plantes, que de ce qu'elle deviendrait elle-même. Peut-être pensait-elle que le nouveau ciîré la prendrait à son service, comme le sonneur ou l'enfant de chœur de Jocelyn, ou que quelqu'une des familles du village la recueillerait pour être carclcuse, et lui donnerait le pain et l'asile gratuits dans l'étable des vaches ou des moutons. Elle avait un petit mobilier à elle, consistant dans un coflre à tiroirs en bois de noyer, que je la voyais ouvrir quelquefois, et qui contenait un pou do linge, ce trésor des servantes : sa robe des dimanches, et une petite écuelle de porcelaine cassée, pleine de petite monnaie d'argent, de gros sous, d'un collier de grains de jais enfilés par un fil de cuivre, de deux ou trois bagues d'or qui lui venaient de sa mère, et d'un beau chapelet de noyaux de cerises, sculpté à jour par un clitertreux, que l'évcque lui avait donné en passant quelques jours dans la cure pendant sa visite pastorale. Le tout pouvait bien valoir àx écus. C'était là toute sa richesse. Elle la regardait souvent avec une complaisance visible dans la physionomie. Mais depuis que Jocelyn était mort, et qu'elle n'avait plus la bourse et le pain du prêtre à donner en son nom, elle puisait assez souvent dans sa coupe, et les gros sous diminuaient sensiblement.
Le sort de cette pauvre fille m'inquiétait, car je n'étais pas riche alois, et je voyais bien qu'une fois le mobilier vendu pour payer les dettes, la maladie, la sépulture, l'héritage se réduirait à deux charges : son chien et SCS oiseaux. Mais Cci:evièvc n'y pensait pas, elle était, au contraire, sans
kS LE CONSEILLER DU PEUPLE.
cesse occupée à rechercher bien loin dans sa mémoire si M. le curé ne devait pas nne mesure d'orge à celui-là, un char de fagots à celui-ci, une poignée de foin pour la chèvre à l'un, un disque de pain de seigle emprunté le dernier hiver et non rendu à l'autre. Elle ne voulait pas laisser un brin de paille ou un grain de sel sur la conscience ou sur la mémoire de son maître.
— Mais moi, j'y pensais. Je l'avais toujours vue depuis mon enfance au presbytère; je ne m'étais jamais informé comment elle y était venue, encore moins comment elle en sortirait; le curé, la servante et la maison se confondaient à mes yeux en un seul être et en un seul tout indivisible qui • me paraissait avoir existé ainsi toujours, et devoir toujours de même exister. La mort venait de me poser un problème auquel je n'avais jamais réfléchi : d'où vient la servante, et que deviendra-t-elle ?
A la fin, il fallut bien lui en parler. C'était un soir après souper, à la clarté de la lampe, au pétillement du foyer; j'avais le coude encore appu}é sur la table, la tète sur ma main; elle avait fini de ranger le pain et la nappe, elle était assise à l'ombre dans l'angle que forme le jambage noir de la cheminée avec le mur de la cuisine, place où les paysans mettent le coffre à sel. Elle remuait, en tricotant avec un léger cliquetis de fer, l'un contre l'autre, en relevant la maille, les deux bouts luisants de ses aiguilles de bas. Ce bruit vivant, paisible et monotone comme celui du balancier d'une pendule au coin du feu, me tira de ma rêverie et m'enhardit à lier une conversation sérieuse avec elle.
vn.
— « Geneviève, lui dis-je, vous ne vous reposez donc jamais?
— « Oh! Monsieur, me dit-elle, je n'ai pas été faite par le bon Dieu pour me reposer. J'ai commencé à travailler le jour où j'ai pu me tenir sur mes jambes et je travaillerai jusqu'au jour de ma mort. Nous avons bien le temps de nous reposer là-bas, ajouta-t-elle, en me faisant un geste de la tète et du cou vers le cimetière, pour ne pas perdre une des mailles de son tricot en dérangeant sa main.
— » Comniont! repris-je, vous avez travaillé si jeune? Vous n'avez donc jamais été enfant, janjais joué avec les autres, jamais perdu le temps dans la rue, à la fenêtre, le long des buissons? Votre "mère était donc bien dure ou bien avare de badinage ou de désœuvrement avec ses enfants ? Mai' alors comment avez-vous, vous-même, l'air si doux et si enjoué avec les enfants du village, que vous laissez jouer tout le jour dans la cour, arracher vos fleurs et tirer vos aiguilles sans les gronder?
— » Ah! Monsieur, ceux-là c'est difl"érent, voyez-vous; ils ont leur père
et leur mère qui leur cuisent leur pain; mais moi je n'étais pas comine eux. Je n'ai eu un peu de bon temps dans ma vie"qu'ici, et depuis que jM. le curé a consenti à me prendre à son service. Jusque là je ne savais pas ce que c'était que de s'asseoir et de regarder le soleil, le feu ou les passants.
— » Comment, répliquai-je, avez-vous mené si jeune une vie si rude?
— » Oh! Monsieur, elle n'était pas rude; elle était pénible et toujours debout, c'est vrai, mais elle était bien douce au contraire, et si Dieu voulait ressusciter ma mère, je la recommencerais'-bien cette vie, et je serais bien heureuse encore de la recommencer.
— » Contez-moi donc cela, puisque vous n'avez rien à faire, que j'ai flni de lire mon livre et que nous avons une longue veillée devant nous. Je voudrais savoir l'histoire de tout le monde, luidls-je, en souriant, car voyez-vous, Geneviève, l'esprit n'est qu'une^'grande cm-iosité comme la science. Il y a un enseignement, pour celui qui comprend, dans la vie de chacun.
— » Mais je ne suis qu'une pauvre servante et je n'ai jamais été autre chose, que voulez-vous que je vous dise? Cela vous eimuierait comme le Jjruit de mes aiguilles de bas ennuie les enfants.
— » Vous seriez la fourmi du plancher, le grillon de la cheminée, l'arraignée de la poutre, que cela m'intéresserait, répondis-je, et que j'ai?nerais à connaître leur histoire, d'oîi ils sortent, ce qu'ils font, ce qu'ils pensent, ce qu'ils veulent, ce qu'ils deviendront. Il y a un commencement, une fin, un sens à toute chose vivante. Si l'on connaissait tout, on ne serait indlUérent à rien.
— )) Oui, on serait comme Dieu, me dit-elle, en éclatant son sourire d'un rayon de claire et tendre intelligence. Monsieur le curé le disait bien, quand il recommandait de ne pas mallraiier les animaux et de ne pas s'impatienter contre les mouches. « Vous n'avez pas le droit de rien mépriser » et de dire : ce n'est rien, puisque Dieu l'a fait», qu'il disait.
— » Précisément, ma pauvre Geneviève, repris-je en retrouvant dans ces paroles toute l'âme de Jocelyn; tout est intéressant, tout est respectable dans les moindres destinées du plus obscur et du plus insignifiant de tous les êtres. Les orgueiUeiLx sont des sots, le dédain n'est qu'une ignorance; voilà pourquoi je serais reconnaissant si vous vouliez bien me raconter ce que je ne sais pas de votre pauvre vie, où vous êtes née, ce que vous avez fait, comment vous êtes venue ici, et où vous comptez aller ai:,rès.
— » Je vous obéirai, Monsieur, dit-elle en rougissant, si cela vous amuse. Vous vous moquerez peut être de moi !
— » M Geneviève, répondis-je d'un accent fâché, est-ce que Jocelyn se moquait jamais de la plus naïve confidence d'une vieille femme ou d'un enfant? Est-ce que je ne suis pas sou ami ?
— » Oui, c'est vrai, dit-elle en se repentant, j'ai tort, je vais tout vous dire. »
Je me rapprochai du feu, elle ne relevait pas ses yeux de ses aiguilles, elle ne perdit pas une maille, et elle me dit en continuant de travailler :
vm.
— » Je suis de Voiron en Dauphiné. C'est une belle bourgade au pied des montagnes; les eaux y sont douces pour blanchir les toiles; le pain y est bon; les châtaignes n'y sont pas chères pour les pauvres gens; le peuple y est gai, remuant, entendu au commerce et un peu rieur comme en Dauphiné; les Olles et garçons ont de belles couleurs sur les joues, comme si le froid des neiges voisines les pinçait. On ne dirait pas que j'en suis, moi, quand on voit comme je suis pâle; mais c'est que, voyezvous, je n'ai jamais été à l'air; j'ai toujours vécu à la maison; cela enlève ks couleurs : c'est comme ces plantes que M. le curé tenait à l'ombre sur l'escalier...
— » Ses hortensia? acheval-je.
— D Oui, dit elle, c'est comme les hortensia; cela reste violet comme une lune sur la neige; cela ne devient jamais rouge comme le soleil, parce que cela ne le voit pas.
— » Mais pourquoi ne voyiez-vous pas le soleil comme les autres enfants de Voiron?
— » Vous allez voir, Monsieur. »
Et elle continua :
— » Mon père était menuisier-vitrier; il allait en journée ici et là pour raccommoder les tables, les croisées, les vitraux d'église, il n'était pas riche; il avait cinq enfants, un garçon de douze ans, qui travaillait déjà à l'établi avec lui, qui l'accompagnait en ville et dans les villages de la montagne, portant les outils légers, les vitres, le mastic, le petit couteau poml'étendre. 11 avait quatre filles : deux d'une première femme, plus âgées que moi de quelques années, moi qui avait huit ans à l'époque dont je me souviens, et une petite sœur de trois ans qu'on appelait Josette. Ma mère était blanchisseuse en gros, c'est à dire qu'elle blanchissait des toiles écrues pour Ifs tisserands du pays avant de les mener aux foires. Nous avions pour cela derrière la maison, le long de la rivière, un grand morceau de pré qu'on ne fauchait pas, mais qui était toujours couvert de pièces de
toiles qu'on trempait pour que le soleil les séchât et que la rosée amollît le fil. C'était si joli au milieu du jour de voir de notre fenêtre toutes les jeunes filles, les pieds nus, dérouler ces longs rubans gris et blancs sur l'herbe humide, et y jeter des gouttes d'eau qui reluisaient au soleil, qui leur retombaient sur les cheveux et qui leur trempaient les pieds. Ah! j'avais tant désiré de courir comme elles sur les toiles!
— » Et qui est-ce qui vous en empêchait? lui dis-je.
— » Ah! vous allez savoir , Monsieur, mais laissez-moi dire.
— » Ma pauvre mère, quoiqu'elle n'eût encore que trente-deux ans, ne quittait pas le lit depuis la naissance de ma petite sœur. Elle n'avait point de maladie apparente, point de toux, point de fièvre, point de mal d'estomac ou de mal de tète; elle avait le visage aussi frais, l'œil aussi vif, la peau aussi blanche qu'une jeune fille, mais elle ne pouvait plus se servir de ses jambes, même pour se retourner dans son lit. On disait que son lait s'était tourné par quelque peur en nourrissant Josette, ou bien qu'elle était sortie trop tôt après son accouchement pour aller mouiller ses toiles, et que c'était l'humidité du pré qui avalisait cela. Si vous l'aviez vue assise saison lit, au soleil, appuyée sur son oreiller, travaillant de jses mains librement tout le jour à ourler, à plier, à raccommoder les toiles ou à éplucher les lierbes pour la soupe du père et des enfants, vous auriez cru que c'était une jeune accouchée qui allait se lever dans deux jours, ou une femme paresseuse qui restait au lit jusqu'à midi. Ah! Monsieur, ce n'était pas cela; elle n'était jamais sans un ouvrage à la main, elle pensait à tout, elle veillait sur tout, elle travaillait encore entre ses rideaux à la lueur du orésieu suspendu à la colonne du lit quand tout le monde dormait déjà dans la maison; elle essayait chaque malin de se lever quand tout le monde dormait encore, espérant toujours ({ue les forces lui seraient peut-être revenues dans les jambes pendant la nuit; et puis, quand elle sentait que c'était comme la veille, elle pleurait un peu; mais elle se consolait vile et faisait semblant d'être gaie pour ne pas attrister mon père et mon frère sortait pour l'ouvrage.
» Mes deux grandes sœurs sortaient aussi pour aller aux toiles le matin et à la fabrique après. On ne les revoyait qu'à midi pour dîner et le soir pour souper. Elles étaient mises comme des demoiselles; elles aimaient bien ma mèic, qui avait eu soin d'elles comme de ses trois enfants; mais elles avaient du bien du côté de leur mère, et elles nous méprisaient un peu parce que nous étions petits et que noire mère, à nous, n'avait rien eu que sa beauté, sa bonté et ses dix doigts. Je les entendais quelquefois, le dimanche matin, 'dire dnns le cabinet où elles s'habillaient pour aller à l'égiisc : a Je ne \cux plus de ce fichu; celle robe est trop usée; donnons
cela pour a petite, c'est bien bon pour elle. » Elles n'étaient pas méchantes pouruuit, mais elles étaient un peu fières poui^ les filles d'un vitrier.
Notre père était trop pauwe pour donner une servante à ma mère, et j'étais trop petite poiu" faire toute 'seule le ménage. Les voisines venaient bien de bon cœur, quand je les priais, tirer pour nous le sceau du puits, mettre !a grosse bûche au feu et pendre la marmite à la crémaillère; mais ma mère et moi nous faisions tout le reste. Aussitôt que j'avais pu marcher seule dans la chambre, j'avais été la servante née de la maison, les pieds de ma mère, qui n'en avait plus d'autres que les miens. Ayant sans cesse besoin de queliue ciose qu'elle ne pouvait aller chercher au jardin, dans la cour, dans la chambre, au feu, sur l'évier, sur la table, sur un meuble, elle s'était accoutumée à se servh- de moi avant Tâge, comme elle se serait servie d'une troisième main, et moi, j'étais fière, toute petite que j'étais, de me sentir nécessaire, utile, scrviable comme une grande personne à la maison. Cela m'avait rendue attentive, mûre, sérieuse, raisonnable avant l'âge de huit ans. Elle me disait : « Geneviève, il me faut cela, il me faut cech « apporte-moi Josette sur mon lit, que je lui donne à téter, remporte-la dans « son berceau et berce-la du bout de ton pied jusqu'à ce qu'elle dorme; va B me chercher |mon bas, ramasse mon peloton, va couper une salade au « jardin, va au poulailler tûter s'il y a des œufs chauds dans le nid des « poules, hache des choux pour faire la soupe à ton père, bats le beurre, « mets du bois au feu; écume la marmite qui bout, jettes-y le sel, étends la « nappe, rince les verres, descends à la cave, ouvre le robinet, remplis au « tonneau la bouteille de vin. » Et puis quand j'avais fini, qu'on avait dîné et que tout allait bien, elle me disait: « Apporte-moi ta robe que je te pare, « et tes beaux cheveux que je les peigne. » Elle m'habillait, elle me parait, elle me peignait, elle m'embrassait, elle me disait : « Va t'amuser maintenant sur la porte avec les enfants des voisines, qu'ils voient que tu es aussi propre, aussi bien mise et aussi peignée qu'eux. » Et j'y allais un moment pour lui faire plaish-, mais je n'allais jamais plus loin que le seuil de la cour, pour pouvoir entendre si ma mère me rappelait, et je n'y restais pas longtemps, parce que les enfants se moquaient de moi et disaient entre eux : Tiens, la sérieuse, elle ne sait jouer à rien, laissons-la. J'aimais mieux rentrer et me tenir [debout auprès du lit de ma mère, épiant dans ses yeux ce qu'elle pouvait avoir à* demander. Tous les jours se passaient ainsi; je me levais la première, je me couchais la dernière. Je ne respirais l'air que par h fenêtre, je ne voyais le soleil que sur le seuil de la porte.
et voilà pourquoi, Monsieui", j'avais le visage blanc. Ou disait à ma mère : Votre petite a donc les pâles couleurs? Oh! non, régondait-elle, mais c'est qu'elle a- la pâle vie! Je n'allais pas même à l'école.
Cette longue infirmité de ma mère, en la retenant tant d'années ainsi immobile et désœuvrée du corps dans son lit, l'avait rendue instruite comme une dame et dévote comme une sainte; les fils de nos voisines qui allaienx en classe ou qui revenaient en vacances chez leurs paients prêtaient ieui's Tieux livTCS par charité à la pauvre vitrière infirme, par l'entremise de uiou jeime frère, pour lui abréger le temps.
Le soir, à la veillée, quand mon père, mon frère, mes deux grandes sœurs étaient rentrés à la maison de leur ouvrage, elle nous rassemblait tous autour de son lit, pour nous lire à haute voix les belles histoires qu'elle avait lues tout bas dans la journée, et qui étaient propres à instruire mon petit frère, à amuser mes sœurs et à consoler mon père. C'était des chapitres de la Bible oii il était parlé de pauvres gens exerçant honnêtement des états pénibles, comme nous, et cependant aimés et visités du Seigneur; des paroles de l'Evangile, avec des réflexions par des savants, pour en faire comprendre la beauté aux simples; les histoires de l'enfant Jésus étonnanl sa mère, devant les docteurs, par sa science; lui obéissant ensuite humblement à la maison, et maniant les outils et le bois autour de l'établi d'un diarpentier; puis ses conversations et ses amitiés avec les jardiniers et les pauvres femmes des faubourgs de Jérusalem; c'était, d'autres Jois, des livres en mots qui faisaient voir les choses comme des images ou des tableaux devant les yeux, et qui chantaient dans l'oreille comme une musique.
Ces Uvres racontaient les histoires d'un fils, nommé Télémaque, qui cherchait son père d'île en île, et qui était toujours arrêté ;par des naufrages, des aventures, des tentations et des malheurs qui faisaient pleurer et qui pourtant, faisaient plaisir; ou bien encore, c'étiiit l'histoire d^ufl malhemeux, appelé Robinson, qui était jeté par la tempête dans un désert, au milieu de la mer, seul avec im chien et un oiseau, et qui trouvait dans son esprit et dans la grâce de Dieu les moyens de se bâtir une maison, de se faire un jardin, de s'attacher des troupeaux apprivoisés, et de bcjiir la Providence dans sa solitude.
Ces histoires nous divertissaient, pendant que mon père aiguisait ses Tarloppes sur une pierre imbibée d'huile, et que mon frère coupait ses Titres, comme nous déchirions de la toile, avec son poinçon de dianjant,
Quand Tangélus sonnait dans le clocher, on fermait le livre et on allait s« coucher pour se lever de grand matin, et on regrettait toujours que l'histoire ne fût pas unie.
Voilà comment nous passions les soirées d'hiver. Mais dans le jour, quand tout le monde était sorti, que la chambre et Tescalier étaient balayés et que la marmite bouillait à petit feu dans les cendres chaudes, ma mère me lisait, à moi toute seule, des passages plus sérieux et plus saints, qui lui plaisaient bien davantage puisqu'ils ne parlaient rien que de Dieu et ien qu'à Dieu. C'était Ylmîtal'wn de Jésus-Christ, des Méditations sur 'les maladies, sur les afflictions, sur la mort, sur le ciel, et des livres d« prières dont les pages étaient tachées de ses larmes et usées sous ses doigts. C'est dans ces pages qu'elle m'apprenait à lire et à prier. Toute petite que j'étais, j'aimais mieux ces livres que les autres, parce que ma mère prenait un visage bien plus recueilli et bien plus consolé quand elle les recevait de ma main, et que, dès que je la voyais s'attrister ou pleurer tout bas sur son état, un de ces livres ouvert séchait ses larmes et lui rendait sob sourire. Cela me faisait faire mes prières avec bien plus de componction et bien plus de plaisir au pied de son ht. Je m'imaginais toujours que Dieu était là, qui nous entendait, et qu'en relevant mon front appuyé sur ses couvertures, j'allais voir ma mère^ soulagée et guérie, me demander sa robe, et marcher comme moi à travers la maison. Mais la volonié de Dieu n'était pas ma volonté d'enfant. Ma mère continuait à languir, et je grandissais.
Elle priait pourtant avec une ferveur qui aurait fait envie aux anges. Elle jouissait surtout quand elle me voyait prier du bout des lèvres avec elle. Quelquefois elle me disait : Geneviève, Dieu aime les enfants parce qu'ils n'ont pas encore péché. Je ne puis aller à l'église; je suis sûre que si je pouvais y aller, je le toucherais et reviendrais guérie; vas-y pour moi; demain tu te lèveras de grand matin, tu iras entendre à ma place la première messe que le vieux prêtre dit avant le jour pour les pauvres gens qui n'ont pas une demi-heure à perdre au pied des autels, celle qu'on appelle la messe des servantes; tu réciteras mon chapelet que voilà comme si c'était moi. Le bon Dieu prendra peut-être la présence et la prière de l'enfant pour la présence et la prière de la mère. Va, mon enfant!
Et j'allais. Monsieur; je me levais sans faire de bruit; je prenais mes sabots à la main, pour qu'on ne m'entendît pas, jusqu'au bas des escaliers; j'entrais dans l'Église où il faisait encore nuit. Les, servantes et les vieilles dames disaient : « Voyez donc, que cette petite est sage! — C'est la fille de la vitiière malade, disaient les autres; elle vient pour sa mère, pauvre enfant! Elle apprend de bonne heure la misère, elle a bien i^besoin de la
grîlcedeDicîîi » Moi, je ne m'arrêiais pas pour les écouter, j'allais à la place que ma mère m'avait indiquée, vers un pilier au coin de la grille da chœur, où il y avait une chapelle qu'on appelait la chapelle des guérisons; j'entendais la messe dans l'église froide et sombre, éclaircie seulement par les deux petits cierges de l'autel, je récitais sept ou huit fois le chapelet de ma mère, espérant toujours que ce serait le dernier grain qui serait le bon! Je pleurais dessus d'impatience et d'ardeur, comme uia enfant! Puis je reprenais mes sabots, et je rentrais en courant h la maison. — » Merci, Geneviève, me disait ma mère, je ne suis pas guérie, mais je me sens mieux; l'heure de Dieu n'est pas notre heure, vois-tu; mais toutes les heures que nous lui consacrons nous sont comptées, ou pour ceci ou pour cela. Attendons patiemment son moment. Celui qui nous donne les jours ne nous les compte pas. Peut-être qu'il m'en garde ua qui en vaudra mille, contre celui qu'il n'a pas voulu me donner aujourd'hui. Et nous reprenions toutes deux plus contentes, le petit trafic de la journée. C'est cela, je pense. Monsieur, qui m'a donné, tout enfant et plus tard, un grand goût pour les églises, une grande envie de servir les ministres de Dieu, et qui m'a fait faire mon vœu comme je vais vous te raconter. Mais je vous ennuie, n'est-ce pas. Monsieur? Dites-le-moi naturellement, et je vais tout vous dire en un seul mot.
— Non, non, lui dis-je, rien ne m'ennuie de ce qui sort avec vérité et simplicité du cœur; racontez-moi tout, comme cela vous revient en mémoire à vous-même; les détails, ma pauvre Geneviève, ne sont que les^ morceaux dont Dieu fait l'ensemble. Qu'est-ce que serait votre vie si vous en retranchiez les jours?
~ Ah! c'est vrai, dit-elle, monsieur le curé le disait bien. Un million de brins d'herbe, ça fait un pré; des millions et des millions de grains de sable ça fait une montagne. L'océan est fait de gouttes d'eau ; la vie est faite de minutes. Je vais tâcher de me souvenir. Et en rétléchissant un moment, en suspendant le mouvement de ses aiguilles de bas et en fermant les yeux. Puis elle les rouvrit, et reprit à la fois la conversation et le tricot; mais son visage avait pris tout à coup une expression plus grave^ et plus mélancolique. On voyait qu'elle allait rouvrir quelque coin fermé, cî peut-être sanglant de sa mémoire,
Nous vécûmes ainsi, Monsieur, environ dix ans, sans qu'il survînt aucim grand changement dans la maison^de mon père. Mes deux demi-sœurs s'étaient ^mariées avec des employés de la fabrique: elles [gavaient emporté-
loule laisance et une partie des meubles de la maison, qui leur appai'tenaieat par leur mère. Elles ne venaient quasi plus nous voir: elles étaient honteuses de notre pauvreté; elles nous méprisaient. JMon frère avait atteiiii l'âge du service militaire. C'était le seul ouvrier de mon père : un bon et geutil ouvrier qui travaillait comme deux, qui ne se dérangeait jamais, et qui servait sans gages. Nous avions bien accumulé toutes nos économies, vendu nos chaînes et nos croLx d'or, depuis cinq ou sis ans, pour lui acheter un remplaçant à l'armée, s'il venait à tomber au sort; nous avions bien fait dire des messes à Voiron et à la chapelle de la Grande-Chartreuse, Dour qu'il tirât un bon numéro et que notre seul soutien ne nous fût pas enlevé, mais il avait tiré un numéro partant; Dieu voulait nous affliger; il est le maître, et il est plus sage que le sort. Les hommes, cette année là coûtaient seize cents fiancs; nous ne piimes jamais en réunir que quatorze cents; faute de ces deux cents francs le pamre garçon partit. Ce fui une désolation dans la maison; mon père en perdit le com-age, ma mère en maigrit et en pâlit de tristesse, ma pauvre petite sœur Josette, qui n'avait que onze ans et demi, était sa seule consolation; mais c'était aussi son mortel souci.
Cette petite, Monsiem-, que ma mère avait un peu plus gâtée que nous, comme les mères gâtent toujours davantage leur dernier enfaui, méritait bien cette préférence. Elle était jolie comme un ange, vive comme un oiseau, gaie et capricieuse comme un cabri. C'était bien la plus fine enfant de^tout Voiron. Nous l'habillions, ma mère et moi, avec complaisance, comme ime vraie demoiselle, du peu que nous avions; coiffe, robe, dentelles, souliers à boucles, bas blancs. Quand je la menais ainsi, le dimanche à l'église, les dames s'arrêtaient et disaient : « Voyez donc quelle belle enfant! dirait-on que c'est la fille de la pauvre vitrière malade? » La petite entendait tout cela ; elle en prenait un peu de vanité, elle le répétait en rentrant à sa mère ; elle aimait à sortir et à se faire belle, pour êtie ainsi admirée ; c'était naturel. C'est comme le petit paon qui regarde traîner et briller ses plumes sm* l'herbe, au soleil; mais elle avait si bon cœur, si bon cœur, qu'elle ne nous méprisait pas pour cela; au contraire, elle nous embrassait, ma mère et moi, pendant des heures entières ; elle disait qu'elle était bien heureuse, bien heureuse, parceque les autres petites filles, nos voisines, n'avaient qu'une mère et qu'elle en avait deux ! Ah! je l'aimais bien ! je l'aimais tant. Monsieur ! c'était comme ma fille ; elle couchait avec moi depuis qu'elle était sevrée. J'étais comme notre père, je lui passais tout,
ïci, Geneviève s'attendi'it visiblement; sa voix se brisa dans sa gorge, ses yeux brillèrent d'une légère humidité où le rayon dé la lampe se tienipa un peu comme une étoile dans l'eau. Moi-même je soupirai iuvoloutairemeûi, ear je p: ;sseatais quelque malheur.
GEiXEVIÈVE. hl
xu.
Hélas ! Monsieur, continua Geneviève, notre pauvre mère avait bien raison d'avoir du souci pour Josette, car elle se sentait dépérir tous les jours. Son infirmité n'était pas douloureuse ; mais l'ennui la tuait ; et puis, elle voyait vieillir mon père, et venir la misère depuis que mon frère ne gagnait plus que sa paie de soldat. Quelquefois elle m'appelait la nuit, pendant que îe père et la petite dormaient, sous prétexte de me demander à boire, ou de rallumer la lampe, ou de retourner son oreiller sous sa tête, ou de lui lire une prière dans son livre d'Heures; mais je voyais bien que ce n'était pas pour cela, c'était pour parler avec moi et ne pas pleurer seulp. Monsieur. Elle me disait : « Pardonne-moi, ma pauvre Geneviève, de troubler ton sommeil, que la misère fait déjà si court; je n'ai que toi à qui ouvrir mon cœur, je Ip sens éclater comme cela dans la nuit. Est-ce qu'il ne fait pas bientôt jour?... Et puis elle me parlait comme quelqu'un qui a la fièvre, las yeux brillants, les joues rouges, les lèvres sèches, la parole précipitée; «lie me parlait de mon frère, des inquiétudes qu'elle avait de mourir avant qu'il eût son congé el qu'il pût suflire à notre existence par son état; de non père, qui devenait moins actif, moins adroit à son ouvrage, dont 15 vue baissait, qui tailladait et perdait des vitres, et que 5es pratiques de la caflipagne abandonnaient; mais surtout, surtout de la petite, qui était plus de la moitié de sa pensée. Je cherchais à la reconsoler en lui disant que j'étais jeune, que j'étais forte, bien que je n'en eusse pas l'air, que j'étais accoutumée à la peine, que je me mettrais en condition ou à la journée chez les blanchisseurs de toiles, que peut-être je me marierais avec un honnête garçon du pays, que nous prendrions la petite chez nous, et que nous en aurions soin comme de notre propre enfant.
— Oh! oui, me disait-elle, Geneviève, promets-moi bien, jure-moi, par la croix de ton chapelet, que tu lui serviras de mère, et que tu feras pour elle tous les sacriOces qu'une mère ferait à sa fdle !
Et je n'avais pas de peine à le lui jurer. Monsieur, car je ne mentais pas; c'était mon idée, c'était mon cœur! Cette petite, voyez-vous, c'était notre Mïc à toutes deux.
Ensuite ma mère m'embrassait, et j'allais me recoucher plus contente' auprès de ma sœur, qui ne se doutait seulement pas que nous venions de parlei- d'elle et de pleurer,
xin.
Quand l'automne fat venu, à la chute des feuilles, aux premières neiges qui tombèrent sur les toiles dans les prés, ma mère m'appela d'une voix que je ne reconnaissais pas, et qui me fit toute tressaillir. Je courus les pieds nus vers son lit. — Geneviève, me dit-elle, va chercher le vicaire quand il fera jour; éloigne ton père et Josette sous un prétexte quelconque; je ne veux pas qu'ils voient mon agonie; je sens là, ajoula-t-elle en prenant ma main et en l'approchant de son cœur, que je vais mouiùr dans la journée! Ne crie pas, ne pleure pas, mon enfant; lu les réveillerais; ferme mes rideaux, et dis-leur, quand ils se lèveront, que je vais dormir!
Je descendis dans la cour pour sangloter contre le mur sans qu'on m'entendît. Je fis ensuite comme elle avait dit. J'emmenai Josette chez "une voisine qui lui enseignait à faire la dentelle sur un coussinet de soie verte ; je dis à mon père que ses pratiques de là-haut l'avaient fait demander, parceque la dernière grêle devait avoir cassé bien des croisées; il prit son étui de vitres derrière son dos, et U s'achemina vers les montagnes. Le vicaire vint, il confessa et communia ma mère; elle n'eut point d'agonie, sa vie en était une depuis si longtemps! elle s'éteignit tranquillement, seule avec moi dans la chambre, en çiç recommandant encore Josette. — J'am-ais bien vmilu la voir, me dit-elle, mais tu l'embrasseras pour moi. Puis, je lui mis le CTUcifix sur les lèvres; en l'embrassant, elle m'embrassa les doigts. Quand je ne sentis plus de souffle sur ma main, je tombai à terre au pied du lit: elle était morte! Je veillai et l'ensevelis seule aussi dans la maison.
Les voisins retmrent Josette et mon père jusqu'après l'enterrement. Je remis tout en ordre dans la maison, comme nous faisons à présent. Puis, ils rentrèrent. Ah! que ce fut triste de voir toujours là ce lit de serge verte, avec ces rideaux fermés, et de n'en plus entendre sortir cette douce voix qui disait à tout moment : Geneviève! Je ne l'aurais pas dit à d'autres, Monsieur; mais je vous le dis; en vérité, bien des fois, pendant les premiers mois, quand j'étais seule dans la chambre, j'allais entr'ouvrir ces rideaux, et crier tout bas : « Me voila, ma mère, que désirez- vous ? »
La pauvre Geneviève, à ces mots, n'y put plus tenir, et elle sanglota un moment; puis elle s'essuya les yeux avec le bas de laine qu'elle tricotait. Je sentis moi-même une larme rouler de mes yeux sur le canon de mon fusille j'essayais au feu, entre n:es jambes.
Mon père, repiît ia servante, ne résista pas à cet isolement. Ma mère était sa conscience, son intelligence et sa volonté. Quand elle ne fut plus là, ce ne fut plus qu'uii corps sans âme. Il ne se tint plus à la maison, le soir, pour veiller auprès de ce lit vide. Il sortait apiès sou ti-avail pour aller se distraire ailleurs. Il fit de mauvaises connaissances; il fut entraîné, le pauvre homme, dans les cafés et chez les marchands de vin; il s'adonna au jeu et se livra à la boisson; il rentrait tard; il n'avait plus de cœur au métier; il mangea ou perdit les quatorze cents francs que nous avions épargnés dans le temps, pour racheter mon frère, ou pour marier plus tard moi et Josette; il ne tarda pas à s'abrutir par l'eau-de-vie; quand je lui faisais quelque représentation respectueusement à son réveil : « Bah I me disait-il, tu as raison; mais c'est plus fort que moi. Depuis que je n'ai plus ton frère avec moi à l'établi et ta mère à la chambre, l'atelier et la maison me pèsent; je ne suis content que quand je ne me sens plus; j'ai mon âme dans le verre! Allons laisse-moi boire la lie, ça ne sera pas long; va, le tonneau baisse et tant mieux! la vie est amère ! » Quelquefois, il nous embrassait cependant, ma sœur et moi, avant de partir, et il nous disait : « Soyez bien sages, je vais prier aujourd'hui au cimetière, à la croix de voti-e mère; je reviendrai de bonne heure, et je ti-availlerai demain; » et il sortait. Il était souvent trois ou quatre jours sans rentrer. Une fois il resta huit jours sans reparaître. Nous apprîmes qu'il avait été trouvé mort sous la neige, dans le ravin de Saint-Laurent qui mène au couvent, son étui de vitres encore sur le dos, et ses sous dans sa poche. On ne savait pas s'il était tombé endormi sur la route, en sortant .ûe l'auberge des colporteui-s, à Saint-Laurent, ou s'il avait été surpris par la nuit et enseveli pai- l'avalanche. Nous restâmes seules, Josette et moi. Les voisines nous appelaient en riant la mère et la fille.
Ma mère ne m'avait point fait apprendre d'état, et pourtant il fallait vivre et élever Josette. Je pris une petite boutique de mercerie, je m'y installai avec ma sœur, qui tenait le comptoir à côté de moi en apprenant à faire de la dentelle noire pour les paysannes du Haut-Dauphiné et du Valais. On m'avança à crédit une petite quantité de marchandises que je vendais aux colporteurs de la montagne; des boutons d'os, des boucles de souliers et des j.irredèrcs, des guêtres de grosse laine blanche qui mojitcut
jiisflue par d(<ssus les genoux, comme '.vous les voyez ici; du papier, de l'encre, des plumes, des sabols et quelques aunes de grosses étoffes rouges, blanches et bleues dont les montagnardes se font leurs robes. Comme pétais prévenante et que la petite était jolie, nous ne manquions pas tout à fait de pratiques. Les villageois d'en-haut, qui connaissaient anciennement mon père, venaient s'approvisionner de préférence chez nous pour les neiges. Une fois l'hiver venu, par exemple, nous ne vendions presque plus rien. Nous avions peine h vivre, mais pour gagner quelques petites choses, je faisais les ménages de pauvres voisines absentes, malades ou en couches, pour la nourriture et trois ou quatre sous par jour, ce qu'on voulait me donner. On aimait mon service, parceque j'avais si bien appris autour du lit de ma mère comment on désennuie une malade et comment on la retourne dans son lit! Je rentrais plusieurs fois par jour pour voir ce que faisait Josette toute seule à la maison, et pour la faire souper et coucher; puis, je retournais veiller toute la nuit mes malades, assise, sur une chaisCt
XVH.
Cela dura deux ans ainsi, et tout allait bien; mais je commençais à me sentir triste sans savoir pourquoi. C'est que j'avais vingt ans. Monsieur, et que je voyais toutes les fdlcs de mon âge courtisées par déjeunes garçons du pays, puis fiancées, puis mariées avec celui qu'elles avaient préféré parmi tous les autres. J'étais souvent appelée dans les maisons pour habiller l'épousée ou pour préparer le repas des noces; pendant que les autres jeunes filles de mon âge allaient à l'église, jasaient à table avec leurs connaissances, ou dansaient dans les granges, je raccommodais les robes, je cuisais les galettes, ou j'étendais la nappe, seule avec les vieilles femmes à la maison. Cela me faisait rêver pourtant de voir le bonheur sur tous ks visages de ces jolies filles tontes rouges du ba), qui s'en allaient chu-choter avec leurs fiancés auprès du puits de la cour ou eontre le buisson en fleur du jardin. Je me disais : elles auront bien du mal dans la vie, c'est vrai ; mais elles ne seront pas seules à la maison, seules à l'ouvrage, seules dans leur jeunesse, seules sur leurs vieux jours, comme moi, quand j'aurai élevé et marié Josette; elles auront autour d'elles de jolis enfants comme ma petite sœur, qui chaufferont leurs mains l'hiver à la cendre du foyer, qui se pendront à leurs tabliers, qui les appelleront vers leurs berceaux \e soir et le matin pour les embrasser!... Mais moi!... je n'aurai rien quaml Josette sera partie, que les quatre murs blancs de la chambre, le bruit du, lison, l'hiver, se consiunant dans l'fitre, et le bourdonnement des mou-
tlies l'été, contre les vitres! Cela me faisait respirer quelquefois plus fort que pour avoir mon souffle; .la petite, qui me voyait rêver et qui m'entendait soupirer, me disait: » Qu'est-ce que tuas donc, Geneviève? Est-ce que je t'ai fait du cliagiin? — Non, que je lui disais en l'embrassant, ma petite; bien au contraire, tu me fais ti'op de plaisir, je t'aime trop; mais c'est que je pense au temps oîi tu ne seras plus là. — Et pourquoi plus là? me répondait-elle; est-ce qu'il y aura un temps où tu ne m'aimeras plus? — Oh! non, répondais-je; mais c'est qu'il viendra un temps où tu en aimeras d'autres. » Elle ne comprenait pas, la pauvre innocente, et nous reprenions notre ouvrage, elle en regardant par la fenêtre et en folâtrant, moi en regardant mon aiguille et mon fil, et en cachant un peu d'eau sous mes cils baissés.
Ces tristesses devenaient toujom's plus fréquentes et plus longues vers la fin de l'automne. Monsieur, au moment où les jeunes colporteurs de la montagne, qid venaient s'approvisionner l'hiver de petites marchandises à la maison, d'aiguilles, d'épingles, d'étuis, de dés, remontaient dans leurs villages, pour ne plus redescendre avant le printemps. Vous me demanderez pourquoi. Je ne le savais pas bien moi-même au commencement; je l'ai bien su plus tard, pour mon malheur; je vais vous le dire franchement
Elle fit une courte pause; elle respira plus fort qu'à l'ordinaire, comme elle respirait à côté de Josette, et elle reprit :
Voici, Monsieur; je vais vous le dire comme à mon confesseur. Il n'y a pas de mal, du reste; mais ça fait toujours de hi peine de toucher au cœur, là où il a saigné. Excusez-moi; mais si je ne vous avouais pas cela, vous ne comprendriez pas le reste, ni pourquoi je suis restée fille, et j'ai servi M. le curé.
Eh bien! Monsieur, poursuivit Geneviève avec un certain elTort, c'est qu'il y avait un jeune colporteur qui me plaisait.
— Et à qui vous plaisiez, lui dis-je en souriant, car toute sage, et toute frileuse, et toute vêtue de noir, que vous êtes aujourd'hui, on voit bien a votre physionomie que vous avez dû avoir votre moi de mai aussi, et votre lloraison.
— Eh bien! oui. Monsieur, je lui plaisais. Depuis la mort de ma mère, que j'avais moins de peine, que je n'étais pas réveillée vingt fois par nuit»
G2 LE COXSEiLLEn DL" PEUPLE.
que je vo}ais le soleil, que j'allais et que je venais au grand air, j'étais devenae-comme les auti'es,. j'avais repris des couleurs, j'avais un peu engiaissé; il y avait des rayons de soleil dans mes yeux, qui, jusque là avaient toujours été à l'ombre. Cela ne doia pas, je le sais bien, mais il y eut deus ou trois ans où je ne fus pas déplaisante. Les garçons de Voiron s'arrêtaient pour me regarder à travers la vitre de la devanture, le dimanche, et j'entendais qu'ils se disaient : « Tiens, regarde donc Geneviève , on dirait qu'elle lleurit comme son œillet rouge sui- sa fenêtre, et qu'elle ose enfin être jolie. » Que voulez-vous que je vous dise, Monsieui", il y a i;n coup de soleil d'été pour toutes les plantes, même sur les Alpes, où lété ne fait que passer. C'est ce coup de soleil qui dore les orges pâles au moment de la moisson. J'étais comme ces pailles d'orge, et j'avais eu, comme elles, mon court soleil de beauté. Mais il ne brilla pas plus de deux ou trois saisons sur mon visage; et je ne le regrette pas, ajoula-l-elle bien vite, oh ! non ! je ne le regrette pas : j'ai trop soufl'ert !
11 y avait donc un jeune colporteur d'ici, Monsieur, de ce village, où je vous raconte si mal tout cela, parceque tout cela vous désennuie; il y avait un jeune colporteur, fils de l'instituteur du pays, de cette vieille femme qui demeure là-bas, dans le hameau des Trois-Mélèzes, et que vous voyez venir quelquefois causer avec moi à la porte de l'église. Il s'appelait Cyprien; il devait remplacer son père comme instituteur, pour apprendre à lire et à écrire aux enfants, et, en allendant, il était enfant de chœur et chantre à l'église, et il courait les montagnes et les chalets icndant la semaine pour vendre des almanachs, du fil, des aiguilles, des miroirs, et des livres d'Heures aux villageois. Î.Ion père l'avait connu tout petit en venant raccommoder les châssis et les vitraux de l'église de Valneige; il se fournissait chez nous de tous les objets de son petit com~ li.cicc, et, quand il descendait de sa montagne, il s'arrêtait toujours à la maison, comme si nous avions été ses parents. Mes grandes sœurs riaient de lui, parccqu'U était simple comme un montagnard et qu'il n'était pas vêtu à la mode de Voiron. Mais ma mère 1" aimait bien, parcequ'il était rangé et modeste comme une jeime fille, qu'il rougissait au moindre mot, et qu'au lieu d'aller couru* aux fêtes ou se déranger aux auberges avec les antres, il restait tous les soirs au coin de uotie feu, à écouter lire à ma mère quelques-unes de ses belles et honnêtes histoires, ou à m'aidfj" à tirer de l'eau au puils, à pétrir le pain, à poitcr de grosses bûches au feu. Je m'éUiîs accoutumée à le regarder comme un frère pins Sgé que le
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mien. Il était de deox ans plus vieux que moi, grand élance, un peu niince, comme les sapins de ces montagnes maigres; il avait les yeux plus noirs que les miens, mais aussi doux que des yeux de femme; un visage plus long et plus délicat que ceux des enfants de la plaine, une bouche qui ne riait pas, des couleurs comme du velour rouge, des cheveux noirs qui lui tombaient carrément le long des joues et sur le cou; il était vêtu d*une longue veste de gros drap blanc qui descendait jusqu'à ses jarretières de cuir d'une large ceinture à petites poches où il mettait sa monnaie, et de loncuos guêtres boutonnées au dessus du genou. Il avait aux pieds de gros souliers dont les clous luisaient devant le feu comme des diamants, et quand il marchait dans la chambre, on entendait sonner les dalles. Il mettait son bâton et son havrcsac derrière la porte, comme s'il eût été chez lui. Il avait une voix douce et forte et un peu traînante, comme une or^rue dans l'Eglise de Grenoble.
A mesure que je grandissais, il venait plus souvent à la maison; je ne savais pas pourquoi, ni lui non plus, le pauvre garçon. Il ne me disait jamais plus haut que mon nom; je ne lui disais jamais plus haut que le sien; seulement ça me faisait plaisir à voir son ombre sur le mur de la chambre, à la lueur de la Oamme du fagot, quand j'allumais le feu pour préparer le souper de la famille. Ce jour-là il y avait toujours quelque chose de plus quà l'ordinaire sur la table, comme des gaufres de froment ou des crêpes de sarrazin, et quand, le lendemain, je ne voyais plus son sac et son bâton derrière la porte, j'étais fâchée sans savoir de quoi, voilà tout.
La mort de mon père et de ma mère n'avaient pas inlen-ompu ces voyages de Cyprien à Voiron et ses relations avec moi. Au contraire, il y venait un peu plus souvent, et y séjournait un peu plus longtemps; seulement, il ne logeait plus à la maison; il allait demander asile pour la nuit à un ô^ ses payr qui sciait du bois les hivers, aux portes des messieurs, pour les maisons riches, et qui tenait chez lui des petits garrons de la montagne pour ramoner les cheminées.
Mais les deux ou trois jours que Cyprien passait chaque voyage chez son pays, il ne faisait que passer et repasser, sous un prétexte ou sous un autre, tout le jour devant notre échoppe, et il trouvait toujours une raison pour y entrer, pour y revenir, pour y rester un oa deux moments. Tantôt il avait oublié sa provision de boulons de manches, tantôt les épiiîgles, tantôt les échcvoaux de fil; d'autres fois, il av;iit une commission à ir.o uiirc de la prt de son père ou de sa mcic, qui lui
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avait recommandé de me rappeler les ornements d'église ou les almanachs qu'il fallait faire venir de Grenoble pour Noël prochain; tantôt il était fatigué d'avoir tant marché dans Voiron depuis le malin, pour marchander du chanvre ou des éloupes, et il me demandait la permission de s'asseoir un moment devant le comptoir, pendant que je causais ou que je pesais aux petits enfants pour deux liards de sel ou de pain d'épice dans mes balances de laiton poli. Ce moment diu'ait des heures, et nous ne nous en apercevions ni lui ni moi.
Les voisins qui passaient et qui le voyaient assis, son coude sur mon ouvrage, ses cheveux luisants comme des ailes de corneille déroulées sur le \c comptoir, son bâton ferré entre ses jambes, son sac sur ses genoux, diraient : « Voilà un beau montagnard qui s'apprivoise avec les filles de la plaine. Regardez donc, on dirait toujours qu'il va parler, et il ne fait rien que regarder le bout de ses souliers. »
C'est qu'en vérité. Monsieur, il ne me disait quasi rien, ni moi non plus, ■ou bien il me parlait de choses qui étaient à mille lieues de ses vraies pensées et des miennes : du temps quil faisait, de l'heure qu'il était, des va- -ches de sa mère qui avaient véic, du mulet de son père qui s'était égaré dans les sapins, des fromages qui ne s'épanouissaient pas bien dans les métairies cette année, des orges qui avaient verdi trop vite et qui avaient été mordues à la pointe par les précoces gelées, enfin de tout, excepté de lui et de moi. Et moi, Monsieur, je faisais tout de même : ou je ne disais rien, ou je répondais oui et non, ou je lui disais des choses qui n'avaient aucun intérêt, ni pour moi ni pour lui. Mais c'était égal, il suivait des yeux ma ma'n, qui allait de mes genoux à mon front, en ourlant un mouchoir ; je regardais ses cheveux roulés là à côté de moi comme uu écheveau de fin fil noir sur le comptoir ; il avait l'air d'être content, et moi je me sentais si bien que j'aurais voulu passer des années dans ce silence ou dans ses entretiens insignifiants. Quand il se levait pour retourner aux montagnes, qu'il passait ses bras dans les bretelles de cuir de son sac, et qu'il dessinait à terre des zig-zag pensifs avec la pointe de fer de son bâton, nous njus disions : « A revoir, à la saison prochaine ! » 11 se retournait deux ou trois fois avant de tourner la rue ; je le suivais des yeux comme une sœur suit son frère qui part, et je rentrais seule à la maison. Seulement je m'apercevais bien plus que j'étais seule, et jusqu'à ce que la petite fût revenue le soir de chez la voisine, où elle apprenait la dentelle, je ne faisais qu'aller et venir, je ne pouvais pas tenir sur ma chaise, je n'avais pas de repos, mais je ne savais pas pourquoi.
Je ne pensais pas qu'il m'aimait, je ne pensais pas que je l'aimais moi. acmc; seulement, je commençais à prendre un p<:u ('.e vanité; jo r.i'iiahil-
lais à Pair de mon visage, je me peignais devant un petit miroir où je ne m'étais jamais regardée auparavant, je portais des bas blancs et des soulieis^ lins, je me voyais passer avec contentement les dimanclies devant les devantures en vitres des magasins qui faisait glace pour les pauvres filirs comme moi, et qui retraçaient depuis les pieds jusqu'à la tétc leur taille, leur démarche et leur toilette des jours d'oisiveté. Ah ! Alonsieur, nous avons toutes été pécheresses, plus ou moins, dans notre jeune temps. Je m'en suis bien confessée depuis. Poui tant je n'avais aucune envie de plaire à personne. Mais j'étais comme le serin de mon maître, qui se lisse les plumes, qui se lave dans son eau, qui se caresse le cou avec son bec et qui se regarde dans le miroir, bien qu'il soit seul dans sa cage. Que voulezvous? le péché a rejaiUi sur toute la création; les bêtes même ont de la vanité ! Hélas ! oui, Monsieuj-, j'en avais dans ce lemps-là.
Le moment approchait où j'avais l'habitude de voir descendre Cyprien à Voiron. Je m'étais fait à moi-même une belle robe ; je m'étais acheté une clwîne de jais noir avec une croix d'or que j'ai toujours là, ajouta-t-elle en n>e faisant un geste de la main gauche vers son armoire ; je ne sais pas pourquoi je tenais plus qu'à l'ordinaire à être un peu belle ; je les portais tous les jours de peur que, par le hasard, Cyprien n'arrivât un jour où je serais moins bien mise et où je ne flatterais pas tant ses yeux. « Ma sœur, me disait la petite, c'est donc tous les jours dimanche, cette semaine ? » Je ncsavais pas que lui répondre et ça me faisait rougir.
XXIIT.
Toute la semaine s« passa ; les jours m'en parurent plus longs que ceii\ des autres mois. Le samedi arriva, la nuit vint, et il ne vint pas. C'était le lendemain le saint jour de Pâques lleurics ; il n'avait jamais laissé passer cette semaine, les autres années, sans venir à Voiron chercher les cierges d'église, les fleurs de papier pour l'autel, les fichus de printemps pour la saison. Je ne savais pas ce qui se serait passé de nouveau là-haut. Je vis venir quelques-uns de ses pays que je connaissais au costume. Je les arrêtai sous un prétexte ou sous un autre, je leur demandai : « Cyprien est-il malade ? — Non, qu'ils me dirent ; nous l'avons vu dimanche qui relevait son mur autour de la fontaine du pré. — Est-ce qu'il ne viendra pas à la plaine cette année? — Nous ne savons pas, qu'ils me répondirent. Je me couchai bien triste, je ne dormis pas de la nuit, excepté le matin un moment, et, en mo-
réveillant, ja scniis une place mouillée sur mou traversin ; j'avais pleuré en
1 avant, sans me dire à moi-même pouj quoi.
Je rcntiais toute paie et toute britée de la u.esse, la pcîite jouait dans lu rue avec (i'auties enfants, je venais de serrer mon livre d'Heures dans le tiroir, et je me tenais la tète lourde entre ks mains^ accoudée sur le comploiren ne pensant à rien. Un montagnard que je ne comiaissais pas de vue enlia dans ma boutique et me demanda des petits miroirs à acheter. Je les lui donnai poliment; il me les paya au dessus du prix que je lui avais demandé, et il sortit. En comptant les sous pour les mettre au tiroir, je vis qu'il y en avait douze de trop; je les pris dans ma main et je courus après lui. * Pèie, luidif-Je, vous vous êtes trompé, vous n'avez adicté que deui miroirs, et vous m'en avez payé trois ; voilà vos douze sous de trop, reprenez-les, ou bien pi enez un miroir de plus. -> 11 me regarda de la tète aux pieds avec un lin riie que je ne comprenais pa«, et qui me fit honte, parcet]ue je crus qu'il se moquait de moi. « Eh bien î Mademoiselle, qu'il me dit, ce n'est pas de cela qu'il s'agit ; vous clés une jolie fille, ma foi ! aussi honnête que brave; mon fils n'a pas menti, vous ne tron)periez pas un enfant pas encore sevié; ça n.e fait plaisir. » — Votre fils, lui répondis -je en rougissant jusqu'au blanc des yeux, parcequ à la ressemblance et au son de voix je me doutai tout de suite de quelque chose; voire fils, qui esl-il donc? Je ne le connais pas. — Oh! que si que vous le connaissez, reprii-il, et que lui il vous connaît bien ! Vous ne connaissez donc pas Cyprien, le beau nioiitagnard, et le bon moiUagnard que je dis, moi? Eh bien! c'est mon enfant! Ah! vous êtes le père de C}prien, lui répondis-je en trem- L;a:it et les yeux baissés, et je n'en pus dire davantage, tant je me sentais toute tremblante, toute froide, toute de bois, devant ce vieillard. C'était pourtant un vieillard bien coiiime il faut, Monsieur, pour sa condition : le visage grave, la voix douce, le bonnet à la main, les cheveux blancs, l'air honnête, les paroles de son âge, me parlant coiime il aurait parlé à sa fille cil à une dame. — Oui, c'est moi qui su s son [)ère, coutinua-t-il en me reconduisant jusqu'à la porte, un vieil ami de votre père, une ancienne et fidèle prati([ue de la maison ; il ne logeait jamais ailleurs que chez moi, quand il moi;tait pour travailler, l'été, sur nos hauteurs ; nous parlions ensemble de sa pa ivre femme malade et de ses trois enfants qu'il en avait. Le brave homme, il a trop pris le i bagrin à cœur, il s'y est noyé lui-même; mais ça n'en'.pêrhe pas que c'était un brave homme, allez, cl dont le nom ne lera pas honle à porler à ses enfaïus.
En parlant ainsi, il entra sans façon derrière moi, et il s'assit sur la chaise où Cyprien s'était assis si souvent, tout près de moi.
— Eh bien ! Mademoiselle, me dit-il en me voyant asseoir, toute rouge et toute trouI)!cc, devant le comptoir, vous croyez donc qu'à mon âge je ne sais pas compter jusqu'à trente-six, et que je donne mes pauvres liards pour «ne révérence déjeune fille? N'en croyez rien, continua-t-il d'un air bon et fin, mon fils me disait toujours : Il n'y a pas une fille plus honnête dans Voiron, elle ne surferait pas d'un sou ses pratiques, pas même un passant, pas môme un inconnu. Ah bah ! que je lui disais, Cyprien, lu ne connais pas le beau monde ; je ne m'y fierais pas, tout de même. — Eh bien î allez y voir, qu'il me dit. Je ne la préviendrai pas; je ne lui ferai rien dire, et si elle vous trompe... eh bien ! je ne m'arrêterai plus jamais devant sa porte. Ça sera fini, quoi ! car toute jolie qu'elle est, si elle n'était pas honnête, je ne l'aimerais plus, voyez -vous.
Il m'aime donc, que je me dis tout bas, dans le cœur, sans oser lever les yeux.
Le vieillard continua :
— Alors j'ai dit : allons-y voir nous-mcme ; j'ai mis mes guêtres ; j'ai laissé Cyprien chanter à ma place au chœur; j'ai demandé la boutique de Geneviève ; je suis entré chez vous ; j'ai marchandé pour avoir le temps de vous bien regarder; j'ai fait semblant de me tromper de douze sous dans le compte, vous m'avez couru après comme si j'avais été le voleur et vous la volée, pour me rapporter mes douze sous, et voilà !
— Je n'ai fait que mon devoir, père Cyprien, lui dis-je ; il n'y a pas de quoi être fière.
— C'est vrai, dit-il; mais il n'est pas moins vrai que, si vous voulez m'cntendre, ces douze sous m'auront acheté une belle-fille, et à vous, Geneviève, vous auront acheté un bon mari.
J'étais tellement secouée. Monsieur, par les paroles de ce vieillard, que je n'ouvrais pas la bouche, et que je n'osais pas seulement remuer le pied Il avait l'air embarrassé dans ce moment, lui-mcme, de ce qu'il allait dire. Il retournait sa langue sur ses lèvres, il balbutiait un peu, il se levait, il se rasseyait, il toussait. A la fin, comme s'il avait pris son courage à deux mains :
— Bah ! reprit-il, autant vaut un mot dit que cent mots à dire. Je vous dirai donc tout : Cyprien vous aime depuis sept ans.
Il me sembla qu'on m'ouvrait le cœur avec des paroles, et qu'on y f lisait couler une chose douce qui ne tarissiut plus, comme la félicité éternelle.
— Oui, il y a sept ans qu'il vous aime, et nous n'avons jamais pu lui en faire aimer une autre, ni dans la montagne, ni da::s la plaine. Il aura lU
bien : les sapins, la maison et le pré de la fontaine seront à lui après moi ; il est doux et humble comme une jeune fille ; il est aimé des garçons, il plaît aux filles, et il n'est pas plus fier qu'un enfant. Et malgré cela il nous a toujours dit : je n'épouserais que Geneviève, si j'osais jamais être son courtisan. — Eh bien ! lui disions-nous, sa mère et moi, contente-toi, descends à la plaine, fais la cour à Geneviève, puisque ton bonheur est là ; mais enfin, il faut que tu te maries, l'ouvrage est large, nous nous faisons vieux. — Aloi s il partait bien résolu à s'expliquer avec vous. Mademoiselle ; et puis quand il remontait et que nous lui demandions : Que lui as-tu dit, et qu'estce qu'elle t'a répondu? — Rien, disait-il; je n'ai jamais osé ; c'est une fille delà plaine, et moi, je suis un garçon des montagnes; c'est une demoiselle de la ville, et moi, je suis un paysan du village. J'ai eu peur d'être méprisé, et puis, si elle avait dit non, je serai tombé de chagrin sur la route. Je n'ai pas parlé, mais je serai plus hardi la saison qui vient, laissez-moi faire. — La saison qui vient s'en allait toujours de même, et le pauvre garçon séchait sur pied, et nous le voyions dépérir de Tété à l'automne. A la fin, je lui ai dit : Veux-tu que j'y aUle, moi? Ta mère est boiteuse, elle ne pourrait jamais descendre si bas et remonter si haut. Je suis vieux, mais je suis hardi, va ; je chercherai une chose ou l'autre à acheter dans sa boutique, je ferai une ruse de montagnard pom- lier la conversation avec elle, je m'informerai dans Voiron, je saurai si c'est une brave fille, je verrai si elle est avenante, si elle est jolie, si elle est bonne pour le pauvre monde, et je lui dirai: Cyprien vous aime ! — J'ai fait comme j'avais dit. Mademoiselle Genenève, ne m'en voulez pas, et maintenant, vous, dites-moi franchement à votre tour : Aimez-vous notre Cyprien?
Je ne répondis que par un gros soupir, et il le comprit. — Eh bien ! c'est bien, dit-il, puisque vous l'aimez, voulez-vous l'épouser et être notre fille làhaut.
Je ne répondis pas davantage ; mais je me mis à pleurer.
— Eh bien ! c'est bien, dit-il encore, nous ferons la noce à la Saint- Jean. Je vais remonter là-haut et réjouir le cœur de mon fils. Cyprien viendra à présent vous faire la cour librement, jusqu'au jour des fiançailles ; il n'aura pas l'embarras de vous dire que vous lui plaisez, ni de vous demander si vous en êtes contente. J'ai parlé pour lui, tout est dit. Adieu, Mademoiselle Geneviève ; je ne prendrai pas même un verre de vin à Voiron, de peur de retarder le bonheur de Cyprien. Je suis sûr qu'il m'aitend à moitié chemin, et qu'il compte mes pas dans sa [C :s-:'e.
e vieillard partit, aussi lesle que s'il avait emporté poiu- lui-même le premier aveu de sa fiancée.
Le dimanche suivant, Jlonsieur, je vis revenir Cyprien à la maison, comme à l'ordinaire. Il avait l'air bien heureux et bien honteux tout ensemble, et moi de même. Il me prit la main en tremblant par dessus le comptoir, où je repliais une aune de serge, et il me la serra doucement en regardant sur mon visage si j'étais fâchée. Je ne dis rien, et je n'eus pas l'air en colère; ça l'encouragea. — Vous n'êtes donc pas fâchée contre raoi, qu'il me dit, Geneviève? Je lui répondis seulement : Xon, d'une voix très douce, et je ne retirai pas ma main. Alors nous restâmes comme cela tous les deux longtemps, longtemps sans rien dire; mais mon cœur battait si fort, et le sien aussi, contre le comptoir, qu'on les entendait comme des balanciers d'horloge.
— Geneviève, dit-il enfin, mon père vous a donc parlé ?
— Oui, que je lui réponds, et rien de plus.
— Eh bien! alors, il faut nous fiancer le mois qui vient.
— Le mois qui vient? répondis-je.
— Vraiment! qu'il me dit en se levant et en retirant sa main pour li battre de joie contre l'autre.
— Vraiment! répliquai-je avec gravité, comme si j'avais fait un scr ■ ment.
— Eh bien! alors, allons nous promener dans les prés, me dit-Il, car je ne peux pas tenir en place. Les plantes des pieds me font mal du désir de sortir avec vous, Geneviève, et de dire à tous mes pays que nous rencontrerons et qui se demanderont : avec qui donc est Cyprien? C'est ma promise.
Et nous sortîmes.
Kous nous promenâmes tout le soir, bien loin, bien loin, dans les prés, sur le bord de la rivière. La petite était veime avec nous, qui n'y comprenait rien et qui jouait devant et derrière, avec les papillons sur l'herbe, et les peliis poissons sous l'eau. Nous ne nous disions guère plus qu'à la maison; mais nous nous tenions les mains tout le temps, par le bout des doigts, comme des enfants qui vont à l'école. Ça lui faisait plaisir et à moi aussi, et nous souphions si fort, que la petite me disait par moments, tout bas : • Tu as donc du chagrin, Geneviève? Pourquoi donc ce vilain M. Cyprien est-il venu te faire de la peine? «
Cela faisait rire Cyprien, à qui je le redisais quand la petite était loin.
je me mettais les bords de mon tablier sur les yenx, comme si j'avais >leuré, mais c'était pour sourire, et pour regarder en souriant Cyprien, qui me serrait le doigt. Puis la petite venait me tirer mon tablier de dessus les yeux, et disait : — Ah! vous riez; c'est un badlnage !
Nous ne rentrâmes que bien tard à la maison, ce jour-là, après être con- Tenus de tout. Cyprien repartirait la même nuit; il ferait ses foins pendant les deux semaines; il viendrait me chercher à Voiron pour que les fiançailles se fissent dans le village et dans la maison de son père, à cause de sa mère boiteuse, qui ne pouvait pas descendre ; il me ramènerait le même jour h Voiron, et nous nous marierions après les orges rentrées, la semaine d'avant l'Assomption,
n partit content comme si nous eussions été déjà l'un à l'autre. Il croj-ait à ma parole, le pauvre garçon, comme si c'eût été parole d'évangile. Ah! Monsieur, que j'ai été traître! dit-elle en se frappant la poitrine avec ses aiguilles de bas, comme si elle eût voulu se les plonger dans le cœur ; mais c'était pour un bon motif pourtant, reprit-elle avec un accent de conviction qui parut la consoler elle-même.
— Comment, Geneviève, lui dis-je avec étonnement, vous avez été traîtPe, vous?
Ah ! Monsieur, quand je dis traître, je veux dire étourdie ; mais bien malheureusement étourdie, vous allez voir. j\Iais avant de recommencer à vous conter tout cela, laissez-moi jeter quelques éclats de sapin sur le feu qni va s'éteindre, et regarder dans la marmite si les pomma; de terre que j'ai promis de porter avant le jour aux enfants de la paun-e Marguerite cuisent bien.
Elle jeta des éclats sur le feu, elle ouvrit le couvercle d'étain, elle remit une poche d'eau sur les pommes de terre, qui brûlaient un peu, et elle vint se rasseoir sous la lampe. Je profitai de l'interruption pour délier le Collier de mon chien, qui faisait du bruit avec ses grelots en prenant des mouches, et pour étendre une goutte d'huile de plus sur les bassinets de mon fusil. Geneviève continua ainsi :
— L'histoire des douze sous que le père Cyprien avait racontée aux etibareis et sur la route en s'en allant, pour se vanter de sa finesse, et,a rromcnade que j'avais faite dans les prés avec son fils le dimanche d'après
avaient fait du bruit dans Voiron. Les voisines et les jeunes flUes mes amies faisaient semblant de se moquer de ce que j'allais épouser un jeune homme de la montagne, qui portait des guêtres de cuir et des cheveux longs ; mais au fond elles me portaient envie toutes ; je le comprenais quand on me disait qu'elles disaient entre elles : « Tiens ! puisque le beau montagnard voulait se marier en plaine, il aurait bien pu en trouver d'aussi jolies et de plus riches que Geneviève ! » Les plus sages me faisaient compliment, elles me disaient : « Tu as bien fait, Geneviève ; l'habit n'y fait rien, va ; tu entres dans une bonne famille ; le bon Dieu te devait ça pour toutes les peines que tu t'es données avec ta mère. Elle sera bien contente, dans le Paradis, de te savoir établie avec un si beau, si riche et si honnête garçon. » Moi, j'écoutais tout cela, et je songeais à me faire le plus belle que je pourrais le jour de mes fiançailles, pour faire honneur à Cyprien,
J'avais amassé une petite économie en petites pièces, après avoir vécu et payé l'apprentissage de la petite chez la dentellière ; j'avais mis cela dans le coffre à sel, à côté de notre lit. Je me dis : Il faut t'acheter du linge, une robe neuve, une coiffe, des souliers de peau de chèvre et une bague d'or pour Cyprien, des boîtes de dragées pour les parents et les voisines. Je dépensai tout à me faire un trousseau, puisque ma mère n'avait pas pu m'en faire un avant de mourir. Mais aussi, j'étais aussi bien nippée qu'une fille qui aurait eu père et père. Tout cela était étalé sur le coffre à sel, à la tête du lit. J'y allais bien vingt fois par jour pour le regarder et pour me dire : « A quoi ressembleras-tu, Geneviève, quand tu seras là-dedans? » Vraiment, Monsieur, je n'osais pas l'essayer, tant j'avais peur de ne pas me reconnaître. J'aurais rougi de me parer ainsi, même devant la petite Josette.
A la fin, il fallut bien m'endimancher, car c'était le malin du jour où Cyprien devait venir me prendre pour les fiançailles. Je menai Josette de grand matin chez sa maîtresse; je priai cette femme de la garder deux jours et de la faire coucher avec ses enfants. Je lui recommandai d'être bien sage, je l'embrassai et je revins m'habiller.
A peine avais-je fini de boucler mes souliers et d'épiiiglcr mon fichu rouge devant et derrière ma robe de soie verte, que j'entendis le pas d'un mulet qui s'arrêtait devant la porte. On frappa : j'ouvris ; c'était Cyprien en habits neufs, en souliers neufs, en chapeau neuf à grands bords tombant sur les épaules, presque aussi longs et aussi noirs que ses cheveux. Il ne faisait pas encore bien jour, bien que ce fût trois semaines après Pâques. Il n'y avait personne encore aux fenêtres ni dans la rue.
€j'prien avait marché de nuit pour m'emmener dès le point du jcj , afin «Varriver à l'heure de la messe au village. Le mulet mangeait sur la porte, dans une résille de chanvre cordé qui lui passait autour du cou, et qui lui rapprochait son herbe de la bouche. Il avait un panache rouge sur le front, un colHer de grelots qui sonnaient gaiement à chaque mouvement de son encolure, un poitrail de cuir garni de plaques luisantes comme de l'or, une selle large, rembourrée, couverte d'un beau tapis de laine de couleur sur le dos, avec un gros pommeau de cuir et de cuivre pour s'appuyer sur le devant, et deux élriers de fer suspendus à des courroies courtes, au milieu de la selle, pour qu'une femme y pût mettre ses pieds.
« Allons, Geneviève, me dit Cyprien, ne perdons pas un coup de l'borlo<^e ; la route est longue, le soleil marche vite une fois qu'il sort des sapins, la famille nous attend. » Je fermai la porte, je lui donnai les clefe comme s'il eûi été déjà mon mari. Il me prit dans ses bras comme si j'avais été une javelle d'orge vert; il m'assit sur la selle, il passa mes pieds dans les étriers; il me mil la bride dans une main, il me dit de me tenir de l'autre main au pommeau de la selle : * N'ayez pas de crainte, Geneviève, qu'il me dit, je vais îuarcher à côié, un peu en avant, en tenant le mulet par le licol, et s'il fait un faux pas, ou si vous avez peur, criez librement, et jetez-vous de mon côjé, je ne vous laisserai pas tomber à terre, allez ! »
rayais bien peur ; mais je ne dis rien et je me rassurai en regardant les «'paules et les cheveux de Cyprien, qui touchaient presque à mon genou et balayaient la poussière de mon soulier. Je me dis : « Je n'ai rien à craindre si près de lui. » Il n'était pas tout à fait jour encore quand nous traversâmes le petit pont au milieu des prés, et que nous commençâmes à giavir le sentier qui mène aux montagnes.
Cyprien, sans me regarder et sans me rien dire, se mit à chanter de toute sa force, et avec une si belle voix que les rochers de la roule en sonnaient, la chanson des fiançailles dans la montagne. Vous savez bien, ^Ionsieur, cette chanson qui dit :
Belle, ouvrez-moi la porte A l'heure de minuit.
Les grelots et les fers do mulet sur les roches luisantes accompagnaient la chanson de Cy prien, et les rossignols qui s'éveillaient, et les alouettes qui parlaient, et la chute des cascades qui bruissaient, et les jeunes filles qui sortaient du lit et qui se mettaient sur les portes de leurs chalets pour nous
voir passer, tout cela était si gai, Monsieur, que je ne me sentais plus le fœur de contentement, et qu'il me semblait qu'on m'enlevait au troisième ciel. Je me souvenais d'avoir vu dans la Bible, sur le lit de ma mère, la figure d'une sainte Vierge, assise avec l'enfant Jésus sur un mulet, qu'un ange menait par la bride pour voir sa cousine. Je me disais ; « Tu es comme une sainte Vierge, mais qu'as-tu fait de l'enfant? » Et je me sentais im moment le cœur triste en pensant que j'avais laissé Josette en arrière, mais ça ne durait pas. Cyprien tournait un autre rocher, entrait dans un autre bois, traversait un autre torrent à gué, ses jambes nues dans l'eau ou bien en croupe derrière moi sur le mulet, et tout redevenait surprise, joie et rire comme avant.
J'étais si neuve à la 'vue des pays. Monsieur, du ciel, des montagnes, des bois, des eaux, de toutes ces choses qui couvrent la terre ; je n'étais jamais sortie de Voiron et presque jamais de ma chambre ; tout cela m'entrait dans les yeiL\ comme un feu d'artiflce. J'admirais tout; j'interrogeais Cyprien sur tout, je criais de tout ; et cependant je n'avais peur de rien, parceque j'étais avec lui. Mais, s'il faut vous l'avouer, Monsieur, deux ou trois fois je fis semblant d'avoir trop peur, au bord des ravins et au bruit du torrent; je poussai un cri et je me jetai, ma main sur son épaule, autour de son cou, pour qu'il me soutînt à demi et qu'il m'entourât de son bras robuste, sous lequel je ne craignais plus rien.
— Et il n'en profita pas pour vous embrasser une seule fois, Geneviève?
— Oh! non, Monsieur, je vous le jure, dit-elle, il était trop honnête homme pour cela; il ne m'embrassa pas plus que mon ange gardien sur l;i route : il était plus rouge de honte que moi; il ne me toucha pas du bout des lèvres jusqu'à ce qu'il fût devant tout le monde, à table, dans la maison de sa mère, et que son père lui dit : « Allons, Cyprien, eml>rasse donc ta fiancée! »
Nous nous arrêtâmes bien quelquefois pour faire souiller le mulet à l'ombre, dans le creux d'un rocher, au bord des eaux qui écumaicnt. Il cassait dos branches de jeunes sapins qu'il me donnait pour raéventer ou pour chasser les mouches de mes joues ; même une fois que j'avais soif, il alla me chercher de l'eau au torrent dans le creux de ses deux larges mains, qu'il arrondit comme une coupe; il les éleva vers moi, et j'y bus en me penchant comme à la source. Je ne pouvais pas me rassasier d'y boire ainsi; il me
semblait que ça me familiariserait avec celui qui devait être mon mari, et que je buvais véritablement sa sueur et sa vie. Je prolongeais le jeu au-delà de ma soif, et lui riait et me disait : « Bien, mademoiselle Geneviève, ne vous pressez pas, c'est comme cela que nous buvons à la montagne, quand nous fanons le foin. » Puis, quand j'avais fini, il buvait après moi, ouvrait les mains et me jetait quelques gouttes au visage pour me rafraîchir le front. Voilà tout ce qui nous arriva en chemin.
Mon Dieu ! que je trouvais donc tout cela beau ! les gorges dans lesquelles il semblait que le mulet ne pourrait jamais passer, tant les rochers et les sapins se rapprochaient, comme pour murer la route; les neiges fondues qui bondissaient, comme des agneaux qui se noient, de rocher en rocher, jetant des cris, en hurlant, en sifflant comme des personnes; les bras des sai)ins qui s'éiendaieiU sur le chemin et qui me forçaient à baisser la tôte sur le cou de la bète, de peur d'y laisser ma coiflure et mon peigne ; les précipices tout garnis de fleurs rouges, bleues, jaunes, que je n'avais jamais vues dans les jardins de Voiron ; l'écume blanche qu'on voycdt au fond, comme des écluses de lait qui auraient coulé du ciel; les arcs-en-ciel qui formaient des ponts d'un des côtés du précipice à l'autre, et qu'on voyait en bas au lieu de les voir en haut ; par moments, de petits brouillards qui sortaient en fumée des sapins, qui devenaient nuages, qui éclataient en éclairs, en tonnerres, en ondées d'un quart d'heure, et puis qui se dissipaient, comme les bulles d'air de Josette, en soufflant dessus, et qui laissaient revoir, après, un ciel sans tache, aussi bleu que l'eau du lavoir quand les blanchisseuses y ont délayé de la céruse ; je ne pouvais me lasser de regarder; je me disais : « Que le monde est grand! » J'aurais voulu ne jamais arriver et toujours attendre. Cyprien avait vu cela toute sa vie. Monsieur, lui; eh bien! il n'avait pas l'air plus pressé que moi! il me disait : « Geneviève, vous allez croire que je mens; eh bien! le pays ne m'a jamais paru aussi beau que cette fois avec vous. Je ne sais pas pourquoi; mais c'est comme ça « Et il trouvait toujours que la monture allait trop vite, parccqu'elle sentait le pré, disait-i!, et il trouvait toujours une raison pour l'arrêter, tantôt pour resserrer les sangles, tantôt pour lui enlever un taon sur le cou, tantôt pour lui ôter un caillou du pied. Ah ! il aimait bien son mulet, allez !
Voilà que quand nous fûmes arrivés à un long pont de bois peint en rouge, sur le gave qui sépare les bois de Montagnol des bois de Valneige, nous entendîmes des coups de fusil qui roulaient dans le ravin comme des
tonnerres. « Ne bougez pr.s, me dit Cyprien : ce sont les parcnîs qui viennent au devant avec les garçons et les filles du pays pour vous faire fête. »
Nous les rencontrâmes au milieu du pont. Ils étaient bien trente, tant garçons que filles, tant hommes d'âge que petits enfants. Le père Cyprien était en avant. Son fils lui donna la bride du mulet. Les enfants jetaient des grains de blé et des coquelicots sous les pieds de la bête, que les planches du pont en étaient toutes rouges; mais j'étais plus rouge que les coquelicots, moi-même, de honte de me voir ainsi honorée comme une reine qui ferait son entrée dans Jérusalem ! moi pauvre servante, qui n'avais pas vingt ans, voyez-vous ; n'était-ce pas pour m'humilier?
On me conduisit ainsi de porte en porte jusqu'à l'église, oîi le curé, avec l'enfant de chœur, nous attendait pour bénir les fiançailles, et de là an chalet du père Cyprien, pour saluer la mère et goûter le pain. Devant toutes les maisons disséminées que nous rencontrions, il y avait auprès de la porte une petite table couverte d'une nappe de chanvre, avec dos beignets, des crêpes sucrées, des gâteaux, du vin blanc et des bouquets dans un pot à l'eau, dessus. Les mères et les filles étaient sur le pas de leur porte; il fallait goûter de tout en passant : c'était la coutume. Après cela, on était du pays.
La mère de Cyprien me présenta le banc de sapin à trois pieds pour descendre du mulet. Elle me prit par la main, toute boiteuse qu'elle était, et me mena gravement d'abord à l'étable, puis h la grange, au grenier à blé, à la laiterie, à la fontaine, au lavoir, au four, enfin dans la maison. Il y avait une longue table couverte de pain de brioche, de plats cuits au four et de brocs de vin. Elle me conduisit près du foyer : on y voyait une quantité de marmites fumantes; elle me fit toucher la crémaillère et les chenets, puis elle m'embrassa et elle me dit deux ou trois mots du pays que je ne compris pas.
Je n'osais lui répondre, et, si je n'avais pas vu Cyprien, qui était avec ses parents, toujours derrière moi, je me serais sauvée. Les hommes se mirent h table ; la mère, les femmes et moi nous les servions; seulement, de temps en temps le père me faisait asseoir sur le banc, manger un morceau sur le pouce, et boire une tasse de vin blanc avec lui ; le reste du temps, je relevais ma robe de soie à l'agrafe de ma ceinture, je retroussais mes manches, j'ôtais ma coiffe et j'allais dans le levier à côté, avec les femmes, pétrir les galettes, récurer les plats et emplir les bouteilles pour les invités. <> Elle n'est pas Gère et elle est ouvrière, disaient les vieilles à la mère Cyprien ; vous avez du bonheur, ça fera une bonne servante à la maison. »
Quand le dîner fut fini, et qu'il ne resta que les pères à table, devisant de choses et d'autres en buvant, Cyprien me mena promener dans le domaine, dans les sapins et dans le pré de son père ; les vaches paissaient dans rherbe, qui leur montait jusqu'aux genoux. II me les nommait l'une après l'autre, en me disant leurs qualités et leurs défauts : « Celle-là, c'est la rousse, me disail-il, elle vient d'elle-même tendre son pis deux fois par jour pour qu'on la soulage de son lait; celle-là donne deux pintes par soleiH celle-là laboure comme un bœuf, mais elle est toujours maigre et ne broute guère au râtelier; nous l'appelons la servante: celle-là est bariolée de noir et de blond ; c'est la plus belle, mais elle est fière et capricieuse comme une chèvre : celle-là a la corne de travers; il faudra prendre garde, Geneviève; jusqu'à ce qu'elle vous connaisse, elle vous regardera de mauvais œil. » Il m'aveitissail de tout, ^lonsieur, et me disait comme il fallait faire pour èti-c agréable à sa mère et pour me faire aimer à la maison. Je le remerciais , c^ je lui disais : « Soyez tranquille, Cyprien; n'ai-je pas servi toute ma vie? » Puis j'admirais les sapins, les orges, les arbres fruitiers, les ruches couvertes de leurs toits pointus de paille grise pour que la neige glissât dessus, les canards dans la mare, les poules dans le verger, enfin tout, quoi! et je pensais : Je n'aurais pas besoin de tant avec Cyprien ! Il me ramena toute contente à la maison, où les vieillards buvaient encore, quoique le soleil fût déjà haut dans le milieu du ciel, et me fit voir la chambre que j'aurais avec lui au dessus de Tétable; on y montait par une échelle de sapin, et il y avait une petite galerie devant toute tapissée de maïs luisant, comme si la muraille eût été de l'or. La chambre était basse et petite, tout en bois de sapin poli comme un coffre, o Ah ! que nous serons bien là ! que je me dis ; c'est bien assez grand pour deux. » Je pensais laisser la petite en apprentissage à Voiron, parceque Cyprien m'avait dit en route que sa mère ne voulait absolument que moi. « Et puis, me disais-je, cette pauvre enfant-là a toujours été dorlotée ; ça ne connaît pas la peine; ça souffrirait trop d'être paysanne dans sa vie, après avoir été quasi demoiselle étant enfant. ;>
Nous redescendîmes l'échelle sans en avoir plus dit. Le mulet tout harnaché nous attendait en bas. Le père Cyprien me remit dessus. Tout le pays me fit la conduite jusqu'au pont rouge, et nous redescendîmes, Cyprien et moi, fiancés et contents, par oîi nous étions montés le matin.
Nous étions plus gais, Monsieur, et plus accoutumes ensemble, parceque maintenant nous ne pouvions plus nous dédire, et que nous avions bu et mangé ensemble et mis notre main dans notre main. Le temps nous durait, en idée, jusqu'au grand jour ; mais Cyprien me promettait de venir tous les dimanehes me conduire à la messe à Yoiron, et me promener dans les prés : ça nous ferait patienter.
Ali! mon Dieu! que j'étais heureuse! et lui aussi, qu'il était content! Ce n'était plus le même garçon que le matin, voyez- vous; il me regardait, il me regardait, nous nous regardions ! Il cassait des branches à tous les buissons en fleurs pour en ombrager la tête du mulet; il parlait à tous les passants d'un air de joie et de bonne grâce, comme un homme qui aurait voulu ouvrir son cœur, où il y aurait trop de contentement, pour en donner une part à tout le monde. Et quand on lui demandait: « Qu'est-ce que tu mènes donc là si joyeux à la ville, Cyprien? veux-tu vendre la charge de ton mulet?— Oh! que non, qu'il disait; c'est mon ccETur : je ne le vends pas, mais je le laisse prendre. » Et puis on riait ensemble en buvant un coup à sa gourde, et les passants disaient en s'en allant : « Voyez donc Cyprien, il ramène sa fiancée, la Geneviève, la fdle du vitrier. Un beau et un bon brin de fille, ma foi ! » C'est ainsi qu'on disait. Monsieur. Pardonnez si je me vante; mais il y a si loin, si loin de cela.
Nous nous amusâmes si longtemps en route, qu'il était nuit close depuis deux grandes heures, qui ne nous avaient pourtant pas duré, quand nous arrivâmes au bas des montagnes, sur le pont des prés du Voiron. Cyprien, que la nuit rendait plus hardi, s'arrêta sur le pont, tout près de la première maison de la ville : « Nous voilà arrivés, Geneviève, me dit-il tristement; il faut nous dire adieu avant d'entrer dans la rue, où tout le monde vous écoute. — Eh bien! oui, Cyprien, disons-nous adieu là, lui répondis-je, et quand vous m'aurez descendue du mulet sur ma porte, où vous m'avez prise, vous n'entrerez seulement pas ; vous repartirez sans me dire plus haut que mon nom, pour que les mauvaises langues n'aient rien à dire.
Alors, Monsieur, il mit ses deux bras sur le cou du mulet arrêté, comme un homme qui prie Dieu les deux coudes sur son banc à l'église; il tourna la tête de mon côté, j'approchai mon visage du sien ; il me dit : « Adieu donc. Mademoiselle Geneviève ! » Je lui dis : « Adieu donc, Monsieur Cy-
prien! » Et puis il soupira bien fort, je soupirai bien fort aussi, et puis il répéta : « Adieu, Mademoiselle Geneviève î » et je répétai": « Adieu, Monsieur Cyprien, » et nous répétâmes bien cinquante fois chacun : « Adieu, Geneviève ! adieu, Cj-prien ! » et autant de fois nous soupirâmes sans eu dire ni plus ni moins ; et à la fin il releva le bras gauche pour le passer autour de mon corps et m'attirer un peu vers lui, et il m'embrassa en me serrant un peu sur son cœur, et çîi fut dit. Il reprit la bête par la bride, marcha sans plus se retourner et sans souffler jusque devant ma porte, me descendit sur le banc de pierre, retourna la tête de son mulet et partit sans s'arrêter ni se retourner. Mais j'avais bien vu qu'il pleurait en dedans, et moi je restai un moment toute seule assise sur le banc de pierre dans l'ombre près de la porte, à pleurer aussi tout bas.
xxxvn,
Quand je n'entendis plus le bruit des fers du mulet sur le pavé, je pris la clef de la maison que j'avais dans la poche de mon tablier, et j'entrai en refermant la porte derrière moi. J'allumai du feu et j'entrai, ma lampe à la main, dans l'arrière-boutiqae, où étaient mon armoire et mon ht, pour me déshabiller. Je ne faisais point de bruit en marchant, parceque je croyais que la petite, que la voisine avait dû venir coucher, était déjà endormie, et que je ne voulais plus bavarder ce soir-là ayant le cœur trop gros.
J'entrai donc à pas de loup, sans faire craquer mes souliers; mais en m'avançant vers le lit. Monsieur, je vis deux beaux yeux bien ouverts, qui me regardaient en s'ouvrant toujours davantage par l'étonnement, à mesure que la lampe m'éclairait mieux. C'était Josette, qui était sur son séant, appuyée contre la têtière du bois de lit, en chemise, mais qui ne dormait pas et qui me regardait sans rien dire, tout effrayée, la pauvre enfant, ^^lonsieur, comme si elle avait vu un fantôme ou une vision ! Mais elle me reconnut à la voix.
— Tiens ! c'est toi, Geneviève? qu'elle s'écria en ouM-ant ses petits bras €t en déplissant son front et ses lèvres, qui passèrent tout à coup de l'effroi au sourire.
— Et oui, que c'est moi, lui dis-je, qu'as-tu donc à me regarder comme ça? Est-ce que je ne suis pas la même quliier? J'avais oublié. Monsieur, d'ôter mes beaux habits, qui me changeaient toute.
— Et non, que tu n'es pas la mr-me, dit-elle en boudant un peu des le-
vrcs; est-ce que tu veux te moquer de moi ? Est-ce que tu avais hier cette belle robe de soie qui brille, qui luit et qui change comme les gorges des pigeons sur un toit au soleil, ces souliers qui craquent comme ceux des dames à l'église, ce fichu de dentelles, celte ceinture de ruban, cette coiffe dont les ailes te battent sur les joues, ces boucles d'oreilles qui pendent comme deux poires d'or, ce beau collier avec celte croix sur la poitrine? est-ce que nous sommes en carême entrant-carnaval? ou bien est-ce qu'il est venu une fée avec sa baguette, comme dans le livre où tu m'apprends à lire, qui t'a changée, dans ton voyage, en demoiselle, et qui l'a donné de si belles nippes que je n'oserais pas seulement t'embrasser?
— Tiens ! c'est vrai, que je pensai en moi-même ; cette pauvre enfant, elle ne m'a jamais vue comme ça ; ça doit l'étonner tout de même. Je n'avais pas songé que j'avais ma robe de noces !
— Pourquoi donc, continua-t-elle, as-tu fait faire de si beaux habiUements ?
J'étais embarrassée.
— C'est que je viens de me Cancer, lui disje, et que je vas me marier. Et je me mis à me déshabiller tout en parlant, à ôter les agrafes de mes souliers fins, à dénouer les nœuds de ma ceinture, à désépingler ma coiffe de dentelle, h détacher mes boucles d'oreilles et mon collier, à dénouer mon fichu de mes épaules, à dépouiller ma robe de soie, à replier tout cela avec soin et à le ranger dans l'armoire pour la noce. La petite me regardait faire, en s'émerveillant de tant de belles choses. Puis, quand j'eus lini et fait ma prière et que je fus en chemise, les pieds nus pour me coucher :
— Oh! à présent, dit-elle, je t'aime bien mieux, et j'oserai t'embrasser! Elle me fit place, je souillai la lampe et je me couchai à côté de l'enfant. « Oh ! bien, à présent, c'est bon ! » dil-elle en me passant ses deux bras
autour du cou, comme elle avait l'habitude de faire quand elle allait s'endormir. Mais elle était si agitée par la vue de mes beaux habi'.s, par mou absence de toute la journée, et moi j'étais si éveillée par l'impression de tout ce que j'avais vu et fait dans la journée et par l'image de Cyprien, que nous nous empêchions de dormir l'une l'autre.
— Eh bien! me dit la petite malicieuse, je ne m'endormirai pas, et je ne le laisserai pas dormir qyie tu ne m'aies tout dit. Tu vas donc le marier, Geneviève?
— Oui.
— Et avec qui?
— Avec M. Cyprien, que tu connais bien, et qui te tient, quand il vient, sur ses genoux.
— Oh! tant mieux! dit-elle; mais M. Cyprien, il est de la montagne. Estce qu'il va demeurer avec nous ?
Je me sentis toute honteuse devant Tcnfant, et je nrembarrassai pour répondre. A la fin je pensai : bah! il vaut autant lui dire tout de suite.
— Non, que je lui dis, il reste à la montagne.
— Mais toi, reprit-elle, tu ne resteras donc pas avec lui? r- Si! lui dis je.
— Tu resteras à la montagne?
— Eh! oui, puisque j'y serai mariée.
— Et moi, ajouta-t-elle en desserrant ses mains d'autour de mon cou, cr> les battant l'une contre l'autre, j'irai donc rester à la montagne? Oh! que je suis aise ! J'aime tant M. Cyprien, son chien et son mulet, le lait, les pommes, les oiseaux, les papillons ! On dit qu'il y en a tant là-haut ! Quand est-ce que nous y allons ?
— ilais toi, répondis je, de plus en plus embarrassée de répondre, toi, tu n'y viendras pas, mon enfant , lu resteras à Voiron, chez ta maîtresse, qui t'apprend la dentelle. Elle t'élevera avec ses enfants; elle aura bien soin de toi, je viendrai te voir souvent ; tu seras bien heureuse !
— Méchante! s'écria l'enfant, tu me laisserais? tu aurais bien le cœur de t'en aller sans moi, sans moi, qui ne l'ai pas plus quittée que ta chemise depuis que je suis venue au monde; sans moi, qui ai toujours vécu, mangé, couché avec toi, comme si j'étais la fdle; sans moi, qui n'ai pas seulement pu m'endormir une heure aujourd'hui, parceque je n'étais pas couchée là avec toi ? Méchante ! répéta-t-elle avec un accent de colère et en me frappant le sein avec sa petite main, si tu avais bien le cœur de faire cela, tu n'aurais pas besoin de revenir ni souvent, ni une fois à Voiron, va! tu ne me retrouverais pas ; je serais bientôt au cimetière, à côté de ma mère, et je lui dirais que tu m'as laissée, comme une menteuse, toi qui disais toujours que lu lui avais promis, quand elle est partie pour l'église, de tenir sa place auprès de moi !» Et puis elle se mit à pleurer.
Vous sentez, Mcnsicur, que je n'étais pas à mon aise en écoulant cette simple petite parler ainsi; je commençais à me douter que j'avais agi légèrement et par emportement d'amour avec Cyprien; car enfin l'enfant avait raison. Je lui avais servi de mère, je ne l'avais jamais quittée que ce jour -là dans toute sa vie; je lui avais dit cent fois ce que j'avais dit à notre mère : que je mourrais plutôt que de l'abandonner, et voilà que j'allais me marier et la laisser comme une orpheline aux soins d'une étrangère! Oh! le remords me serrait la gorge, que je ne pouvais ni parler, ni respirer, ni sanglotter. Je commençais à me repentir de ce que
j'avais promis à Cyprien ; et puis, cependant, je l'aimais lant que je ne pouvais me repentir de l'aimer. D'un côté la petite, de l'autre mon fiancé, puis mes promesses à l'église le malin, en face de tout le village, et puis ma promesse à ma mère là-haut en face de la mort et de Dieu !... Je me retournais en moimême et je me retournais dans le lit sans pouvoir trouver une bonne place, ni échapper à l'enfant, ni échapper à l'image de Cyprien, ni échapper à l'ombre de ma mère, ni échapper à mon propre cœur!.... Ah ! Monsieur, la terrible nuit !... Il n'y en a pas de pire, j'en suis sûre, dans l'enfer. Je rougissais, je pâlissais, j'avais la sueur froide sur les membres, je brûlais, j'étais transie, j'avais la fièvre, et la petite se retournait chaque fois que je me retournais pour l'éviter^ et continuait à me reprocher toujours. — Mais, que je lui disais en l'embrassant et en lui prenant les mains dans les miennes, lu seras si bien chez la dentellière : bien couchée, bien nourrie, bien parée, bien instruite, comme ses propres enfants. Elle est à son aise; ce n'est pas comme chez nous : il y a des meubles, il y a des chambres, il y a une servante qui fait tout le gros ouvrage. Que veux-tu de mieux? Est-ce que je peux le nourrir avec du pain blanc moi?
— « Qu'est-ce que ça me fait ton pain noir ou blanc, répondit l'enfant, la robe vieille ou neuve, la chambre, les meubles, la servante? Ne me nourris qu'avec du pain de paille, si tu veux; mais emmène-moi partout avec toi. Loin de toi, je serai si malheureuse, si malheureuse ! Tu parles de la dentellière; elle les nourrit bien, oui, mais si tu savais comme e!le les baî, ses enfants! Ah ! je ne resterais pas seulement trois jours chez elle qu'elle m'aurait battue et que je me serais sauvée dans les prés et jetée, comme la petite de la Bohémienne, dans la rivière, où on l'a retrouvée hier! Qu'estce que tu dirais quand tu apprendrais ça ? Serais tu bien contente là-haut, avec Ion Cyprien ? Ah ! je le déteste maintenant ! Et qu'est-ce que ma mère penserait de toi dans son lit de terre?
Je me mis à pleurer plus fort à ces mots ; alors elle redoubla de parler de ma mère. Les enfants, voyez-vous, c'est plus fin que ça n'en a l'air. Elle s'apercevait de l'impression que faisait sur moi ce reproche au nom de notre mère, elle y revenait toujouis. Ça m'attendrissait, et, quand elle vit que je pleurais bien et que j'étais ébranlée, alors, Monsieur, elle s'entortilla autour de moi comme un serpent, les bras à mon cou, la bouche sur ma poitrine, les membres contre mon corps, en m'embrassant avec fureur, en se collant à moi comme ma peau et en criant tout bas : « Non ! non ! non! tu n'auras pas le ccMU' de me déchirer les membres, pour m'arrachcr de toi et pour me jeter à comme une vieille robe en morceaux, pour qu'on marche dessus! Non, Geneviève, ma sœur! ma nourrice! mon autre mère! deux fois ma mère! J^v.i.^que tu l'as été ;iprès la mort de la première, comme avant ! Je serai n
sage, si bonne, si obéissante ! Je faiiiierai tant, je Tombrasserai tant, e our et la nuit ! Oh ! dis-moi, dis-moi que tu ne me quitteras pas ! »
Taillis le dire. Monsieur, tant cette enfant me remuait jusqu'au fond du cœur, en m'étouffant dans ses petiis bras, quand je vins à pensera Cyprien, qui venait de me quitter si joyeux et qui n'était pas encore peut-être au pied des montagnes. « 0 Dieu ! me dis-jc, il m'a été fiancé ce matin, il m'a embrassée il n'y a pas une heure, il a encore l'odeur de la rose de mon front sur les lèvres et déjà sa maîtresse est traîtresse ! Non, non, Josette, que je lui dis en lui dépliant les bras de mon cou et en me dégageant le corps de son corps pour me retourner de l'autre côté du lit et pour réfléchir; non, une honnête fille doit teuir sa parole, et j'ai fait serment à Cyprien. Laisse-moi!
— Un serment ! qu'elle me dit en se levant toute droite sur le lit ; tu n'en as donc point fait à ma mère? Eh bien! oiù, laisse-moi tout de suite : je ne veux plus coucher avec toi; je veux aller coucher sur sa pierre et lui demander si c'est Cyprien ou moi qu'elle t'a mis dans les bras en mourant! Nous verrons ce qu'elle répondra!...
En disant ces mots. Monsieur, cette petite, folle de tendresse et de colère, fit un pas pour me passer pardessus le corps à travers le lit, et pour sauter sur le plancher; mais s'étant embarrassé les pieds dans les plis du drap, qui était déjà tout tordu par ses convulsions, elle tomba la tète la première sur le carreau, jeta un cri et resta sans mouvement au pied du lit!
Ah ! j'entendrai toute ma vie ce cri et le coup sourd de sa chute sur le plancher. Je m'élançai, je la pris dans mes bras, je l'appelai : Josette! Josette! Je la portai vers la fenêtre pour lui faire respirer Tair de la nuit; rien n'y fit; elle était comme morte dans mes bras! Je retendis sur le ht, je lui jetai de l'eau sur les tempes, je pris ses mains dans les miennes, je mis ma lK)uche contre sa bouche; elle ne respirait toujours pas;elle devenait froide comme j'avais senti ma mère en l'ensevelissant.
— ]Ma!hcureuse qae tu es ! m'écriai-je en me parlant à moi-mêsie, tu as tué ta sœw! et je tombai un moment sans connaissance sur le plancher.
Je ne sais pas combien de temps j'y restai ; mais, quand je repris mc!S sens, ma sœur était encore immobile et sans soufiie sur le lit ! Je me remis à genoux devant, la tête sur son corps, priant Dieu, priant tous ses anges et tous ses saints, priant ma mère sui'tout, de la ressusciter et de me prendre à sa place ! J'étais comme dans un rêve. Monsieur, et cependant j'étais éveillée ! C'est alors que j'entendis là, comme je m'entends, la voix de ma mère dans mon oreille, mais la voix plus sévère que je ne l'avais
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jamais enleudue pendant sa vie, qui ine dit : « Caïn ! Gain ! qu'as-lu fait de ton frère ? » connue elle m'avait lu ces mots dans la Bible ?
On m'a bien dit depuis que c'était une illusion, un écho de ces paroles que j'avais entendues d'elle autrefois, et qui sonnait de loin dans ma tète troublée par le désespoir; mais j'entendis pourtant si bien ces paroles, que j'y répondis tout de suite, comme je réponds quand on m'appelle.
• — Ma mère ! ma mère ! répondis-je, ne me condamnez pas ! Je jure « que, si vous rendez le souffle et la parole à la petite, je ne me marierai <i pas, et que je me sacrifierai entièrement à votre enfant! »
Et je fis un vœu. Monsieur, un vœu irrévocable, en dedans de moi! '
La preuve que ma mère m'avait bien parlé, Monsieur, et qu'elle avait bien entendu ma réponse, c'est qu'à peine mon vœu était fait dans mon cœur, que la petite commença à respirer, à étendre les bras, à ouvrir les yeux aussi doucement que si elle sortait d'un sommeil, et qu'elle me dit, sans plus de colère :
« — Geneviève, tu ne te marieras plus, tu ne me laisseras jamais, n'est-ce pas?
« — Non, jamais ! jamais ! jamais ! dis-je en la comrant de baisers, eu me recoucliant à côté d'elle, et en la récliauuant sur mon corps. Mais comment le sais-tu ? lui dis-je.
« — Quelque chose me l'a dit dans le cœur, » dit-elle.
Alors elle m'embrassa de nouveau, et nous nous emlDrassâmes tout le reste de la nuit, elle en riant, moi en pleurant.
Le malhem-eux Cyprien, il n'était pas encore au pont rouge, et il n'av^ait plus de maîtresse ! et il chantait peut-ctrc, avec son mulet, sans se douter de rien!...
Ge que c'est que de nous pourtant, Monsieur! Ah ! ne m'en parlez pas! Le monde est une marche les yeux bandés; on croit aller à ch'oitc, on va à gauche. C'est Dieu seul qui voit clair pour nous !
Josette fiuit par dormir aussi tranquiliement que dans sou berceau quand fille était petite et que je la berçais du pied en chantant de la voix ; moi, rioîi ; le jour commençait à glisser sur le lit ; j'étais contente en la rcgar- (tant si Jolie, si johe, avec ses beaux cheveux, où il y avait un peu de sang, îont déroulés et tout mêlés sur le traversin, par l'agitation de la nuit, et puis, quand je revenais à penser k Cyprico, le ccetu mq fendait, et je doveiwis toi;t ciiu daqs n^es yeux.
Je uauial jamais le courage de lui dire : e Cyprien, votre Geneviève est une traîtresse! Les paroles m'étoufferaient de chagrin et de honte ! îs'on; il l'aut l'avertir, le pauvre garçon ! Je vais lui écrire, le papier ne rougit pas ; allons !
Je me levai doucement, doucement, pour ne pas réveiller Josette, qui avait besoin de se refaire, et je me mis à écrù-e à Cyprien vers la fenêtre d'où Ton voit la montagne. Ah ! j'usai bien des feuilles de papier ce jour-là, :Jonsieur; car je pleurais tant, je pleurais tant, que chaque fois qu'une ligne était faite, il fallait en faire une autre, parceque le papier était tout mouillé, et que j'aurais mis à la poste mes larmes au lieu d'encre ! Cela arriva bien dix fois, tant que j'eus de l'eau dans les yeux. Enfln, à la fin des fins, j'en lis une qui était assez sèche.
— Comment, sèche! lui dis-je en l'interrompant, Geneviève, et pourquoi? Était-ce donc la faute du pauvre Cyprien?
— Quand je dis sèche, Monsieur, répondit Geneviève, je veux dire que le papier n'était pas si mouillé que les autres. Cei endant il y avait bien encore trois ou quatre grosses taches d'eau.
— Ah bien ! répliquai-je, je vous comprends. Mais qu'est-ce que vous pouviez lui dire pour vous justifier dans cette lettre? Je voudrais bien le savoir. Vous en souvenez-vous ?
— Ah ! Monsieur, si je m'en souviens ! Je n'ai jamais écrit que celle-là dans toute ma vie, et même je l'ai conservée, ajouta-t-elle en me montrant (lu coin de l'œil son armoire, c'est à dire le brouillon, car la lettre, c'est la mère Cyprien qui l'a avec les effets de son fils.
— Je voudrais bien la lire alors, si ça ne vous fait pas de peine, Gene- ^ièvc; car cette lettre est une partie principale de votre histoire, et puis elle n'était pas facile à écrire, et moi qui en écris tant, comme vous dites, j'aurais été bien embarrassé à votre place pour écrire celle-là.
— La voilà, Monsieur, me dit-elle après avoir fouillé un moment dan? soei armoire et tiré un papier caché entre deux chemises de femme, Elli me remit la lettre et reprit sa chaise et son tricot.
C'était dd gros papier, un peu gris, avec lequel les détaillants et les merciers enveloppent les boîtes de dragées ou les joujoux des enfants qu'ils vous vendent. On voyait qu'il avait été trempé d'eau à sept ou huit placfô, car l'eau avait délayé et élargi les lignes de la plume. L'écriture était ronde, à grands traits, à lignes très espacées, mais peu horizontales. Elle était pliée ù'ane trentaine de plis compliqués, bizarres, inextricables,
comme les lettres des pauvres gens qui ne savent pas comment fermer une lettre simplement quand elle estécriîe, et qui se torturent l'esprit pour inventer un pliage inusité. Eile n'avait jamais été cachetée. Je la lus tout bas pour ne pas faire de la peine inutile à la pauvre fille. La voici :
« Monsieur Cyprien,
« Celle-ci est pour vous dire que vous ne pensiez pas à moi pour votre femme... Pourtant, si vous y pensez comme j'y pense, ça me fera toujours plaisir, attendu que nous n'avons rien à nous reprocher, du moins vous, ni moi non plus; mais tout est dit. Le bon Dieu ne veut pas que je me marie avec vous. Je n'en épouserai pas d'autre. Je vais vous dire pourquoi. Allez, je vous plains bien, mais ce n'est pas ma faute...
« Cette nuit, la petite est tombég du lit par terre. Elle a été moite pen* dant je ne sais combien de temps. Pour lors, je l'ai ramassée et j'ai été morte aussi. Ma mère est revenue ; elle m'a dit comme ça : Caïn, qu'as-tu fait de ta sœur ?
«Pour lors, la petite m'a dit: N'est-ce pas que tu ne te marieras pas avec M. Cyprien. J'ai dit : Non, ma mère, et j'ai fait le vœu ; c'est dit, c'est fini, il n'y a plus à y revenir. Ah ! mon Dieu, IMonsieur Cyprien, qu'allez-vous penser de moi?... Moi qui aimais tant vos vaches et le mulet! Parlez-leur de moi. Renvoyez-moi le bouquet et la bague ; voici votre ganse de chapeau, en fil de tresse, que vous avez oubliée sur le comptoir. Mon Dieu! que j'ai de chagrin !... Non, je n'y survivrai pas... Mais vous, ne vous faites pas d'ennui pour ce!a, ça n'en vaut pas la peine.
u Je suis bien aise de vous dire que tout va bien à la maison. Dites-en de même chez vous. Votre père et votre mère ont été bien honnêtes vis-à-vis d'une pauvre fille comme moi. C'est dommage qu'il n'y eût pas deux chambres au-dessus de l'écurie. La petite n'aurait pas coûté beaucoup à votre mère. Ça se nourrit de rien. Tout le malheur vient de là. Faites-leur bien mes compliments. Je suis fâchée de la dépense. Excusez-moi.
■ Adieu, Monsieur Cyprien, n'y pensez plus el portez-voas bien !
Gekeviîive.
B Quand vous viendrez à Voiron, ne passez plus jamais par notre rue, ça me ferait peine rien que d'entendre les pas de votre mulet.
« Adieu, Monsieur Cyprien... (Une pluie de larmes et d'encre délayés. On lit encore, à travers ce brouillard, deux ou trois fois : « Adieu, Mousieur Cyprien...»)
Je lui rendis la lettre sans rien dire, et elle la serra de nouveau dans son armoire, entre les deux chemises.
Pauvre fille ! voilà pom-tant le résumé écrit d'un monde d'impressions tl'amour, de souvenirs, d'espérances vivantes et anéanties dans un cœur ! Le sentiment existe, mais il est som'd et muet dans l'âme illettrée du peuple.
XLUI.
Geneviève continua :
Après avoir écrit la lettre à Cyprien, je la remis à un des petits ramoneurs de la montagne qui logeaient chez le pays de mon fiancé, et je le chargeai de la 'porter à Valneige. Je lui donnai pour cela une paire de sabots garnis. Quand je lui remis la lettre dans sa poche, le pamxe enfant, je sentis bien que tout était dit, et il me sembla que mon cœur me tombait des mains avec la lettre.
Puis je rentrai sans savoir ce que je faisais; la petite dormait encore, j'allai droit à l'armoire. Je pris mes souliers fins, mes boucles, ma ceinture à nœuds de ruban, ma coifle de dentelles, mes boucles d'oreilles^ mon collier de grains de jais, ma belle robe de soie gorge-de-pigeon, j'en fis un paquet bien plié dans une serviette blanche qui n'était pas marquée, j'emportai tout cela à l'église de Yoiron pendant qu'il n'y avait personne, et je le déposai, sans avoir été aperçue par le sacristain, sm* l'autel de la sainte Vierge. J'avais attaché sur la serviette, avec une épingle, im petit morceau de papier oii j'avais écrit : vœu. On savait que cela voulait dire, dans le pays, mie offrande pom- habiller la sainte ou la madone. Je me disais : « Il ne faut rien garder à toi de ces babils trompem'S de fête et de fiançailles ; ça te rappellerait ta tiMîtrise avec M. Cyprien et ton malheur ; ça te ferait penser à revenir au mariage, peut-être à abandonner ta sœm*, à rompre ton vœu. Jamais tu ne seras tranquille avec ces nippes à toi dans la maison. Donnons-les à Dieu, à qui on ne reprend rien, et que ça soit fini. »
Quand la petite, à mon retour, me demanda à les voir, je lui dis ce que j^en avais fait. Elle ne pleura pas. Monsieur, ces beaux habits; elle me sauta au cou et elle me dit : o Eh bien ! tu as bien fait, Geneviève, j'aime uûeux toi toute nue, que tout ton cocon de soie dans lequel je ne te reconnaissais quasi pas cette nuit. Tant que j'aurais su tes habits de noce là, dans l'armoire, j'aurais toujours cru que tu allais te marier une fois ou l'autre. A présent, je t'en défie bien ; qui est-ce donc qui te prendrait dans ta robe de bouracan et dans tes sabots de noyer ? b
Cette enfant s'attacha à moi comme ma chemise, depuis ce jour-là, lUmpliiifV. Elle n'avait que deuic ans et demi, mais elle avait de l'esprit comme
les autres de quinze ans ; elle me faisait souvent pleurer et rire 'tout à la fois. Elle devint sage comme un ange et jolie, jolie comme une sainte vierge de cire ! Seulement, elle avait de la vanité, ça c'est vrai; quand je ne trouvais pas mon miroir à la fenêtre, je n'avais pas besoin de le chercher, je savais bien oii il était ; et puis, il faut être juste aussi, tout Je monde dans la rue et dans Voiron lui répétait 'sans cesse qu'elle était la plus fine du pays, et on l'appelait déjà la belle dentellière. C'est mauvais pour les jeunes filles, ça, Monsieur, voyez-vous , surtout quand elles n'ont ni père /yÀ. mère.
Voilà donc comment ça se passa, Monsieur. La famille de Cyprien me fit dire par le ramoneur que c'était bon, et que le garçon ne reviendrait plus à Voiron. * Et qu'est-ce qu'il faisait, lui? demandai-je au ramoneur. — Oh! Mam'selle, qu'il me dit, il ne faisait rien; il étrillait son mulet contre le mur de l'étable, et il tombait de grosses larmes de ses yeux sur le poil de la bête. » Voilà tout ce que j'en ai su poiu- le moment.