C EST DE LA HICHB^SSE ET DES VOYAGES DE MAÎTRE FRANÇOIS VILLON
Dès que maître François, appuyé sur le bras de Frère Etienne, pénétra dans la basse cbambre, toute la société, assise autour d'une table servie, poussa un cri de bienvenue.
— Jésus est ressusciit^ ! s écria le curé, et le mot fit rire tout le monde, fors maître François ; les dames, le voyant grave, regrettèrent d'avoir fait chorus et s'inquiétèrent :
— Vous vous sentez mal? demandèrent-elles,
— Non pas, dit maître François, mais las.
— Seyez-vous ! seyez-vous ! cria le maître de la maison. Vous voyez, nous n'avons pas voulu manger sans vous, et nous mourons de faim. Holà, petit, donne Taiguière à maître François, et apporte les plats. Ah î cela va mieux? vous pouvez vous flatter de nous avoir donné une belle peur!
Lorsque la première faim fut apaisée, on en vint, tout en soupant, à parler du jeu ^ ne tarissant pas d éloges sur la façon dont maître François avait joué son personnage ; jamais on n^avait vu pareille chose à Saînl- Maixent et dans les environs, et l'on pouvait être assuré que Ton parlerait longtemps^ et à plusieurs lieues à la ronde, du spectacle du Dimanche ensuivant,
— Me permettrez- vous une critique? dit un des échevins.
— Dites, seigneur, dîtes.
— Ce n'est pas sur votre jeu, qui ne saurait être trop loué, mais sur leseffaçures que vous avez faites à noire mystère. Vous n'avez pas, à mon sens, laissé assez de place aux scènes à faire rire...
— Ah! je le disais! s'exclama le curé. Pourquoi n'avoir pas mis l'enfer ? Il n'y a pas de bon mystère sans diables. Pour moi, je ne le cache pas, c'est toujours aux dits de Satan, Lucifer, Astaroth et autres compagnons que je m'aniuse le plus. Hé oui ! riez tant qu'il vous plaira, c'est ainsi, et je ne suis pas le seul, et vous-même... Si vous m'écoutiez, maître François, pour Dimanche, vous prendriez la gueule vomissant feux, les peaux de bêtes et les cornes qui sont chez moi. J'ai, de plus, en cahiers sous une table, les scènes les plus plaisantes du monde...
— Le temps nous manquerait.
— N'est-ce que cela? je vous trouve quelqu'un. Ah! si j osais...
— Vous, seigneur? s'écria le prudhomme, je ne vous vois guère en diable.
— Ah ! vous ne me voyez point. Or çà, écoutez :
Diables ! diables ! où êtes-vous ?
Qui tant me faites ! de courroux?
Venez avant ! venez ! venez !
Venez bientôt ! et accourez !
Astaroth ! Belzebuth ! Satan !
Que mis soyez ! en très mal an!
Où êtes-vous? où est Croquet?
Agrappart? Rifflard? et Soufflet?
Venez tous ! diables et diablesses !
Ordes, puantes, félonnesses!
Venez tôt! venez accourant!
Est-ce cela?
Oa rit, mais sans grand bruit, car Téchevin, fâché d'avoir été rompu, gardait sa pose, la main sur la table, les lèvres décloses, les yeux sur maître François.
— Vous disiez, sire ? reprit une des dames.
— Je regrette, si vous voulez, comme monsieur, ces scènes de diablerie, mais seulement en ce qu'elles rompent la tristesse du jeu. Mais, beaucoup plus, de certains discours de Notre-Seigneur. Je me rappelle, pour vous citer un exemple, et me faire bien comprendre, un endroit que je goûtai toujours pour sa dialectique : c'est celui où, entre autres argumentSi Jésus portant la croix rappelle aux humains qu'il fut étranger au méfait que commit Adam. Je ne me souviens pas des termes propres, mais vous entendez ce que je veux dire. A mon avis, il ne faut pas songer, en telles matières, seulement a^i délassement du populaire, qui se plaît aux scènes de violence, mais à celui des personnes de bonne conversation, et je ne vois pas ce que maître François leur a laissé pour se divertir. En ce qui me concerne, j'avoue que j'ai cruellement souffert tout le temps du jeu, au point qu'il me semblait éprouver toutes les tortures que je voyais représentées au vif sur les établies. Je ne peux me complaire à de tels tableaux. Si on écarte l'idée du plaisir que Ton peut trouver en ces jeux, et qu'on s'en tienne à la piété, je dirai encore qu'une piété éclairée se doit écarter de tels spectacles. Vous me direz que ce que nous avons vu doit se rapprocher de la réalité, mais il est certain qu'à l'époque de Notre-Seigneur, où le monde se plongeait en ténèbres, les hommes étaient moins accessibles à la pitié. Me comprenez-vous, maître François ? Je ne m'exprime peut-être pas clairement....
Maître François souffrait, voulait parler, n'osait. Il sentait un abîme entre cet homme et lui, si profond,
qu'il ne pouvait espérer, avec des mots, le combler. Il jeta un regard éploré vers les dames, qui le fixaient, curieuses d'entendre sa réponse, et il hasarda qu'il sentait que la critique avait du vrai, qu'on pourrait voir, que pour le moment il était fatigué, mal à son aise.
— Oh ! cela suffit ! s'écria Téchevin en promenant sur tous un regard d'assurance satisfaite. Cela suffit. Nous en reparlerons, d'autant qu'il y a des changements nécessaires à apporter. Nous espérons avoir Monseigneur, et...
— Mais... s'écria maître François.
— C'est bon! c'est bon! Vous êtes malade. Changeons de propos.
On n'en changea pas. On discuta le jeu des uns et des autres, et on tomba d'accord sUr l'intelligence avec laquelle les vilains avaient rempli leur rôle, qui ne laissait pas que d'être difficile.
— On eût juré, dit l'autre échevin, qu'ils comprenaient.
Tous ces discours mirent maître François à la torture. En fin du repas, il alla s'asseoir à l'écart, faisant une mine morne qu'il n'apportait pas d'habitude en assemblées d'amis. Les dames s'approchèrent, et d'un mouvement gentil se penchèrent vers lui :
— Vous souffrez ?
Il eut un sourire.
— Non.
— Entendons-nous ! vous semblez affligé ?
— Hé bien, mes amies, oui.
— Mais on ne blâmait pas votre jeu, savez-vous bien?
— Mon jeu ! mon jeu ! Vous aussi ! Mais je ne sais pas jouer, moi, jene veux pas jouer, je n'ai jamais joué...
— Comment ! s'écria le prudhomme, qui, un peu
jaloux, au fond, de ramiUé des deux sœurs pour maître François, épiait leur conversation : Comment ! ah! le traître! il nous a trompés! Mais, mon ami, vous jouez de façon merveillable, et je vous jure bien que, si vous le voulez, vous gagnerez de l'or gros comme vous êtes. Vous ne Têtes pas, mais l'or engraisse, et je veux, hioi, oui, moi qui vous parle, vous ouvrir les voies pour y parvenir. Je suis, ce que vous n'êtes pas, un homme de sens en affaires...
Le regard des dames, heureuses, allait du prudhomme à maître François.
— Oui. Je connais un seigneur fort curieux de ces spectacles, surtout de la manière que vous les rendez, car il se complaît comme vous à ces horreurs de la Passion. Il sera là Dimanche, et je ne doute pas...
— Oh ! dit maître François, ne pensez pas...
Oui, oui, je sais. Mais, mon ami, vous oubliez une chose, c'est qu'il faut manger tous les jours, et deux fois par jour, et moi, qui suis votre ami, je vous le rappelle et je vous arrangerai cela. Hé, dom abbé ? Mais vous étiez là, vous m'avez entendu ?
— Oui. '
— Hé bien, qu'en dites-vous?
— Je ne parle pas à vous, dit en riant dom abbé, qui êtes un vilain homme, usant ses doigts et son âme au maniement de l'or, mais je parlerai à maître François, que j'observe depuis ce matin. Je suis peut-être le seul ici à le comprendre. Oui, mes dames, oui, le seul.
— Hé bien, dom abbé, dit maître François, content de ce soutien inespéré. Votre avis?
— Mon avis? c'est que vos sentiments sont louables, mais que vous avez le tort de vous aheurter à de certaines idées. Je dirai comme ce prêtre du mys-
tère, mais dans un autre sens : Vous êtes jeune, c'est le sang qui parle. Et aussi comme notre ami le vilain homme : La vie a ses devoirs, et il ne s'y faut pas soustraire. Et j'ajouterai : Vous êtes intelligent, de sens rassis vous jugerez mieux, et vous accepterez cette offre, que je sais sérieuse.
— Non, dom abbé, ne le croyez pas.
— Vous vous renierez, maître François, vous vous renierez, avant que le coq ait tourné au mauvais vent. Et, croyez-moi, il n'y aura pas de mal. Pierre le fit, et il est pape.
Dom abbé et le prudhomme s'étant éloignés, les dames s'écrièrent :
— Dites oui. Vous direz oui ? Du moment que mon mari vous promet, c'est chose sûre. Il s'est toujours refusé à rien faire pour vous ; mais aujourd'hui qu'il a vu, il est résolu. Pensez, mon ami, à votre oncle, à votre mère...
— Si nous causions d'autre affaire? dit maître François.
— Voici les tables. Allons jouer aux échecs. Vous me devez une revanche.
Le lendemain, maître François se rendit à la ville voir l'échevin. Celui-ci se montra intraitable sur les changements à apporter, menaçant de retirer l'aide en numéraire et de faire interdire le cri du jeu. Maître François, qui tenait à jouer devant le peuple, dut céder sur quelques points de détail, et l'on s'accorda en ceci : le personnage de Jésus resterait ce qu'il était, car maître François ne pouvait s'engager à apprendre en si peu de temps le demeurant du rôle, dans une langue qu'il connaissait mal ; mais les rôles de Caïphe et des prêtres seraient augmentés de toutes leurs parties de dialec-
tique; Satan et Lucifer figureraietit; on rétablirait la scène où les archers et les aides du bourreau, incités par Satan, jouent aux dés la robe de Jésus. Enfin le curé ouvrirait le spectacle par un sermon en vers français, qu'il avait appris Tan précédent en Thonneur de Monseigneur, qui n'était point venu.
— Ah ! dit l'échevin, je suis heureux de vous voir raisonnable. Vous ne pouvez, comme moi, vdus rendre compte de Teffet, mais je, suis certain que le jeu y gagnera beaucoup, et vous serez des premiers à en convenir. Vous verrez. Ne vous occupez pas de la gueule d'enfer. Nous en avons une, de dragon, fort belle, qui sera posée ce soir. Au fait, venez donc aux établies demain, vers midi : vous m'y trouverez avec notre diablerie.
Maître François en baissant le nez reprit le chemin du village. Et, le jour suivant, il gagna par la prairie le lieu du jeu. L'échevin et des jeunes gens étaient réunis autour de la gueule du dragon et s'amusaient à lui faire vomir des feux.
— Ah ! maître François I s'écria Téchevin en tendant les mains vers lui, comme il gravissait les degrés. Nous voici tous.
Il lui nomma, un à un, les présents, * en indiquant les personnages qu'ils devaient tenir. Les jeunes gens se gourmaient à l'appel de leur nom et riaient niais quand l'échevin annonçait les rôles :
— Jean Thoronde-Satan, Alexandre CIosier-Belzebuth, Gilet de Buiche-Lucifer, Phelippot PrimeroUe- Astaroth, Gieuffrain le Bubefier-Agrappart...
— D'où sortent ces gens-là? se demandait maître François. Bouffis, au teint luisant la plupart, et de jeune rien qu'un poil follet au menton et aux joues. Il les pria de réciter leur rôle, arrêta le premier, Lucifer, au dixième
LA PAdSlON DE MAITRE FRANÇOIS VILLON 311
vers, et» passant aux autres, les rompit d'entrée. Tous solfiaient, de voix hésitante, sans geste, le cou tendu, le front plissé.
— C'est bon, c'est bon, s'écria maître François, faites un peu voir les tours et les gambades que vous savez.
Ils demeurèrent ébaubis les uns, balbutiant : « je ne sais point » « des gambades? )> ébahis les autres, ne sonnant mot ni demi.
Maître François, qui sentait la rage lui gagner du cœur les dent^ empoigna l'échevin par le bras, le tira à Técart, et s'arrêtant net et joignant les mains :
— Mais ce sont là de bénignes, benoîtes et novices créatures, et non des diables ! Je n'en ferai rien, je n'en veux pas.
— Plus bas ! plus bas! supplia l'autre. Je sais bien, je sais bien, ils sont un peu gourds. Que voulez-vous? ce sont des jeunes hommes des plus notables de notre ville : il les faut ménager. Ecoutez-moi, ils feront, cela je vous le promets, de grandes dépenses pour leurs habillements. Soyez gentil avec eux, maître François. Voyons, voyons ; ils sont serviables, et peut-être...
Ils revinrent vers les diables, et maître François en se dodinant leur dit :
— Je vous veux montrer comme il faut faire.
Il prit du champ, se piéta, et comme embrasé d'infernale rage, chanta les mille injures, cette heure de voix forte et grasse, cette heure de ton aigre et clair, et soudain close la bouche et courbe l'échiné, il prit son escousse, bondit par-dessus Jean Thoronde, rua Gilet de Buiche à terre, se jeta sur les mains, arrondit les jambes en queue d'écureuil, sauta dans la gueule et disparut.
— Voyez- vous? dit-il en remontant, ainsi font les diables, ainsi devez-vous faire. Sinon, ce n'est pas
drôle. Il n'y aurait rien de distrayant, ni pour le peuple ni pour le curé du village, à entendre et à voir Satan et Lucifer s'ils ne s'égueulaient et s'ébattaient comme il sied. Allez ! Allons ! Hardi ! Voyons ! Je vous attends. Mais les balourds ne bronchaient. Après un long silence, qui donna chaud à Téchevin, Tun s'enhardit à dire:
— Mais puisque nous ne savons point !
— Oli ! jeta maître François, excusez-moi. Je suis étranger en ces parages et vous croyais versés en notre art. Mais, s'il en est ainsi, je ne peux que vous congratuler de votre bon vouloir. Parfaites vos personnages suivant votre entente, et non la mienne. Moi, je vais m'occuper de forger Caïphe et les prêtres à fin d'en faire d'experts dialecticiens à divertir les gens de bien. Adieu !
Ah ! les brutes ! ah ! les sots ! rumina-t-il tout le long du chemin, en remontant vers le village. Ils vçulent égayer le crucifiement I Quant est de cela, nous verrons.
Et le soir même maître François s'en fut trouver le petit Pariset, qui était en fan çon subtil, et lui dit :
— Pariset, mon ami, je ne veux pas que Satan paraisse près de la croix Dimanche, et je m'en remets à toi.
— Et comment ferai-je ?
— Tu lui brûleras le cul avant qu'ilne sorte d'enfer.
Il fut fait ainsi, le Dimanche.
Après le jeu, qui émut le peuple jusqu'à la clameur, les échevins, do'm abbé, le curé, et le seigneur dont on avait parlé à maître François se réunirent à la table du prudhomme. Maître François était assis à côté du seigneur. Fort grand, fort gras, à tête tondue et chauve d'oiseau de proie, il descendait la pente de l'âge sans
perdre un pouce de sa taille, discourait volontiers, contait bien et savait les mots pour rire de tous états, des vilains, des bourgeois, des gens de robe et d'église, et les détacher avec le ton et Taccent toujours, et de l'à-propos parfois. Il loua maître François et lui fit des offres, qui furent repoussées.
— Vous avez tort, lui dit Tautre, mais je n'insisterai pas. Je vous laisse libre de revenir sur votre résolution, jusqu'aux environs de la Pentecôte, date à laquelle nous jouerons. Notez que vous n'aurez qu'à tenir votre personnage, car j'ai pour habitude d'ordonner tout le jeu moi-même. Si vous ne venez pas, le curé de mon village sait faire le rôle de Jésus. Si vous venez, il vous le cédera de bon vouloir. Sachez que j'aime les vers, et ceux qui les font; j'ai des amis qui partagent mes goûts, et je ne saurais trop vous conseiller de profiter de l'occasion qui vous est donnée de montrer vos talents. Vous avez été, m'a-t-on dit, à la cour du duc Charles? Connaissez-vous Fredet? il est fort de mes amis.
— Il n'est pas des miens, répliqua maître François. Mais le seigneur fit mine de n'avoir pas entendu.
— Hé bien ? interrogèrent les dames après souper.
— C'est fait. J'ai refusé.
Elles se regardèrent, navrées. Il ne fut plus parlé de cela, de toute la soirée. Le lendemain matin, il lui sembla que le prudhomme lui battait froid, et à dîner il n'en douta plus. Les dames lui glissèrent à l'oreille qu'elles iraient le voir, mais en secret, dans la journée, au bosquet des marguerites, où ils se rendaient si souventjadis.
Maître François s'étendit, dans l'attente, au pied d'un charme. Il avait plaisir à se retrouver en ce lieu où
quelques heures de son passé s'étaient envolées joyeuses, au bruit des paroles échangées douces en amitié. Mêmes écoles d oiseaux, proches ou lointaines, rivalisant. Mais les marguerites boutonnaient à peine, sans pointe de blanc, et se fondaient dans Therbage. Oui, ce fut bon certes ; mais les cris de douleur avant ces paroles, el les autres cris de douleur tôt après, pour ne plus cesser, ou quasi, cinq ans durant ! Et sa rêverie prenant champ évoqua toutes les routes battues de ses pieds, et les villes où les hommes le happaient et liaient et jetaient en geôle. Ah! qu'il était nu, en ce temps-là! Hé ! mon Dieu, ni plus ni moins? Comme alors les mains vides, et rien à vendre ! Il se redressa, se leva, marcha, pris d'une soudaine angoisse. Qu'allait-il advenir de lui? de lui, si seul... Il entendit les pas des chevaux, les voix des dames, et s'en fut au-devant d'elles. Il les trouva à l'orée du bois, les conduisit vers le charme, et les aida à mettre pied à terre.
— Savez-vous bien? dit la mariée, que nous sommes folles...
— Oui, dit sa sœur ; mais n'importe. Nous avons à vous parler à cœur ouvert, maître François.
— Nous sommes très fâchées...
— Oui, et ce ne serait rien, mais très inquiètes...
— Attachez ces chevaux. Bien. Et donnez-nous le bras. Nous n'avons pas de temps à perdre; si mon mari... Voyons, qu'allez-vous faire ?
— Mais rien, retourner à Paris...
— Et là?
— 11 se tait. Je vous le disais, ma sœur. Nous ne comprenons rien, mais rien à vous ! et s'il faut vous parler franc, vous ne pouvez demeurer ici, après votre refus à ce seigneur... Laissez, laissez, ma sœur. Pourquoi déguiser?...
— En un mot, maître François, voici ce qu*il y a : mon mari est très monté contre vous. Je puis vous le dire, il n'avait jusqu'ici montré que peu d'affection pour voTis, à notre grand regret; peutêtre même, vous avez pu vous en. apercevoir, ressent-il quelque jalousie pour l'amitié que nous vous témoignons, ma sœur et moi ; si nous nous sommes tenues à l'écart de vous, à ce séjour, n'en cjierchez pas d'autre raison. Comme mon mari est fort bon, nous avons pu faire taire ses préventions, qui, je le crois, étaient dues en grande partie à ce que Frère Etienne Tappecoue, qui ne vous aime pas, lui a dit de vous. Vous avez pu voir comme mon mari s'est employé à faire jouer cette Passion, pour .vous faire plaisir ainsi qu'à nous, uniquement, car il ne s'amuse pas à ces jeux, et depuis, à vous faire avoir cette proposition de ce seigneur. Et voici que vous refusez!., c'est vraiment à n'y rien comprendre ! Cela me fait beaucoup de peine...
— Assurément, reprit la sœur, et j'espère bien que vous vous ouvrirez à nous, comme nous le faisons, en toute franchise. Pourquoi...
— Mes chères et bonnes amies! s'écria maître François, je ne le peux ! je vous certifie que je ne le peux ! Je ne saurais trouver les mots...
— C'est donc que nous sommes trop niaises?...
— Voilà qui est mal à vous! reprit maître François. Très mal !
Et d'élan, il s'épancha. Il leur dit en quels sentiments il avait pris part à cette fête, combien il avait souffert de voir que d'autres n'y apportaient pas, soit par leur participation au mystère, soit par leur attention d'auditeurs, le même esprit et le même amour, fl s'exalta, et tourna court, tout à coup, en voyant, comme il l'avait pressenti, qu'il n'était pas compris; il s'écria qu'il
316 LA PASSION DU MAITHC FflANt^.OIS VILLON
regrettait de toute son àme de n'ôtre pas mort sur cette croix, huit jours avant...
Ils se promenaient maintenant, sans mot dire.
— Mais qu'est-ce qui vous empéclie, s'écria une des dames, d'apporter ce même esprit relig-ieux, puisque vous voilà devenu si dévot-, chez ce seigneur.-.
— Et de gagner honnêtement une assez forte somme qui vous permettrait de soulager maître Guillaume et de secourir votre mère?
Maître François avait les larmes aux yeux.
— Partons! s'ècria4-iL Mettons que je sois hors de sens! Partons. Non^ non, allez. Je vous rejoindrai, je vous ferai mes adieux^ je m'en irai ce soir même..,
— C'est qu'il \e faudrait, mon pauvre ami... Son mari est si outr*/ qu'il y aurait sans nul doute, tant il est emporté, un éclat.
— Non, cela ne sera pas, maître François. Croyezvous à l'amitié de ma sœur, à la mienne'?
— Assurément.
— Hé bien, faites-nous ce sacrifice. Puisqu'il en est temps encore, acceptez Toffre de ce seigneur. Laissez, laissez, vous répondrez tout à Theure. Je vous avoue* rai que mon mari est pour le moins aussi mortifié que fâché. Il a fait de vous les plus grands éloges; il a été fort heureux de voir que ce seigneur était si satisfait de votre jeu...
— S'il faut tout vous dire, ajouta raulre dame, il a besoin de lui pour ses affaires, et fait un peu les siennes en nettoyant les vôtres.-.
— Et songez en quelle position voua nous mettez, aussi. Il accusait en vos malheurs la paresse, l'amour de vous, l'oubli des vôtres, et voici que vous lui donnez raison contre nous. Ecoutez- moi. Je vous demande j ainsi que ma sœur, de ne pas vous buter à cette idée^
que vous avez, que ni elle ni moi, qui sommes pieuses, ni dom abbé, en Tesprit duquel nous avons toute confiance, ne pouvons comprendre. Nous vous le demandons, acceptez.
— C'est dit, répondit maître François, songeant qu'après tout cela ne l'engageait à rien et qu'il pourrait tomber malade, aux environs de la Pentecôte.
Alors ce furent des petits cris de joie, des rires :
— Ah ! je m'en doutais, qu'il serait sage !
— Ne vous le disais-je pas, ma sœur? Il le faut chapitrer comme un enfant.
— Maintenant, à cheval. Je tremble qu'on ne s'aperçoive... Un mot encore. Vous n'avez rien dit à mon mari de votre refus?
— Rien.
— Fort bien. N'attendez pas qu'il vous en parle ; mais^ dès que nous serons à table, ce soir, dites, de votre Ion dégagé : « Ce seigneur m'a parlé... » et contez la chose de point en point, en alléguant que vous avez refusé parce que la somme vous semblait trop peu élevée...
— Mais je ne le puis...
— Laissez. Vous ne savez rien. Mon mari sera de votre sentiment. Oui ! car ce seigneur s'est ouvert à lui de son intention devons faire un cadeau de prix, si vous acceptez. Vous ne vous doutez pas de quoi il s'agit, mon ami. Ceci n'est qu'un début, et je veux que l' an prochain vous jouiez pour le compte de quelque ville. Vous serez à l'abri du besoin, pour la vie...
— Mais que dites-vous là, ma sœur, il sera riche !
— Riche, comprenez-vous ? riche ! maître François ! Est-ce entendu ainsi?
— C'est entendu.
— A cheval, ma sœur, à cheval. Vite !
3i8 LA PASSION DE MAITKE FRANÇOIS VILLON
Et le soir, quand maître François eut dit la chose au bourgeois :
— C'était donc cela I ah ! c'était donc cela ! mais qui Teût cru si sage! Hé bien, mon ami, c'est affaire faite. Combien voulez-vous ? le double de la somme offerte ? elle est à vous. Demain, nous prenons des chevaux et allons voir ce seigneur...
— Mais...
— Il n*y en a pas, des mais ! Nous en planterons le mois prochain, des mais ! J'ai affaire à ce seigneur, et je vous emmène demain. Ah! le traître! Savez-vous bien que je vous en voulais ? Nous allons boire de ce bon vin... Hé là! montez-nous de ce cinquante et quatre... Et demain, on se lève tôt. Je vous mène à Saint-Maîxent, chez mon pourpointier. Vous n'allez pas, bien sûr, vous exhiber en de tels draps ? vous n'avez pas d'argent ? je l'avance ! Sang Dieu I maître François, vous n'êtes plus un Jésus de pauvre robe ! non, non, il vous faut montrer aux gens dans toute votre gloire. Ah ! vous verrez, c'est bien autre chose qu'en nos pays ! vous aurez là un Paradis flambant d'or et de pierreries, et bellement paré, un Dieu le Père vêtu en roi, et un roi Hérode vêtu en Dieu, et la Foi, l'Espérance et la Charité, ha! ha! la Foi, l'Espérance et la Charité! non plus des manants rustauds, mais de belles filles, et plantureuses, et... vous verrez! Oui, oui, c'est comme je le dis, ma bonne amie...
Il allongea, d'aise, une tape sur la tète de sa femme.
— Sûr, se disait maître François, le bonhomme doit avoir de gros intérêts sous jeu pour témoigner si grande joie à me voir vendre Notre-Seigneur. Hé quoi ! qui sert autel d'autel doit vivre, et je ne suis pas prêtre, après tout, et j'irai. Et le moyen de ne pas aller?
Il fut fait comme le bourgeois avait dit, et lui et maître François chevauchèrent sous le soleil, le jour durant, s'arrêtant à Tombre de temps en temps pour casser la croûte et boire un coup. Ils arrivèrent à la nuit chez le seigneur, qui les reçut à bras ouverts et récris joyeux.
Le .bonhomme ne demeura là qu'un jour pour traiter d'une vente de vins et, au départ, prit à part maître François et Tembrassant lui dit :
— Il vous faudra revenir en mon logis Tan prochain, sans faute. Savez-vous ce que vous feriez si vous étiez fin? vous monteriez avec vos diables de Parisiens, qui sont déliés de corps et de tête, une diablerie, et vous iriez, la saison venant, dans les villes et cités faire vendange d'écus sonnants, luisants, roulants et (baissez le nez) plats aussi et s'empilant en silence dans la nuit d'un bon coffre, c'est le mieux. Et l'hiVer, je vous vois hivernant content, sûr d'avoir des vins bien sains au cellier, et la dépense fournie. Croyez-moi, et sans adieu. Ah ! le traître qui me cachait son jeu ! je vous en aime mieux, allez. Bonne chance, maître François, bonne chance et du plaisir !
Du plaisir! En sa pose ramassée de corps trapu, le château s'embûchait à l'orée de bois touffus et faisait mine rogue et basse ; les salles, bien garnies et tendues, donnaient en plein jour asile à la nuit, et le seigneur montrait certes bon visage, mais forqé, et lançait à l'échappée des regards chargés de dépit ; il sanglait ses gens de la parole comme d'un fouet à chiens, bien qu'ils se tinssent devant lui ravalés et cois. Grand ennemi des guerres, où il n'avait jamais hasardé sa personne, il venait, à la faveur du nouveau règne, de licencier tous ses goujaCs, et le manoir n'était peuplé que de valetaille ; les hommes, vifs à l'aller et très ser-
viables, étaient aussi muets et furtifs que des ombres, et les filles, en grand nombre, jointes, colorées et rieuses. Elles mettaient en cette retraite assombrie et ancienne une lueur étrange de gaîté. Maître François en remarqua une dont les yeux d'émerillon, fort ardents, donnaient en se jouant la chasse au désir ; son parler prompt, aigu et clair, montrait les dents du franc rire, et son petit corps élancé et souple frétillait en joie, fouetté par le sang chaud du péché qui colorait sa chair brune et assaillait ses lèvres. Comme elle causait volontiers, maître François en sut bientôt long sur le compte de son hôte. Sous ses dehors sévères, U était un fort joyeux compagnon, et très aimé de ses gens et de ses manants ; ilse rendait souvent, la belle saison venue, aux assemblées des villages, parlait sans fierté, bernait les simples, narguait les rusés, faisait jouter les jeunes, gringotter de vieux airs aux anciens, n'ayant au vrai d'yeux, et des yeux brillants, fureteurs, où le désir mettait des larmes, que pour les jolies filles qu'il tâtait au menton. Si Tune lui plaisait, il l'attirait en sa demeure, sous ombre de porter fruits ou autres denrées et l'amenait sans heurt des offices à la basse chambre, de l'huis au poêle, du poêle au bain, du bain au lit, la retenait pour l'heure ou pour la nuit, et la retournait avec de bons gages à la cuisine, pour le mois ou pour l'an, et la mariait au loin. Aussi les filles prenaient-elles le chemin du château le cœur léger, éperonnées non bridées par les leurs, qui savaient bien qu'elles y feraient à la parfin cueillette, sinon vendange : à tous péchés absolution, et le gain demeure.
— Par malheur, ajouta cette fille, madame...
— Comment, ma dame ?
— Assurément, dit Laure, vous ne la connaissez pas? Vous n'y perdez rien, allez. Elle s'est absentée.
LA PASSION DE jMAITRE FRANÇOIS VILLON 321
grâce à Dieu, voici huitaine, pour aller visiter une parente en couches. Mais elle reviendra, et vous verrez alors l'humeur de Monseigneur...
— Elle est dès maintenant fort chagrine, m'amie.
— Oui, je ne sais pourquoi. Peut-être aussi, devant vous, n*ose-t-il pas,..
— C'est donc cela ! s'écria maître François.
Et le soir, au souper, au lieu de demeurer piqué sur sa chaise à lancer de loin en loin des paroles de poids, avec soin soupesées, et, limées en langue sept fois tournée, il entama les propos joyeux, rît et fit rire, et tant et de si bon cœur, le seigneur en sa barbe, et hors de sa barbe, que, toutes glaces rompues à bons vins engoulés, celui-ci s'émerveilla, se livra, s'ouvrit, et lui confia qu'il Tavait, de vrai, pris pour une de ces chattemittes que le duc Charles aimait à enrober et qu'il s'était fort tourmenté de le voir paraître si tôt, deux semaines pour le moins, avant qu'il ne pût être question de commencer l'étude du jeu.
La vie, dès lors, changea. Les salles, chaque soir, s'épanouirent aux lumières. La chambre basse, pour le souper, se joncha de frais herbages. On appareilla les bains, et les filles, laissant les unes l'office et les autres leur maison, furent amenées sans heurt de l'huis au poêle, et du poêle aux bains. Un soir qu'il y eut longue attablée :
— Ah ! ah ! maître François ! s'écria le seigneur, sommes-nous en nos villages si assotis et ennemis du plaisir et du beau que le veulent faire accroire vos seigneurs tueurs des villes ? Je vous veux ce soir donner un ébattement de ma façon. Allez, Simonne, montrez ce que savez faire.
— Le mauvais ! s'écria Simonne, une villageoise d'une trentaine d'années, robuste et découplée... Il a toute
honte bue!... C'est lui qui le veut.,. II vous a de ces idées... Je n'oserai jamais,
— Ta, ta, ta! rompit le seigneur qui, un poîng sur la hanche et Tautre aux dénis, s'acjùssâit è la boiserie du mur. On ne te demande rlûn. M'enlends-lu^ bagasse, oui ou non?
Et Simonne, qu'il avait d enfonce dressée à la frînguerie, délaça son surcot, mit à nu des bras larges^ ronds et fermes et, levant Fun, montra sous le coude un sourire assez niais qui dévalé des yeux mi-clos s'accrocha à ses lèvres et s'y figea, Puisi, soudain grave, elle se dévêtit avec lenteur et force raignolises, tant que la chemise tomba. Etirée, cambrée, elle se montra, piétinant et se virant, de face, de biais, de dos, saisit un panier de roses et d'un mouvement rapide lors avançant, lors reculant pour avancer encore, lança les fleurs à droite, à gauche, se pausa, reprît son pas, . s'arrêta, ramena les cheveux sur ses seins, puis sur son visage.
— Elle fait mine de pleurer, dit alors le seigneur d'une voix mal assurée. Le panier est vide, voyez-vous?
Et Simonne se baissa pour ramasser les fleurs, à ce coup sans nuls semblants ni feintîses, mais comme une bête entravée, avançant accroupie, le front si chargé de souci et le corps aventuré en de telles gauches que maître François, malgré qu'il en eût, eut peine à garder son sérieux. Enfin Simonne, ayant remis au panier la dernière rose, se releva comme délivrée, courut à ses vêtements, se rhabilla en jetant un petit cri de fond de gorge et vint à eux faisant la sucrée, ce qui ne convenait guère à sa chair.
— Qu'en dites-vous ? maître François, s'écria le seigneur, c'est moi qui ordonnai de point en point tout ce jeu. Croyez-vous qu'il ne soit pas autrement beau,
savoureux et poignant que ces spectacles de femmes nues chantant bèrgerettes dont on fait honneur au roi ?
— Sans doute, sans doute, approuvait maître François en se versant à boire. Ces fêtes ne 1 amusaient guère, n'était que sous la table, tandis que le seigneur était occupé à les diriger, il pût amuser le pied de Laure, avec laquelle il voisinait le plus souvent.
Deux semaines passèrent en jeux, devis et déduits d'amour, si vite que maître François fut étoriné et tout marri quand Theure fut venue de songer au spectacle et de dresser les établies. La femme du seigneur parut au logis, qui se rembrunit incontinent. Longue et sèche, langagère et onctueuse ! Ses paroles valaient autant que pavots en huile broyés, et le vin aux repas en fut brouillé si fort, qu'il n'en sortit plus nul mot de gaîté. Maître François et le seigneur, tirant longue mine de désabusés, s'occupaient durant le jour, fort mollement, du jeu, et d'emboucher les vilains pour qu'ils fussent en état de tenir leurs personnages.
Puis, les premiers invités parurent, seigneurs et damoiselles des environs, gras chanoines, maigres abbés ; à tous, maître François fut présenté comme le poète favori du duc Charles et du roi Louis. Fredet arriva ; il fît bonne chère à maître François, tournant autour de lui, vantant à tous son habileté à rimer : il avait quitté le château de Blois après une rupture et s'ouvrit à maître If rançois du désir qui le possédait d'y rentrer. Maître François, entouré, adulé, prié de s'asseoir aux pieds des dames qui se gorgiasaient en lui tenant des discours choisis, fut loué et applaudi après le jeu comme jamais, lui dît-on, nul ne le fut. On loua ses attitudes et son débit, durant le chemin de croix, quand Jésus harangue la foule et répond aux femmes en menaçant leur progéniture. Lui ne fut heureux que
la semaine suivante, quand le seigneur lui remit une grosse bourse et lui prêta cheval pour regagner Paris.
En arrivant à la porte Saint-Marcel, il paya Thomme qui Tavait accompagné et courut 'd'une traite au cloître : maitre Guillaume était absent. Il monta dans sa chambre, se changea et vola chez sa mère.
— Vous allez venir avec moi chez maître Guillaume pour souper.
— Tu es si joyeux, mon enfant ! qu'as-tu ?
— Venez, venez, je vous dirai...
Il fallut s'arrêter chez un rôtisseur pour acheter poularde et, dans une taverne, de bon vin.
La mère se récriait :
— Mais, bellot, tu n'y songes pas ! c'est trop cher.
— Rien n'est trop cher pour vous, maman.
Et maître François, tout le temps du souper, fut si gai que l'oncle Guillaume et la mère n'en croyaient pas leurs yeux :
— C'est notre François de jadis qui nous est rendu !
— Pas tout à fait, pas tout à fait, répondit maître François. Mais cela viendra...
Comme ils lui demandaient ce qui l'avait pu mettre en ces go gués :
— Hé ! d'avoir été bien accueilli. Et il ne tarit pas de louanges sur le prudhomme, dom abbé, les dames, mais fut muet sur le seigneur. Il parla longuement du jeu et fit rire aux larmes maître Guillaume en contant ses dissentiments avec le curé et l'échevin, la diablerie de Saint-Maixent, Satan et le cul brûlé. Enfin, quand on en fut à la desserte, il annonça :
— Maintenant, je vous veux faire voir quelque chose ! Il monta quatre à quatre les degrés, fut dans sa
chambre, dévala, et tout essoufflé versa son or sur la
table, le remua, le prit en paume, le fit couler entre ses doigts.
— Ah! ah ! Nous ne manquerons de rien ! ni de vins, ni de viandes, ni de poivre. « Maître François, comment vous portez-vous ? » « Hum, hum, pas mal, pas mal, » a Maître François, grand merci de vos courtoises paroles. » Hé bien? mais qu*avez-vous, vous deux?
Us le regardaient,, atterrés,
— D'où vient cet argent, François ?
— Ah ! s'écria maître François, c'est le biend'autrui, assurément! Car si l'on débourse le sien, par contre on ne peut embourser que celui du voisin. Mais ne craignez rien ! ne craignez rien ! ce n'est pas de l'or pris : c'est de l'or amené.
Et lors, s'asseyant, les coudes sur la table, devant son or, il leur dit le seigneur, et le jeu, et comme ce n'était encore rien, ce qui était là, rien autre que la source d'un fleuve, qui, avec le temps, se grossirait en mer, et comme il organiserait avec des amis une diablerie, jouerait la belle saison et l'hiver se chaufferait aux tisons, les mains à la ceinture, heureux, aisé, le poids non plus au cœur, ni à* la tète, mais en bourse.
Maître Guillaume et la mère oreillaient éblouis et souriaient à ses paroles. Et quand il eut fini, maître Guillaume l'accola et la mère le serra dans ses bras, et l'embrassant :
— C'est Notre-Dame, dit-elle, c'est Notre-Dame^, bellot.
Dès le lendemain, maître François s'en fut trouver Colin Laurens, Jean Marceau et Girard Gossouyn, leur conta tout, de bout en bout, et en terminant leur dit :
— Et voici comme je deviens Lucifer, et vous, mes enfants, Satan, Beizebuth et Berich.
Il alla, sur le conseil de maître Guillaume, trouver Jean Perdrier, pour lui remettre une partie de son argent à garder et faire valoir, et Jean Perdrier, dès qu'il connut l'objet de sa visite, Taccueillit avec transport :
— Enfin! s'écria-t-il, enfin! je te retrouve, mon vieil et bon ami, tel que je ne t'espérais plus voir, laissant là ta folie et te rangeant.
Il courut chercher sa femm» et lui dit :
— Voici maître François, mon ami d'enfance, mon meilleur, mon seul ami, que vous entrevîtes jadis un instant, mais sur la brune. Vous savez bien? maître François? dont je vous parlai si souvent? maître François Villon ? qui fut poète à la cour du roi Charles !
Maître François ne vit pas ses autres amis du même temps ; il gardait souvenir trop cuisant de leur précédent accueil. Jean Perdrier, c'est bon, j'ai besoin de lui ; quant aux autres, qu'ils pendent ou soient pendus, il ne m'en chaut.
Il trouva, parmi les pauvres clercs, assez de gens plaisants en faits et en dits pour rassembler une belle et experte diablerie, qui, sans plus attendre, se mit à saillir, bondir, apprendre personnages pour s'assouplir le corps et la mémoire.
Mais ce ne fut qu'en hiver que Girard-Satan, Colin- Belzébuth, Jean-Berich, et neuf autres, ArouUiet, Tanialus, Çerberus, diables, Gravet et Trote-du-Pied, diablots, Broyefort, Malferas et Grappart, tourmenteurs, se mirent de tout cœur à la besogne.
On se rendait, à jours fixes, en un berceau de l'île Notre- Dame pour s'exercer à des jeux de force et d'adresse,
et mener à bien les faits, déduits et débats d'enfer. Là, tout en devisant et buvant, maître François et ses diables luttaient, jetaient la barre ; sautaient en haut, en long; sur les pieds, sur les mains; sur les deux, sur une; contrefaisaient les veaux, les chèvres, les carpes et les lapins; cymbalaient, tambourinaient, soufflaient en trompes; récitaient vers en toutes langues, poiteviii, picard, normand, wallon ; taillaient en draps et peaux de bêtes des habillements risibles ; maniaient cornes, plumes, bois et fer; façonnaient des têtes horrilîques, des ailes, des sabots, des fourches, des crocs ; mêlaient à la poix résine diverses matières propres à allumer sans danger de ces flaijames que jette la gueule du dragon par les yeux et les narines ; et cherchaient les moyens de rendre plus tumultueuses les tempêtes d'enfer. Mais de ce côté la quête ne fut pas poussée bien avant, car il fut reconnu que rien ne faisait tel bruit que les tonneaux de pierres roulés à bras : pour le reste, les instruments et les voix suffisaient, d'autant que chaque diable ayant son cri on arrivait à des déchants vraiment délectables aux oreilles étouppées. Cependant les plus jeunes s'ingéniaient à trouver des grimaces neuves et contorsions de corps, et les tourmenteurs à l'écart préparaient tout ce dont était besoin, chevalets, tenailles et marteaux de bois, dagues et lances s'enfonçant, chaînes en cordes, plaies vives de drap, et s'efforçaient de donner le semblant des supplices les plus divers avec le plus de vérité, de façon à tirer les larmes des bonnes gens sans incommoder le patient : pour ce, ils apprenaient à manier dextrement les vessies pleines de sang de mouton qu'ils faisaient crever de-ci, de-là, gicler ou ruisseler sur le visage, le bras, le torse et les jambes. Et quand la diablerie était lasse de ces besognes
maître François topait des mains et lors, en se jouant, on étudiait de ces farces que Ton représente dans les mystères pour éveiller Tesprit du populaire, et parfois seules, sans autre jeu, pour retenir sur les , lieux, deux ou trois jours durant, quand la fête est remise en raison du mauvais temps, tous ceux qui, demeurant loin, pourraient perdre patience et regagner leurs terres.
Et les beaux jours venus, maître François et ses diables, à qui Jean Perdrier avait prêté une somme ronde pour se monter en toutes choses, quittèrent la ville à chevaux et grand charroi, emportant habillements en peaux de moutons, d'ânes, de bœufs, chausses à sabots, têtes de toutes manières, sceptres, masses, fourches, torches, trompes, flûtes, cloches, sonnettes, cymbales, une couleuvrine, des têtes de mort et des squelettes, divers animaux, dont un serpent fait d'ingénieuse façon, car il se mouvait seul, bref tant d'objets divers, ingrédients et artifices, que le rôlet où ils étaient en détail dénommés formait un cahier gros comme le menu doigt, dont Girard Gossouyn avait la garde. La diablerie fit cette année belle cueillette, et maître François revint en ville avec assez d'or pour pouvoir rembourser Jean Perdrier et gagner sans souci la saison suivante.
Et les jours, les semaines, les mois, trois ans, coulèrent en lit tranquille, maître François, gouvernant sagement sa barque et tenant sa route sans trop de peines.
Chaud vêtu, suavement nourri, buvant frais et bon, franc du collier en son aller et venir parles rues, il recevait force saints, et les bonnes gens, le voyant s'avancer ou tourner rue, s'arrêtaient pour le regarder à la dérobée, d'un œil d'envie les uns, de considération les autres...
On ne le voyait plus courir en bandes d'éventés, et s'il se trouvait par hasard en quelque aventure de farce oubatture, il ne demeurait plus, comme jadis, en gage, mais prenait le trotter pour regagner le logis, en bourgeois ennemi du bruit. S'il se rendait au Châtelet, pour y jurer sur les saints Evangiles, ce n'était plus que pour témoigner sur le fait des autres. Et son témoignage avait du poids.
Il se fit si bien venir de tous que maintes villes, bientôt, n'eussent voulu organiser mystères, soties ou moralités sans avoir son conseil; quand il s'agissait d'établir un Paradis, plus beau qye ceux des pays voisins, on l'appelait pour le devis, et en ces affaires sa bourse s'enfla tellement qu'il la fallut déverser dans un coffret plus grand, lier le coffret à chaînes dans un bahut, mettre l'or au bahut même et enchaîner le bahut en armoire.
Cependant maître François, au retoui' de ses lointains voyages, dans le royaume ou en terres étrangères, car les guerres le poussaient au dehors, songeait souventes fois à ses vieux amis de Saînt-Maixent. Il voulut, bien qu'il n'eût pas à cela grand profit, leur montrer ce que lors il savait faire et leur offrit de paraître, avec toute sa diablerie, en leur Passion.
Ah ! bonnes gens ! quelle joie ce fut en Saint-Maixent ! Durant des jours, de quelque chose que Ton babignât, en débats d'affaires ou devis d'amitié, le nom de maître François venait sur les lèvres : — Dame, je le connus, quand il vint jadis ! — El moi donc ! — Vraiment ? — Mais je l'aurai à souper. — On dit merveilles de sa diablerie. — On dit ! on dit ! mais il faut voir ! Cela outrepasse tout. — Quoi ! et la diablerie de Saumur ? -^ La diablerie de Saumur ! mais parle-t-on de la diablerie de
330 LA TAï^HIOT^ DE MAITRE FRANÇOIS VILLOX
Saumur? — Vous avez vu celle de maître François, sire? — Non, non, mais je sais. Vous verrez.,. La ville, celt€ fois, fit àe grands frais, l'abbaye mit en gage son orfèvrerie , Les échafauds, dans un lieu moins distant de la ville, furent élevés en grand nombre devant les établies, et les lupisseries retirées des murs, battues et soigneusement pliées pour être tendues le jour venu. De plus, par ordre du maire et des éclievins, il fut crié par les rues, à son de trompe, que les trois jours que durerait le mystère, nul ne fût si hardi, sous peine d'amende, d'ouvrir fenêtres, de vendre marchandises, d'ouvrer de son métier ou de t^nlr propos déshonnétcs.
Et maître François, tpiand tout fut prêt pour le recevoir, arriva. Il se rendit d'abord au village chez le prudhoinine. Et le prudliomme et sa femme lui firent grande fête, lui reprochant de les avoir tenus si longtemps éloignés, et lui donnant des nouvelles de tous; Tautre dame était mariée au gros êchevin et se faisait une joie d'a%^oîr maftre François en son logis, tant qu'il demeurerait à Saint-Maixent pour faire étudier le jeu. On le logerait, et il n'aurait à s'inquiéter de rien pour ses trente diables et tourmenteurs, qui seraient fcstoyés et bi^en entretenus par les habitants.
Les bonnes gens s'employèrent avec ardeur à apprendre leur rôle, dont rien ne devait être retranché, pour que le plaisir durât plus longtemps. Un homme, un seul, se montra fort ennemi de ces réjouissances, Frère Etienne Tappecoue, que maître François n*avail pas reconnu, tant il était monté en couleur et arrondi en boule. Il lui refusa même tout à plat, au dernier moment, une élole pour vêtir un ange. Il avait les clefs du revestîaîre et n'en voulut démordre, malgré Tintervention de dora abbé. Aussi fallut-d battre les buis-
sons pour en chercher une, et encore ne la trouva -t-on pas. Cependant le jour de la montre étant arrivé, Dieu le Père, Jésus, Marie, les apôtres et tous les autres personnages" se rangèrent en une cour et sortiroiil en bon ordre, à cheval, précédés par une belle sonnerie de trompes. Et quand le dernier ange, qui attendait toujours son étole, fut sorti, les diables de maître l'rançois,le visage noir, encapuchonné de têtes à cornes, et le corps enserré en peaux de bêtes, à ailes énormes et queues dressées, parurent chevauchant ânes, bnMifs, cochons et balais, et firent tels tours et telles moueque le populaire s'émut, les gens sautant sur Ks épaules les uns des autres, ou comme forcenés courant de-ci, de-là, jouant des coudes, se butant, se pressant, se refoulant, les visages fendus de rire ou (raae^ de cris.
, Et quand maître François et ses diables s'en vinrent dîner, après la montre, en une cassine des environs, où étaient tous leurs engins de diablerie, maître \'riinçois s'écria :
— Tout ira bien, tout ira bien ! mais maudit soit ce Frère Etienne Tappecoue qui sera cause que nous serons privés du mieux disant et chantant de nos anges, car il ne pourra paraître sans étole, et nul des uutre^à ne lui veut céder la sienne.
— Il faudra nous venger ! s'écrièrent d'une voix les compagnons.
— Oh! écoutez-moi! jeta Pariset, qui les seivaîl, vous le pouvez faire aujourd'hui. Il est allé à Sarni- Ligaire pour quêter. Gardez vos habillements, mangea , et, tantôt, surprenez-le. Il aura grand'peur, car il sei ri seul, ou c'est tout comme, entre deux vins.
— Fort bien, dit maître François, mais, pour moi, je vais me nettoyer, prendre un bain, et en serai plus
dispos pour vous montrer le chemin, car Pariset doit demeurer ici, pour tout nettoyer et mettre en ordre.
Une heure après, maître François et ses diables s'en allaient par les champs. Il les fit se blottir dans une saulaie et s'en fut seul dans la plaine pour guetter. Il avisa à Torée d'une avoine un berger qui menait son troupelet au pâturage, et l'attendit, en volonté de lui demander le chemin. 11 resta là, cueillant fleurettes et fredonnant, tant que le berger fut à un jet de pierre. Alors il avança un petit, et mettant la paume à l'oreille, clama de voix claire :
— Holà ! berger !
— Rr, rrr, rrrr, rrrrr.
Quand le troupeau fut près, maître François passa au travers et s'en fut droit à l'homme.
— Si tu ne m'entends point, berger, du moins me vois-tu.
— Ici, Rougeot ! cria le berger à son chien, qui fit un cercle autour de lui, grondant à maître François. Puis s'étirant sur son bâton, campé droit et resserrant ses paupières :
— Sire, dit-il, je ne suis mie aveugle, mais je ne vous connais point. Que me voulez- vous ?
— Où va ce chemin ?
— Il ne va pas.
— Où mène ce chemin ?
— Il ne mène pas.
— Hoho, se dit maître François, il me veut mettre en daube ! Mais je saurai jusqu'où va sa science. Où conduit ce chemin ?
— Il ne conduit pas.
— Qui prendrait ce chemin, où irait-il ?
— Qui le prendrait ?
— Mais, bonhomme, si je suivais ce cliemin, en une heure où me trouverais-je ?
— Pour que vous le .suiviez, il faudrait qu'il mardie^ et pour marcher qu'il se lève. Et il ne se lèverait pas, que je crois, pour des gens tels que Vous !
— Oui, oui, tu me donnes à garder, berger. Mais, dis moi, d'où es-tu ?
— De mon village.
— Où est ton village?
— Près de Téglise.
— Et l'église?
— Sur la rivière.
— La rivière, tu l'appelles...?
— Non ! Elle vient toute seule.
— Son nom?
— Elle ne le dit pas.
— Mais vous, entre vous, comment la nommez-vous Y Te voici mat, berger.
— La rivière.
Et le berger demeurait fiché sur son bâton, serra Qt les cils en défense, et le chien tournait contre ses jambes, la tête basse, montrant les crocs. •
Maître François connut bien qu'il ne pourrait iirev bon son de telle mouture. Aussi cria-t-il à ses compagnons :
— Hou hou! Astaroth! Cerberus I AgrapparL ! Hou hou, Flahaut, Tantâlus et Frognart! Venez ci, venez ci, Croquet, Rifflard, Soufflet, Grognart! Venez, Bouffard, Nasard, Dentard et Marpaut ! Ferragus, Arrouillet, Gadifer, Baalin, Belphegor! Mammona et Baalderich ! Vernis-Puant, Maigrepie et Claquedent ! RouUard, Bruyant, Berich et Fouant 1 Venez qh l Venez çà, truandaille ! et tous les diables de Tenfer ! Trottez du pied céans avec fourches, flammes» scor-
pions, couleuvres et crapauds et montrez à ce morveux le droit chemin qui va, mène et conduit en nos chambres. Ah ! vilain, je te ^eux manger ce soir à la sauce verle, foi de Lucifer !
Les diables sortaient de la saulaie, en démenant grands bras et grands cris. A leur vue, à leur bruit, sonnailler et moutons prirent peur, montant les uns sur les autres comme pour coudre leur laine. Et le chien aboya, en se retirant. Et le berger qui, de peur, avait mal aux genoux, tomba sur le sol et, à mains jointes, d'une voix pâle :
— Monseigneur le Diable, où voulez-vous aller ?
— A Saint-Ligaire.
— Monseigneur le Diable, faites rentrer vos diables, laissez-moi la vie, et je vous dirai votre chemin.
— Çà, truandaille, retournez en enfer, faites grand feu et cuisez moines, abbés, avocats et jugeurs, mais ne saboulez plus ce manant.
Quand les diables se furent retraits sous le bois et que le berger eut repris ses sens, il se leva et dit à maître François :
— Allez tout droit devant vous, Monseigneur le Diable, et quand le chemin virera, et que vous en verrez un autre, ne le prenez point, mais virez à bonne main. Monseigneur le diable, puis virez à la mauvaise, et puis tirez droit, Monseigneur le Diable, puis virez à la mauvaise main, puis à la bonne, puis à la mauvaise, et vous verrez Saint-Ligaire, mais il y a un clocher. Monseigneur le Diable, et Ton y sonne ; passez auprès du village, mais n'y entrez point !
— C'est bien. Tu peux aller.
— Rr, rrr, rrrr, rrrrr, reprit le berger qui frissonnait encore de la grande peur qu'il avait eue. Et lui, et son chien et le troupelet quittèrent le chemin, trarer-
LA PASSION DE MAITRE FRANÇOIS VILLON 33îi
sèrent un champ de seigle et disparurent ilans un pii, de terrain. '
— C'est bien, mes amis, dit maître François à ses compagnons, qui, fringuant de grande aise, le rejoignirent. Je vois, à la grande frayeur que vous donnâtes à ce berger, que vous tiendrez bien vos personnage:-. Si vous êtes aussi prompts et hardis que vous fuies, Jm vous certifie que les diables vengeront bien notre ange. Mais, qu'en pensez-vous? irons-nous follement tirei droit, virer et gauchir en ce chemin blanc de poudra et si chaud, puisque noire ennemi doit pasi-ier par ici ^ Je suis d'avis de nous herber sous ces arbres, devisant gaiement et buvant à ces bouteilles de cuii% en Tattendant.
Ils rentrèrent sous les saules. Les compagnons s*étant assis, adossés ou couchés suivant leur plaisir, maître François, levant bouteille, lampa un coup et se mit à rire gaiement-, à gorge rafraîchie :
— Qui vous met en joie, maître? dit Girard-Belzébuth.
— Je pense à ce vilain. Tous ces manants ont même manière de se gausser des gens, quand on leur douiande sa route. Ils admirent en leur simplesse tomme ut on peut ignorer chose qu'ils savent dès les langes. Les réponses de ce berger me remettent en mémoire le fait, que j'ouïs dire à dom abbé de ce lieu, qui est gentil moine à l'attablée et au déduit. C'est d*ini moinilîon bretonnant qui, livrant bataille aux écuelles et flacons, était tarabusté de gens de loisir et les ^nuisait en répondant par courtes rimes : — « Il y a longtemps qu'on ne vous vit, disait l'un, comment vous portezvous? — Bien. — Et que fîtes-vous depuis lors? — Rien. — Mais d'où êtes-vous, je ne m'en yr>tiviens plus? — Nantes. — Et combien êtes-vous, en votre
couvent? — Trente. — Avez-vous des prés? — Neuf.
— Que mangez-vous ? — Bœuf. — Quoi ! même le vendredi ! — Point. — Mais alors que mangez-vous ?
— Foin. — Vous vous moquez ! dites-le-moi, je vous prie ? — Œufs. — Et combien chacun? — Deux. » Le gaudisscur trouvait à ce jeu bonne aubaine. 11 contentait sa panse, comme Ton pense, en piquant la faim curieuse de ses questionneurs. Tant qu'ils parlaient, ils ne mangeaient, et lui tâtait des mets et engoulait les vins.
— Enné ! s'écria Colin-Lucifer , ne serait-ce point de là, Jean-Satan, qu'on dit d'un homme qui vous écoute sans rétorquer qu'il boit vos paroles ?
— Voire, répondit Girard-Belzébuth, mais pour que j'en mange, il faut qu'elles soient de haute graisse.
Ils devisèrent ainsi beaucoup et burent trop, tant que le soir tomba, et que maître François fit :
— Psit!
— Qu'ya-t-il?
— Chut! La route parle. Ces pierres en leur bref langage nous avisent qu'un cheval est là près. Je vois, je vois ! Gossouyn mon ami, mets ta joue contre la mienne et guigne dans la feuillée, là. Vois-tu cette outre pleine, bondonnée d'un visage d'homme, et dont la canule chauvit et s'ébroue? N'est-ce point là la jument du couvent, et le visage d'homme, non visage d'homme, mais de Cordelier, et, plus avant, d'Etienne Tappecoue ?
. — Oui.
— Or tôt debout ! attendez le moment, et brouez sur lui. Ah ! le traître chien mâtin ! Par la plus lourde large grasse panse du plus sot moine qui soit d'ici à Rome, nous le tenons ! Je vous cache. Allumez vos torches. Top! Top! Allez!
Et les diables se ruèrent vers rhomme et la bête, et lâ bête prit peur, fit feu des quatre pieds et désarçonna son cavalier qui fut renversé, le pied à Tétrier, donna de la tête sur la terre et les sabots, à travers champs. Lors les diables s'arrêtèrent, et de voix étranglée :
— François ! François ! crièrent-ils, il n'est lieu de rire ! viens çà !
Maître François accourut, et ils lui contèrent ce qui s'était passé. Ils regardèrent dans Therbe foulée, et trouvèrent un peu plus loin qu'elle était tachée de sang.
Maître François courut au plus vite au village, et conta tout à la dame :
— Ah ! c'est horrible ! dit-elle. Il faut aller voir au couvent. La jument, après avoir pris ses sens, sera rentrée. Attendez ! il ne faut rien faire à la légère. Mon pauvre ami ! mais aussi c'était folie ! Croyez-vous qu'il soit mort?
— Mort ou mourant, hélas, cela est sûr.
— Ecoutez, il vous faut aussitôt aller trouver l'abbé, et lui tout dire, car on pourra ainsi fermer la bouche aux vilains qui auraient pu vous voir ; sinon on fera une enquête, et peut-être serez-vous découvert, et il sera difficile pour lors d'arrêter l'affaire. Allez, de ce pas.
La jument était revenue, sans Frère Etienne Tappecoue, dont on avait trouvé le cadavre à quelques pas du couvent. L'abbé entendit maître François, et le voyant les larmes aux yeux, et tout tremblant, lui dit : — Cela me fait autant de peine qu'à vous, croyez-le. Mais rentrez, prenez du repos. Nous prierons pour son âme. Elle n'était point mauvaise, bien que l'esprit fût épais. Dites bien à vos compagnons de se taire sur
338 LA PASSION DE MAITRE FflANÇOiS VILLON
cela. Du reste îl ii'esl danger, je pense, qu^ila en ouvrent bouche. Adieu, maîlrs Frain;ois. Au fait, j'étais moimême sorti» el n*ai rencontré personne en rentrant ; je dirai que j'ai vu la jument s*emporler^ et Frère Etienne perdre la selle, II buvait volontiers en ses quêtes ; cela a de Tapparence. Et ma parole fera foi . Soyez sans crainte.
Maître François^ !*esprit moulu et froissé comme de la chair rouée de coups, s*en fut retrouver ses conipa j^ons. II se dit que si quatre ou cinq ans auparavant pareille aventure lui fût advenue il eût été en grand danger d'être détiré à poulies, noyé en breuvage, essoré au gibet. Il aurait donné beaucoup pour pouvoir s'en retourner, mais il n'y fallait pas songer,
A la Pentecôte^ les diables au mystère firent mer* veilles^ et maître François, prétextant affaires, s^eu retourna à Pari s ^ non remis encore tout à fait. C'était la ^première fois qu'en ses folies, dont il se croyait' pourtant guéri^ un peu de plaisir à se venger s'était mêlé au méfait.
II s'en fut, dès son arrivée, à Notre-Dame faire dire des messes, chèrement payées, pour le repos de FAme de Frère Etienne Tappecoueet brûler des cierges à plusieurs autels. Il fut à confesse, communia, et le lemps s'écoulant, ne pensa plus à celaj d'autant qu'tl eut d'autres morts à pleurer.
Sa mère et maître Guillaume s'éteignirent dans le même mois, comme il était en voyage. A son retour, il eut la poitrine écrasée de ce double choc, Mornei silencieux, Tuyant les gens, on le vit souvent à genoux disant des prières devant les chapelles de Notre-Dame et de Saint-Jean-rEvangéliste, à la Cathédrale,
Lorsque îl n'eut plus à craindre coups de vent ou
de soleil, ondées, neiges, gels et verglas, détresse de cœur et ilux de ventre provenant de faim, el les autres fléaux de misère, maître François mit la vielle sous le banc et se tint beaucoup en son loi^^îs- A s se? des cheminements à pieds poudreux, suées et an ^ lues sur les routes, à la quête de l'or. Il ne sortîl plus ^ue pour s'ébattre et considérer de vue sereine et. ra??sise les gens, et comme ils se travaillent en douleurs et en joies. Ni bon ni mauvais, sage, à tête et cœur se eontrepesant, Tesprit et la bourse en bon point, et \(' corps grâce à Dieu non, assez dispos pour pouvnii- prenrlre toutes les allures, maître F'rançois se mît au trot du siècle.
— Vous dites : le monde devient fou. ït^"^ [U-iis, foliez avec lui, becs jaunes, et n'en voyez rieu. (Jue vous importe? Et puis, les choses ne vont-elles pas, de vrai, même train? le train du monde? Les guerres, les guerres, j'entends bien. Si les pauvres gens y perden t autant que par le passé, au moins y ga^nous-iious, nous, quelques douceurs, et des mets délectables, tels que macaroni et parmesan.
— Et le mal de Naples !
— Hoho ! une sottise ! nous Tavions. lit iU^ plus, la disette, les loups dans Paris Thiver, et celte méchante toux à fièvre et mauvaise boucln\ ilout les enfants et les vieillards mouraient comme dus uiuuehes. Et la ville n'est-elle pas plus belle, avec i. es j^u liius qui semblent des feuillets d'enluminure airaeliês au livre de nature, en lieu de nos carrés de cultures el de nos vergers, et de nos sempiternelles rosey ? Kl ne semble- t-il pas vraiment qu'il n'y ait que des riches dans les rues, à la rencontre de ces chapeaux euoïTnes, de ces perruques fournies, de ces robes à y\u*j;l tuyaux, qui encombrent les entre-maisons et les di jprent de
340 LA PASSION DE MAÏTRE: rKAN(;Ota VILLON
cent couleurs voyantes ? Et les femmes ? haha ! leur fard, leurs cheveux bouffant sur les oreilles, la traînée qu^elles laissent en cheminant, leurs rubans, aiguillettes et joyaux, tout cela n'émeut-il pas la chair plus avant que cette vêture de nonnains qu'elles portaient en notre temps ? Croyez-moi, ne demeurons pas dans notre coin à sécher d'ennui et nous recoquiller en rage, quand la vie nous convie. Gagnons en bonne santé et joyeux devis les voies de Paradis, à petits pas, sans bruit, comme de discrètes personnes, sans marchander la cire au bon Dieu ni aux saints, et si le diable nous pique, la chair est faible, donnons-lui ce qui lui revient : à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ! Quant à ces traîtres chiens mâtins de grincheux prêcheurs, comme cet Olivier Maillard, que l'on voit parcourir les rues suivi de la canaille, accusant les prêtres de vivre d'autel, les magistrats d'épices, les marchands de mal peser et mal verser, assénant et déchirant toutes gens, d'église, de robe et de guerre, et ceux qui n'en sont point, en ces discours coupés de tousseries, d'éclats et de larmes remâchant tous les regrats du vieux temps, laissons-les se nourrir de leur rage, et buvons en joie, mes amis. Je donne tous les sermons pour un verre de ce vin et la vue de compagnons tels que vous. A ta santé, milord !
Un soir d'automne qu'il prenait le frais, seul et songeard, sur le pas de sa porte, un homme vint à lui qui le fit tressaillir en l'interpellant :
— Maître François Villon?
Cet homme avait une mauvaise mine de vieux chat nourri en chambre, car, bien qu'il fût plus gros que ne le veut nature, le poil de son vêtement était rare.
— Vous ne me remettez point ?
— Non, dit maître François, Il me semble t*avoip vu, mais je ne saurais dire bonnement où ; ce doit être en taverne, bordel ou prison?
— Ce fut bien en prison, maître François. Au Châtelet, où j'étais greffier, et où je suis encore, Dieu aidant.
— Ah! le pauvre homme ! s'écria maître François. Le pauvre homme ! tu te .nourris encore en de si ordes cuisines ! Moi, comme tu vois, je les ai quittées pour n'y plus retourner, et m'en trouve bien. Si tu veux te faire plus plaisir qu'à moi, entre, ami, viens prendre un verre de bon vin, puis, s'il te plaît, tu passeras ton chemin, car tu me rappelles des souvenirs où j'étais justement empêtré quand tu vins, et qui me grèvent.
Et lé poussant par les épaules dans l'hôtel :
— Ah ! je te plains 1 Et tu peux engraisser dans cet air puant de geôles et de chambres à juger ? moi, j'y eusse en fin de compte trouvé la mort. Verse un verre de Beaune, Marion. Tiens, bois. Il est bon, sain et net. Sain et net, j'en réponds.
C liST DES SEPT PÉCHÉS MORTELS DE MAITRE FRANÇOIS VILLON
Le temps en coulant ayant limé les angles, et les ongles, maître François avait peu à peu retrouvé tous ses vieux amis.
— Ah ! quelle femme ! maître François ! quelle femme, cette Huguette du Hamel, disait tout en déambulant les mains au dos, à son côté, un petit vieux, gras et rose, éveillé comme un saupiquet.
— Oh ! moi, maître BaudeLe Maistre, vous savez...
— Bah ! lui en voulez-vous encore ? Mais vous ne l'avez pas connue comme moi ! Ah ! Port-Royal ! et sœur Alipson! et sœur Marie! et sœur Jeanne. Dans ce temps-là, quand l'abbesse tenait taverne, les nonnains allaient au vin ! Mais savez-vous qu*Huguette était encore belle, et plus ardente à cinquante ans qu'à trente? Croyez-moi, maître François, croyez-moi, c'est à complies que se connaît la fête.
— Ah ! trut! j'aime les tendrons. La femme faite qui vous dit sans dire : « Caillou, mon ami, je tirerai de toi étincelle », cela me gêne et m'ennuie. C'est une singulière maladie que l'amour chez les vieillards, maître Baude, car je me range, pour ces besognes, parmi eux. Savez-vous que ce que je laissai à cette petite rassotie, le mois dernier, se compte par nobles, et non par écus? Pour être trahi de la sorte ! et je lui pardonnerai, et il en ira de même. Nous seuls savons aimer.
— Moi, je ne suis pas de votre hunioiir m/^itre François. Mon plaisir est de changer souvt'nt. et de faire Tamour à la façon des coquards, sans tleluMirser, Je n*ai de volupté qu'aux repues fj^anches. CerL^js, en contant fleurettes je fais tinter la monnaie, mais j'allume et n'éclaire point.
— La jolie fille! Hé ! maître Baude. Ce nitisequîn !
— Où cela ?
— Pour un coquard ! Là, ne voyez-vous point ?
— Ce bourgeon, maître François ? mais cola n a pas treize ans !
— Ma vue baisse, maître Baude, ma vue baisse. Adieu, au plaisir.
Peu de faits dans la vie. Le va-et-vient, lîi lable^ hi méridienne, et la causerie. Une fois, les larron!=i furcèrent Thuis et furent pris. Mais l'en g ea nie des servantes !
— Le cinquième verre que tu brises, en Irois jours ! J'en ai assez, bagasse ! Fais ton paquet et t'en va !
Les pleurs : « Vous me jetez à la rue ! »
. — C'est bon, c'est bon, mais au sixième verre.,. Astu compris ?
Et Philippe Brunel, seigneur de Grigny, (jui iVml fixe regarde la scène, de s'écrier quand l;i servante est sortie :
— Ah ! tu seras toujours le même. Il fnlUul U nlr bon. Tue Dieu, moi !
Maître François voit souvent Jean Perdriez r, avec lequel il est en affaires. Et sa femme lui fail fêle, et le place au haut bout de la table, et se 11 ut le de le connaître.
— Venez ce soir, nous aurons maître Frant,*ois.
344 LA PASSION DE MA1THE FRAKÇOTS ViLf.ON
Ces soirées ne sont pas gaies; mais Jean, de bon conseil en finance, gouverne son argent. Après souper, on se retire en sa chambre :
— Alors nous perdons gros, cette semaine ?
— Gros, non, et nous regagnerons,
— Tu ne le fais pas poursuivre ?
— Nous n'aurions rien, François* Un usurier qu^on prend est un oiseau sans graisse. Et puis, s'il j a des pertes, il y a d'autre part des profits*
— Les autres ont rendu leurs compte» ?
— Voici ta part. Il n'y a que Paolo, le Lombard, qui demande un délai; il n'a pas encore eu cette rentrée de sire Hugues Cotrel, mais de ce côté nous sommes bons. As-tu ce qu'il te faut?
— Oui, oui, à la semaine prochaîne, Jean.
Et les trois petits, qui rongent là, dans Fliôlel et font des trous partout, qu'il faut boucher. Les petits! il seront les petits jusqu'à ce que je meure! Girard Gossouyn, fort comme unchéne! Colin Laurens grisonne et Jean Marceau a la patte d'oie. Le temps en marchant nous rend du même âge. Trente ans en ça, j'avais vingt-quatre ans, eux quinze ; et maintenant, cinquante-quatre et quarante-cinq, bonnet blanc et blanc bonnet. Mais on a de quoi : ils ne Tont pas- On se carre, on les tance: — Ah ! mes enfants! mais vous êtes tout le temps à me demander de l'argent. Vous me désolez I Mais, moi, moi qui vous parle, savez-vous bien avec quoi je suis entré dans la vie? Avec ma noblesse: mon père grand était baleleuPi et mon père travaillait quand il pouvait. J'ai fait comme vous, etj% ai gagné de pourrir sur la paille, six mois, dans la fosse de Meung^, Et me voilà, sortant de là, à trente ans, sans un patard, comme si je renaissais à nouveau...
LA PASSION DE MAITRE FRANÇOIS VILLON 34b
— C'est comme il dit, appuie maître Martin Bellefaye.
— Hé! ils le savent bien, conseiller! Voilà i[nv je montais sur mes grands chevaux. Là. Au fait. Vous voulez de l'argent ? en voici*
Et comme ils sortent :
— Sans moi, maître Martin, sans moi, qu^esL-ce qu'ils feraient ?
Et certain jour, un homme entre et tend la raaî[à en souriant:
— Non, devrai, je ne vous remets point.
— François Perdrier.
— François ! Ah ! qui l'aurait cru ! Que tu es changé ! Je bourde, c'est la joie! Oh! je te revois bien, tel *\utà tu étais, dans le temps ! Ça, que je te regarde ! Tn os un miroir, et je me vois en toi. Et toi en moi. Mais qu'es-tu devenu? assieds-toi là.
— Receveur pour le roi, à Caudebec.
— Tiens, tiens. Marié ?
— Oui.
— Père?
— Hé oui, Jean ne t'a pas dit? de deux enfants.
— Jean... vous êtes toujours amis?
— Oh! tu sais bien! la vie... on tire chacun de mn côté, mais nous ne nous sommes jamais perdus de vue. Grâce aux affaires.
— Ah oui ! les affaires. Elles vont bien ?
— Sans doute, sans doute. On a des soucis, qu^ind on est père de famille. Ah! tu es heureux, toi!
— Je suis seul, Perdrier, seul dans le monde ! Ah î vie gâchée ne se refait plus ! J'ai eu tout entre les mains, étant jeune, et pour néant! Sans doute, l'argent. Mais quoi? il en faudrait avoir beaucoup pour être riche,
346 LA PASSION tJE MAITRE FRANÇOIS VILLON
par le temps qui va* J'ai mes charges. Kt puis, à notre Age, on a besoin de tout ce dont on fait fi, étant Jeune. Vous ne comprenez pas cela, vous autres! Vous êtes magistrats, receveurs, conseillers, vous avez fenirae et enfants. Ali! je te dis cela, à toi. Pourquoi? Hé hé^ on se fait vieux ! on commence à geindre 1 Que veuxtu y du Romanie, de TAlicante? Je vais en chercher. u Tu es heureux, loi î » Ils sont étonnants !
Et les parties lines avec Jean et Jacques Raguier! Jacques est évêque à Troyes, mais vient souvent a Paris* Et Jean, maître des comptes.
— Vous êtes admirables! Depuis que je vous vis en celle vîe, chacun a joué son personnage : Tun boit, Tantre mange. Vous ne devez vous disputer jamais ? Oh î n'nïe peur, n'aie peur, Jean, ce macaroni est de main d'otîvrier; j'eus ici, à demeure, durant un mois, un Italien pour en enseigner la façon à Marian. Est-ce du soleil, cela. Monseigneur? Regardez à la lampe. Et goûtez au lamper!
— Un rubis. Du velours. L'année?
— Mil quatre cent septante et deux,
— Bah! Je me souviens d'avoir bu, en...
Et Perrenct, le gros Perrenet de la Barre, revenu aussi, ne disant mot, mais bonhomme : maîlre François le voit en liivcr, celui*ci, quand les journées courtes font le temps long,
— Mais, Perrenet, voilà trois parties que nous jouons !
— Après, François? Il est trois heures. Que veux-tu faire? A notre âge, on a bien le droit de ilâuer un peu!
— En ta compagnie? enfin ! à toi. Sais-tu que nous nous voyons souvent, depuis bientôt cinq ans?
— Cela rappelle le bon temps I
— Oui. A toi, Perrenet. Joue.
Parfois, il lui arrivait de se rendre, en quéle de visages reconnus sous la couperose et les rides, à ces parlements de buveurs qui se tenaient en de vieilles tavernes dont les tables et les bancs n'avaient pas bougé de place depuis trente ans. Cela lui rappelait sa jeunesse. S'il ne faisait plus de ces villonneries, comme on disait là, qui lui valaient jadis le respect des pauvres clercs, il excellait encore à les conter, et le récit de ses piperies mettait en joie tous ces bons bourgeois :
— Oui, oui ! disait Tun, le guet dormant de la place Baudet! j'en fus, moi qui vous parle, mais bien plus tard, vers soixante et un. Oui, par là.
— La Machecroue ? elle vendait des pâtés.
— A l'amende, père Louis, à l'amende! Voyons, voyons, vous n'y êtes plus ! Des pâtés ! La Machecroue des pâtés! La Machecroue, voyons, la rôtisseuse...
— C'est vrai, c'est pourtant vrai, la Machecroue... Un autre se carrait et confiait à quelque écolier là
égaré :
— C'est comme il dit. J'y étais. Ah oui! la repue de Montfaucon ! ça ne nous rajeunit pas ! Là, maître François, est-ce que je mens ? et sais-tu bien qui mangeait à mon écuelle, petit ? Guillemette, du bordeau de Jaquot de la Mer. C'est qu'on ne faisait pas les petites bouches alors ! et si on trouvait fille à son goût, on mangeait au même plat.
Ces gens étaient des marchands ou des gens de métier. Un jour, l'un de ceux-ci, comme maître Fran-
çois narrait un de ses tours, devint rouge de courroux et frappant du poing sur la table :
— Voyons, François, cria-t-il, tu n'as pas honte? Laisse-là ces histoires, et dis-nous plutôt ce que tu fis plus tard, quand tu revins à Paris, après ta prison de Meung, et que tous ces grobis que tu fréquentes aujourd'hui te tournaient le dos ?
Et se dressant sur son banc, un pied sur la table, cet homme récita des ballades et des stances. Et il y avait une telle fougue et sûreté de mémoire en son débit, malgré la voix qui tremblait d'une émotion contenue à grand effort, que tous Técoutaient sans remuer ni halener, saisis. Et quand il eut fini, il se tira vers maître François,
— Voilà, voilà ce qu'il te faut nous dire. Mais tes duperies, tes villonneries, qu'est-ce que ça nous fout, à nous?
Ses traits mâles d'homme de labeur, ce disant, s'avivaient d'un franc regard, où il y avait un reproche et de la révolte. Les autres le firent asseoir, tandis que maître François, tout en murmurant à ses voisins : <c Je ne sais ce qui lui prend. Non, non, ce n'est rien. Ne faites pas attention », payait le tavernier et sortait.
Mais ce soir-là, en regagnant son hôtel, il se sentit secouer au fond de sa chair par tout ce passé, brusquement évoqué, qui refluait en lui. Il avait raison, cet homme. C'était d'un autre que lui, ces vers. Jamais il ne fut si malheureux qu'en ce temps où il les faisait. Il se rappelait. C'était alors, ou peu après, qu'il montait sur la croix, ne jouant pas le personnage de Jésus pour gagner de l'or, mais se remémorant ses douleurs et saignant de ses plaies, en une prière non balbutiée des lèvres, mais issue en cri d'âme de sa chair de pauvre, hâlée des vents, des gels et de mordant soleil,.
rompue, meurtrie et bafouée par les hommes. Oui, c'était cela.
Et le somme.
Et le lendemain, au réveil :
— Ah ! ah ! c'est vous, maître Baude Le Maistre ?Hé bien, vous savez ? j'avais raison ! elle a seize ans.
(Iloul'^ sur son lit, depuis des semaines. Se relève* raiuil jariiaiti? On Tairait saigné plusieurs fois. L'air était Cûrrampu parles électiiaires, tisanes et lavements. D^^fense du médecin d'ouvrir les fenèlres. On lui passait un linge trempé d'eau tiède sur le corps^ le visage et bs mains, et lui restait là, les mains étendues, disant : Je souiïre, je soufîre, mais donnez-moi à boîre 1
a boire 1
Girard Gossouyn, Colin Laurens et Jean Marceau le veiliaieut tour à tour. Une nuit, Girard était présent et écoutait avec terreur% ne sachant que faire, maître François jeter des mots, qu'il ne comprenait point. Le délire? il était calme et repoussait la potion, dun geste qui disait : Laisse-moi!
Et, le lendemain, comme Us étaient là long les trois» il les appela.
— Penchez-vous !.„ Je voudrais vous dire,.* Plus près,,. Voilà... J'étais morl... Je ne peux pas, je ne sais pas.,, dire... ce que je voudrais. C'est triste, cela!... Ecoutez! Non, je ne pourrai pas...
— Calme-toi. Fj-aoçois, calme-toi ! Cela va mieux* Puis, une nuit, il appela^ comme en proie à une terreur. Jean, qui le veillait, accourut. Le front ardait à la main, et les joues étaient humides^ de sueur et de pleurs. 11 balbutiait des mots, et Jean mit Toreille prt^s de ses lèvres : mots sans forme, qu'on ne pouvait saisir. Et Jean pressentit la lin. Que faire? 11 était seuL
— 11 faudrait un prêtre. Girard ! Colin ! Il appela la servante. Elle se vêtit à la hâte, et sortit.
Quand Girard et Colin rentrèrent au logis, maître François s'était assoupi. Ils restèrent là. On ne le quitterait plus. Monseigneur de Troyes était à Paris; on le manderait le lendemain.
Jacques vint, et parla de confession, de communion :
— Tu n'es pas en danger, mais cela te donnerait des forces pour vaincre le mal. Il n'est pas sérieux, bien sûr...
D'abord maître François refusa, d'un geste de, tête, et de la main, puis comme Jacques insistait: « Oui, je te promets, mais plus tard, demain. »
Le jour passa, lui dormant, eux le veillant, plus rassurés; mais quand ce vint à la nuit, il eut une crise encore, comme la veille. Jacques sortit en hâte pour aller chercher les sacrements. Mais, quand il revint, maître François, qui reprenait connaissance, le repoussa de la main ; il prononça distinctement, d'une voix claire:
— Laisse, petit, laisse... Tu ne comprends pas... C'est grave pour moi, très grave. . . Je voudrais. . . Laisse, laisse. Tout à l'heure.
Vers trois heures, il appela Girard. Et Girard, à grand'peine, entendit ces mots:
— Jacques... est-il parti?... Non... Ah! voici... Venez, vous, vous, tous les trois... Venez... Plus près... Je voudrais... Aimez-vous. Pardonnez... Pardon. .
Il râla. Les mains se crispèrent. Il ramena les draps à lui, sur son corps nu. Jacques et les trois amis se penchèrent sur lui. On approcha de ses lèvres un miroir d'acier: il ne fut pas terni.
— Seigneur ! s'écria Jacques, moi qui l'écoulais, qui restais là! Il est mort sans communion. Par ma
352 L.4 PASSIOX r^E MAITRE FRA\Ç01S VILLON
faute. » Kl il tomba comme une masse » à t^enoux, la tête dans les mains, secoué de sanglots, marmonnani des prières.
Quand il se releva, la lumière s'irruait en jote dans la chambre. Comme affolé, Jacques cria :
— Le soleil ! Fermez les contrevents 1