SCÈNE VI
MADELEINE
Oh, pitié!...
JÉSUS
Pauvre enfant!
L'AMOUR. il
MADELEINE
Je ne peux plus me taire.
JÉSUS
Si le grain de froment qu'on jette dans la terre Ne meurt pas à son jour, il n'aura rieu produit.
MADELEINE
Hélas!...
JÉSUS
Mais, qu'il périsse, il portera son fin il : Je suis le grain de blé d'où sortira la vie.
MADELEINE
Et nous?... Moi?... Si ta chère image m'est ravie,
Combien de temps encor viyrai-je en te pleurant?
La biche qui soupire après l'eau du torrent,
C'était moi, doux Seigneur, avant ton arrivée:
J'étais la soif immense et tu m'as abreuvée,
Mais que deviendrons-nous si tu t'en vas d'ici?
Écoute ! — C'est pour moi que j'implore merci .
Lorsque tu dois venir, le cœur de Madeleine
Déborde de bonheur comme une amphore pleine,
Et je pleure vers toi sans même en rien savoir :
A force de t'aimer, à force de te voir,
Mes sens sont éblouis de loi, mes larmes coulent,
Je meurs, mais ce mourir, c'est naître, et mes pieds foulent
Des mondes de lumière et des astres d'amour.
Loin des choses, si loin des laideurs d'alentour,
Hors de tout, hors de moi, je monte et je m'enlève;
Je voudrais trépasser pour survivre en mon rêve,
Et quand tu viens, mort rêve est la réalité !
JÉSUS
Tu le posséderas durant l'éternité.
ii LA l'ASSION.
MADELEINE
Vis! Te savoir vivant, c'est ma vie, el la seule !
JÉSUS
Je vivrai, mais là-haut.
MADELEINE
Qu'une main t'enlinceule, Et qu'on ose toucher ton front, ton corps sacré, Est-ce possible, ô mon Jésus !
JÉSUS
Je renaîtrai.
MADELEINE
Il ne viendra plus là... Quand tu parais, je tremble ; Quand tu daignes me voir, me parler, il me semble Que tu soutiens mon âme avec des fleurs du ciel.
JÉSUS
Crois, et je reviendrai : car je suis l'Irréel. Pour me bien voir, il faut me regarder, ô femme, Moins parles yeux du corps que par les yeux de l'âme. Crois, et tu me verras dans l'infini des temps. Heureux qui saura croire en moi! car je l'attends, Et sa place est marquée en attendant qu'il vienne, Croire, c'est votre tâche, et mourir, c'est la mienne : Faisons chacun la nôtre, et tu me rejoindras.
MADELEINE
C'est donc l'heure?
JÉSUS
C'est l'heure.
MADELEINE
Hélas...
JÉSUS
Viens dans mes bras.
MADELEINE
Tu le permets '?
JESUS, la pressant sur sa poitrine.
Adieu.
MADELEINE
Jésus...
JÉSUS, lui posant la main sur le front, et l'éloignant de lui.
Va, tète blonde...
Madeleine sort. Il la regarde partir,