‹ La passionChapitre 15 sur 46 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

•IhSl S apparaît sur le seuil. Los disciples suivent. Derrière eux,

MARTHE et MADELEINE.

JÉSUS, à Judas.

N'interroge point Lazare, mais ton âme : Pourquoi l'inquiéter si ta vie est sans blâme?

LAZARE

Maître, assieds-toi. (Aux disciples.) Vous tous, soyez les bienvenus.

Jésus s'assied. Madeleine s'avance vers lui, et s'agenouillant, elle verse sur les pieds du Seigneur le parfum contenu dans un vase.

MADELEINE

Mon Seigneur, laisse-moi rafraîchir tes pieds nus Et t'honorer autant qu'il est en ma puissance : Pour te remercier de ta sainte présence, Je t'offre peu, Jésus, mais j'offre tout mon bien.

Jetant le vase à terre.

Que ce qui lui servit ne serve plus à rien !

Rriser ce vase! Elle est folle.

JÉSUS

Juge sévère, A quoi bon chagriner celle qui crut bien faire? Console-toi, Marie...

MADELEINE, essuyant les pieds ilu Christ avec ses longs elisveux.

Ils ne me peinent pas Si ton regard divin peut descendre assez bas Pour voir avec faveur l'œuvre de ta servante.

JUDAS

Vase et parfum, le tout était de bonne vente, Et le tout est perdu. Je vous prends à témoins Que j'en aurais lire trois cents deniers au moins.

JÉSUS

Tu te trompes, Judas, ils valent plus encore, Car Dieu pèse avec des balances qu'on ignore. Judas, Judas, crains ceux qui manieront l'argent, L'argent cruel et l'or menteur, l'or desséebant, Et qui pèseront tout au poids de leur monnaie.

JUDAS

Je ne sais que le prix des choses que l'on paie ! Tu veux voir les premiers ceux qui sont les derniers : On pouvait beaucoup faire avec trois cents deniers. Voilà ce que je pense, et je le dis sans honte.

JÉSUS

Judas, Judas, crains l'or et crains celui qui compte :

L'or conduit à Satan s'il ne retourne à Dieu.

Prends garde. — Quant à moi, qui vous quitte, et dans peu,

Celui qui m'envoya me rappelle à son trône :

Donc vous aurez toujours des pauvres pour l'aumône,

Mais quand vous me voudrez, vous chercherez en vain.

Vois celle-ci : son cœur a deviné la fin,

Et ce qu'elle m'apporte est pour ma sépulture.

MADELEINE, sanglotant.

0 Maître...

JÉSUS

J'ai vécu selon voire nature :

Ne pleurez pas sur moi, mais chantez ! Convient-il De pleurer sur celui qui rentre de l'exil? — Vendez votre maison et pliez votre tente : Nous partons! Toi, debout, Marie, et sois contente : La terre honorera ton amour douloureux.

Jésus se lève.

Ce que tu fis pour moi, je le ferai pour eux.

Il prend un \;i<e plein d'eau, ''I le pose devant Simon,

Simon, donne tes pieds, que ton ami les lave.

PIEP.RK.

Est-ce à toi, mon Seigneur, quand je suis ton esclave...

JESUS, lavant tour à tour les pieds de ses disciples.

Simon, nul n'est esclave, et je vins parmi vous Non pour être servi, mais pour vous servir tous. Soyez pour le prochain ce que fut votre maître, Emus, car je le suis, humbles, car j'ai su l'être. Et quand je serai loin, faites ce que je fais. Aidez-vous! Lorsque l'un fléchira sous le faix, Que l'autre lui demande une part de sa charge; Que la main soit ouverte et que le cœur soit large ; Cherchez celui qui peine, à toute heure, en tout lieu, C'est en allant vers lui que vous irez vers Dieu !

PIERRE

L'homme attend : nous saurons lui répéter ces choses.

Jésus se relève, essuie ses mains, et se dirige vers la table. Pendant qu'il parle, les disciples ss rangent et s'asseyent autour de lui. Marthe '•! Madeleine sortent.

.iKsrs.

Souvenez-vous! Bientôt des bouches seront closes. 0 chère Eglise, enfants que mon cœur a choisis, Bientôt la place aimée où je m'étais assis Sera vide à jamais. Pour m'y voir, pour y croire, Vous n'aurez que les yeux de la douce mémoire, Vous n'aurez que vos camrs pour répéter ma voix, Et nous rompons le pain pour la dernière fois.

JEAN

Maître, que nous dis-tu?

JÉSUS

Je dis l'ordre suprême D'aimer votre prochain autant que je vous aime; Le Dieu qui s'est donné part en vous nourrissant.

11 leur distribue le pain et le vin.

Mangez, car c'est ma chair; buvez, car c'est mon sang. Et quand je serai loin, donnez comme je donne, A tous, mais, avant tous, à ceux qu'on abandonne : Recevez de ma part le passant, quel qu'il soit, Car en le recevant c'est moi que l'on reçoit; N'ayez que pour offrir : car donner, c'est me rendre.

JUDAS

Dieu, que nous rendra-t-il?

JÉSUS

Tout offrir, c'est tout prendre, Et plus que tu n'auras donné, tu recevras.

JUDAS

Convient-il d'obliger aussi les cœurs ingrats?

JKSUS.

Donne sans rien compter : l'homme n'est pas un juge; Le tribunal, c'est Dieu.

JUDAS

Mais Dieu, c'est le refuge?...

JÉSUS

Oui, refuge, toujours; tribunal, trop souvent. Tel, dont le malheur veut qu'il soit encor vivant, Le saura quelque jour et peut-être avant l'heure»

JEAN

Une larme... Pourquoi pleures-lu donc?

JÉSUS

Je pleure, Car l'Ecriture annonce : « Il prêta son appui A l'homme qui devait lever un pied sur lui. »

PIERRE

Est-il donc, parmi nous, un traître?

JÉSUS

PIERRE

JUDAS

Oui.

Lequel est-ce ?

JEAN

Son nom?

Lequel ?

JÉSUS

Celui dont je plains la faiblesse Et pour qui je vais rompre encor le pain d'amour. Prenez-en : c'est ma chair. Judas, prends à ton tour, Et finis l'œuvre.

II regarde Judas dans les yeux : Judas se lève, inquiet, el s'éloigne. PIERRE, examinant Judas.

Lui?

JUDAS

C'est donc vrai?

JEAN

Quand sera-ce?

Bientôt.

L'AMOUli. 37

JUDAS

Bientôt !

JEAN

Pourquoi? Dis.

JÉSUS

Parce que la race De ceux que le Très-Haut accompagnait jadis, Pour rendre grâce au Père a détesté le Fils; Et l'Écriture annonce : « 11 fut haï sans cause. »

JUDAS

C'était écrit.

JÉSUS

Judas, reviens t'asseoir.

Judas reprend sa place au bout de la table. JÉSUS.

Repose, Mon petit Jean, ton front sur mon cou... Je m'en vais, Mais avant de partir je vous laisse ma paix.

JEAN

Partir! Faut-il déjà, vraiment, que tu le veuilles?

JÉSUS

Lorsque le vieux figuier ouvre ses jeunes feuilles, Où la brise en chantant secoue un reflet bleu, Vous dites que l'été va fleurir avant peu Et que le mois est proche où mûriront les figues. — Lorsque, prêt à toucher le prix de ses fatigues, Le laboureur regarde errer à travers champs L'onde d'argent qui court sur l'or des blés penchants, Il bénit le Seigneur, prend sa serpe, l'aiguise, Et s'en va d'un pas fier vers la moisson conquise. Levez les yeux! Le monde est blanc pour la moisson! A l'ouvrage! C'est l'heure! Et chantez la chanson;

Allez cueillir le l>lé que sema voire Maître. Courage! A l'œuvre! Et Dieu saura vous reconnaître Si vous avez formé la gerbe, el bien glané ! A l'œuvre comme moi, qui suis le Fils aîné ! A l'œuvre ! Je vous laisse une terre féconde, Et faites comme moi, car j'ai vaincu le momie !

Judas se lève et s'en va dans un coin. PIERRE, a Jésus.

Ne pourrons-nous te suivre où tu vas?

JÉSUS

Pas encor.

JUDAS

Où donc vas-tu?

JÉSUS, à Judas.

Je vais préparer le trésor, Et chacun en prendra telle part qu'il mérite.

Aux autres.

Mais vous serez l'Exil et le Nombre s'irrite : Lorsque vous direz « oui », le Nombre dira ce non » ; Il vous fera souffrira cause de mon nom. La foi prime la force et vous vaincrez le Nombre. — Judas, reviens t'asseoir.

Judas reprend sa place.

JÉSUS

Si la terre est trop sombre, Regardez vers le ciel qui vous consolera : Craignez peu vos douleurs, car Dieu les bénira, Et de votre chagrin va sortir votre joie.

JEAN

Quand te rejoindra-t-on?

PIERRE

Par on?

JÉSUS

Je suis la voie, Et je suis à moi seul le but et le chemin. Aimez-moi : je viendrai vous prendre par la main Si votre propre cœur ne vous montre la route. Aimez-moi : c'est assez. L'amour tuera le doute, Et vous comprendrez Dieu si vous savez l'amour. L'amour ramène à lui. L'amour, c'est le retour; C'est le pont de salut qui passe sur le gouffre. Aimez-moi : pour m'aimer, aimez celui qui souffre ! Le manque de l'amour mène à tous les péchés, Et quand l'amour s'éteint, la route où vous marchez Est si pleine de nuit que Dieu ne vous voit guère.

Judas se lève encore une fois, et s'éloigne.

Aimez, pour qu'on vous aime! Aimez! Fuyez la guerre,

Et la lutte, et l'envie, et tout ce qui n'est pas

La douce loi d'amour que j'apporte ici-bas.

Aimez sans lassitude, absolvez sans faiblesse,

Aimez si l'on vous hait, aimez si l'on vous blesse,

Car en aimant ses fils vous réjouissez Dieu!

— Judas, reviens t'asseoir... J'y reviendrai dans peu.

JUDAS, se rapprochant.

Tu reviendras?

JÉSUS

Toujours.

Marthe et Madeleine rentrent brusquement dans la salle. MADELEINE.

Des soldats. . . Dans les rues. . .

Un prêtre...

MARTHE

En les voyant, nous sommes accourues...

On te cherche, il faut fuir.

Jésus el ses disciples se lèvent.

PIERRE

Nous te suivrons partout :

On saura le défendre et lutter jusqu'au bout.

JÉSUS

Fils du tonnerre, ayez moins de foi dans vous-mêmes.

PIERRE

Tu nous dis de t'aimer autant que tu nous aimes : Notre amour, nous saurons te le prouver.

JESUS, menant Pierre vers la porte ouverte.

Viens voir, Pierre, les monts rosés frémir dans l'or du soir : Une ombre violette endort les vallons calmes...

PIERRE

Je vois.

JÉSUS

Avant que l'aube ait réveillé les palmes Et qu'un autre soleil monte sur l'horizon, Tu m'auras renié trois fois.

PIERRE

La trahison !

JÉSUS

Tous les vices du cœur humain sont dans le vôtre, Mais le plus vertueux pèche un peu moins qu'un autre. Le coq t'avertira; tu ne l'entendras point.

Aux disciples.

Allez devant, mes fils; votre ami vous rejoint.

Les apôtres s'en vont. Marthe les suit. Judas sort le dernier.

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