‹ La passionChapitre 25 sur 46 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

LA VlElluE s'avance vers lui d'un pas précipité. LA VIERGE.

Mon Fils! Enfin ! C'est toi... Viens vite!... — Écoute-t-il?

JKSUS.

Pourquoi m'envoyez-vous encore cette épreuve?

Avez-vous ordonné que plus rien ne m'émeuve, 0 mon Père, et ma force est- elle sans défaut ?

LA. VIERGE

Viens !... Entends-moi... Jésus! J'obéirai, s'il faut,

Je veux bien obéir, mais dis-moi que c'est l'heure,

Prouve-le-moi... J'ai tort de pleurer, mais je pleure.

Je rêvais d'être forte, et voulais. Mais, vois-tu,

C'est trop. Quand l'heure sonne, on n'a plus de vertu.

Dès que ces gens armés ont traversé la roule,

Je t'ai cherché comme eux... Car on te cherche... Ecoute!

Des voix... Non... Pas encore... Et quelqu'un les conduit,

Quelqu'un des tiens...

JÉSUS

Hélas!

LA. VIERGE

Oh! j'ai peur de la nuit...

Allons plus loin... Judas leur a dit où nous sommes. Viens... Ces arbres ont l'air traître comme des hommes, Et je les vois tendant leurs bras pour te saisir.

JÉSUS

Qu'il en soit fait, mon Dieu, selon votre désir.

LÀ VIERGE

Le désir du Très-Juste est-il donc que je meure? Ils te tueront si tu demeures.

Je demeure.

Ne sais-tu pas?..

LA VIERGE

JÉSUS

Je sais,

LA VIERGE

Leur haine?..

JÉSUS

Et mon devoir.

LA VIERGE

Le Grand-Prêtre a donné vingt talents pour t'avoir.

jésis.

Pour que la volonté du Maître s'accomplisse.

LA VIERGE

Déjà... Non, pas encor ! Dieu n'est pas leur complice, Quel crime as-tu commis pour qu'il verse ton sang? Dieu ne peut pas vouloir la mort d'un innocent, Dieu ne peut pas vouloir la douleur d'une mère. Il est le puits d'amour dont l'eau n'est point amère; Et lui qui place un ange au lit du nouveau-né Me laissera mon Fils, puisqu'il me l'a donné.

Vous n'avez plus de Fils, ô Mère trop humaine. Mon Père m'a fié ses brebis, et je mène Le troupeau de mon Père à l'étable de Paix. Pour ramener à Dieu les brebis que je pais, 11 faut faire un chemin d'angoisse, et d'un pas ferme J'appartiens à ma route et j'irai jusqu'au terme.

LA VIERGE

Oui, j'écouterai tout, plus tard, fuis maintenant.

JÉSUS

Je suis venu sur terre et j'ai dit en venant : « Jésus n'a d'ennemis que la peine et la haine, « J'endormirai la haine en guérissant la peine, « Et je ne suis à moi que pour mieux être à tous. » — Si je vais sur vos pas, où me conduirez-vous ? Quelle douleur encore à soulager?

LA VIERGES

La mienne!

Hélas... Je n'ai donc pins un bras qui me soutienne, Et tu n'aimes donc plus ta mère, ô mon enfant? Si tu savais... Par toi, j'ai souffert bien souvent. Je ne me plaignais pas : un enfant, c'est justice, On souffre pour qu'il naisse, et puis, pour qu'il grandisse, Et notre enfant est fait de toutes nos douleurs... On n'imagine pas ce qu'il coûte de pleurs, Ce petit être grave et blanc, qui vous regarde. Quand tu faisais un pas, j'avais peur... Il nous tarde De les voir marcher seuls et courir devant nous ; Et voilà, dès qu'ils ont quitté nos deux genoux, Qu'ils effacent leur mère et sont trop grands pour elle... Quand tu parlais, j'avais l'effroi d'une querelle : Je t'admirais; j'étais fîère, et bénissais Dieu. J'aurais voulu te voir, et le suivre, en tout lieu, Et t'endormir, et te bercer, comme la veille, En écoutant ton souffle auprès de mon oreille... Et tu vois bien qu'il faut avoir pitié de moi, Car, s'ils te font mourir, j'en mourrai plus que toi...

.IKSUS.

Pardon, pardon...

A part.

Seigneur, que la force m'assiste :

C'est ici la suprême épreuve, et l'heure triste.

A la Vierge.

Pardon...

LA VIERGE

Je savais bien que tu m'écoulerais, Et que j'avais raison... Viens vite!... Us sont tout près... Fuyons... Ce n'est pas l'heure...

JÉSUS

O mère des tortures, Si bonne, et pitoyable entre les créatures,

Vase de ma douleur, ô Reine des martyrs, Qui souffres sans péché pour lous les repentirs. Holocauste qui dois payer la rançon d'Eve, Pauvre Mère, ton cœur est traversé du glaive, Et tu ne connais pas l'ordre auquel j'obéis...

LA VIERGE

Dieu t'a dit de marcher à travers son pays !

Rentrons en Galilée, où la vie était douce,

Paisible, et tu pourras faire asseoir sur la mousse

Les enfants qui viendront en baisant tes cheveux :

Et tu leur parleras encore, si tu veux.

Ta tâche est d'être là pour porter la parole,

Mon Fils... Puisque ta bouche est comme une corolle

D'où tombent les parfums qui rendent l'homme fort,

Tu n'as pas le devoir ni le droit d'être mort :

11 faut songer à ceux que ta voix réconforte,

Et que deviendraient-ils, si ta voix était morte?

JÉSUS

L'homme ne pèse pas les volontés du ciel ! Les autres parleront, et je boirai le fiel ; Mes bras nus vont traîner le fardeau de l'impie : Je porte les péchés de la terre. J'expie!

LA VIERGE

Expier? Toi, si doux, mon Jésus, toi, si bon, Qui dictes la justice et verses le pardon, Qui fais du criminel un saint, dès qu'il t'aborde ! Expier? Mais ton nom, c'est la miséricorde ! Expier? Où sont-ils les gens que tu trompas? Je ne suis qu'une femme et je ne comprends pas Qu'un seul puisse expier tous les crimes ensemble. Mais je sais que je suis ta mère, et que je tremble, Et que tu devrais bien comprendre comme moi, Quand tu souffres pour eux, que je souffre pour toi !

JÉSUS

La douleur est le bain des âmes : elle lave !

LA VIERGE, se jetanl à genoux.

Seigneur, Seigneur! Ayez pilié de votre esclave!

Vous ne permettrez pas (|u'on me l'ose arracher!

S'il faut une victime à conduire au bûcher,

Je suis là. Prenez-moi, mon Dieu, mais toute seule !

J'ai trop vécu. Je suis faible comme une aïeule,

Mais lorsqu'on prend son fils, la mère le défend.

Je ne peux pourtant pas leur jeter mon enfant,

C'est ma chair,c'est mon sang, c'est moi plus que moi-même.

.1 ESUS, ruli'vunt sa mère.

Hélas! Plus qu'en son corps, on souffre en ceux qu'on aime.

LA VIERGE

Il ne m'écoute plus! Parlez-lui... Dites-lui

Que mes bras sont lassés, qu'il est mon seul appui,

Qu'il ne peut me laisser mourir au coin des pierres,

Que j'ai besoin de lui pour fermer mes paupières,

Qu'il est à moi, Seigneur, comme je suis à vous,

Qu'il me fait trop pleurer, lui que j'ai vu si doux.

Qu'on croit vous obéir, parfois, et que l'on erre,

Et qu'il faut obéir à sa mère, à sa mère,

Et que vous l'avez dit, Seigneur, dans votre loi !

JESUS s'agenouille devant la Vierge.

0 Mère, bénis-moi, Mère, pardonne-moi.

LA VIERGE, le relevant.

Oui, je pardonne, viens, c'est oublié, viens vite.

JESUS, embrassant sa mère.

Adieu. Je dois aller où mon Père m'invite...

— J'entends les pas de ceux qui m'apportent la mort.

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