‹ La passionChapitre 38 sur 46 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

PILATE, ANNE et GAIPHE surviennenl el se dirigent vers te prétoire.

Derrière eux, les servants du Tribunal, puis le peuple.

PILATE

Je suis las de ceci : chimère sur chimère!

CAÏPHE

Mais...

PILATE

Nous ne sommes plus au lemps du bon Homère Qui promenait ses dieux dans un nuage épais : Les dieux sont sur l'Olympe et nous laissent en paix, Faites comme eux ! Vraiment, c'est un pays terrible : Vos lois, toujours vos lois, et vous passez au crible Les moindres actions et les moindres propos! Encore un coup, daignez nous laisser en repos.

ANNE

Si nous troublons le tien, c'est qu'on trouble le nôtre... Nous voulons la santé du peuple juif, rien autre : Tu devrais souhaiter, comme nous, ce bien-là.

PILATE

Vous êtes médecins de l'âme, soignez-la, Et ne nous mêlez plus à ces vaines disputes!

ANNE

Tu dois nous protéger et tu nous persécutes.

PILATE

Moi?

ANNE

Sans doute ! César (que Dieu conserve !) a di| : a Je te livre ce peuple et te donne crédit

LA .11! STICK. 8:j

« Pour prélever L'impôt dans loute la province :

« Prends-la, mais souviens-toi que j'en suis le seul prince ;

« Sache m'en faire aimer et respecte sa loi ;

« Mais, si quelque fauteur se dresse contre moi,

« Frappe, et sois sans pitié pour la tête rebelle. »

César a dit ces mots et je te les rappelle :

C'est nous persécuter que lui désobéir.

PILATE

Une sédition ! Un homme ose envahir,

Seul, la place publique, et bousculer des tables :

Il bat quatre marchands, sans doute respectables,

Mais qui certe auraient pu se défendre un peu mieux ;

Sur quoi, pour obtenir le pardon de ses dieux,

Il gravit les degrés du temple, et s'agenouille.

Et c'est un criminel d'état! Et sa dépouille,

Je dois, pompeusement, l'envoyer à César!

Et César sera fier de la pendre à son char !

César l'attend, pour la porter au Capitule!

César est en péril ! Allez, la chose est folle,

Et l'on rirait de moi. Pilate est moins naïf.

Vous l'avez dit : Tibère aime le peuple juif ;

Il ne veut pas verser le sang de ceux qu'il aime.

Mais vous êtes plus prompts que nous : votre anathème

Tombe comme la foudre et frappe éperdument ;

Vous décrétez la mort au nom d'un Dieu clément :

Dès qu'un rêveur est mort d'un rêve, on recommence,

Et c'est moi, l'étranger, qui dicte la clémence !

Moi, l'ennemi commun, moi qu'on vilipenda,

Je tâcbe à réunir les enfants de Juda :

Lorsque j'en épargne un, je suis un mauvais père,

Et je désobéis au mandat de Tibère!

Finissons là ! Cet homme a fait tort aux marchands,

Donc, il paiera l'amende, et c'est tout.

ANNE

Des méchants Ont bien mal renseigné leur maître, ô Vénérable.

81 l-A PASSION.

Remarque lout d'abord que l'homme est insolvable Et ne peut réparer le mal qu'il a commis. Néanmoins, faute d'or, il a beaucoup d'amis : On le proclame Roi.

PILAT».

Tu dis ?

CAÏPHE

Roi de Judée.

ANNE

Absous un prétendant, si telle est ton idée ;

Mais nous, plus soucieux des droits de l'empereur,

Nous aurons essayé d'éclairer ton erreur.

PILATE, à part.

Hypocrites !

A toi, qui portes l'épitoge, D'interroger les gens qu'on accuse : interroge.

ANNE

Les témoins sont nombreux : parle-leur, entend-les..

PILATE, aux gardes.

Qu'on amène Jésus.

A Caïphe et Anne.

Pénétrez au palais.

ANNE

Hélas! nous ne pouvons : un texte inhibitoire...

PILATE

Oui, vous seriez souillés en entrant au prétoire, Et la maison d'Auguste est comme un mauvais lieu.

CAÏPHE

Notre Pàque est venue, et nous devons à Dieu...

PILATE, à part.

Partout le Dieu! Partout la Loi! Peuple inflexible

Qui vas droit vers ton but comme un trait vers la cible,

Peuple de volonté, de silence et d'orgueil,

Ton Prophète et ton Dieu se dressent, double écueil

Où viennent se briser les puissances humaines.

Rien ne peut rien sur toi : ton maître, tu le mènes,

Et quiconque a posé son orteil sur ton front

Sent qu'il t'obéira dans les jours qui viendront!

— Ah ! Rome et les jardins penchés au bord du Tibre!

Ne rien faire, dormir, être loin, être libre,

Cueillir les fleurs du temps sans expliquer pourquoi,

N'entendre plus parler du Dieu ni de la Loi,

Roire le gai falerne au milieu des poètes,

Rire, et ne plus jamais lapider les prophètes.

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